Ananda Devi : «la sensation d’une menace imminente...»

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Ananda Devi, écrivain et poète

Ananda Devi, écrivain et poète

«Ceux du large», recueil de poésies d’Ananda Devi, est paru il y a quelque temps aux Éditions Bruno Doucey, en France. C’est par courriel que l’auteur a répondu aux questions sur ces poèmes, qui sont une prise de position sur les flux humains aux portes de l’Europe et du monde.

Ceux du large» est un recueil de poèmes ayant pour thème les réfugiés. Que veut dire le poète sur ce phénomène, qui déjà fait couler beaucoup d’encre ?

Le poète tente de dire et de saisir la réalité d’une autre manière, c’est-à-dire en n’apposant aucun prisme à sa vision et à sa voix, en ne s’imposant aucun discours autre que celui, résolument personnel, absolument subjectif, de sa propre conscience. 

Nous subissons, par écrans interposés, les assauts de cette réalité, et l’écran devient un mur qui nous sépare d’un monde qui se délite. Parfois, l’écran explose dans des actes qui nous touchent de près. La terreur s’empare de nous, ainsi que la sensation d’une menace imminente. Mais notre empathie pour ceux qui souffrent n’est que passagère. Elle ne nous aide en rien à vivre ce que vivent ceux qui fuient la guerre, la famine, les exactions terrifiantes d’une humanité prise dans l’étau de la violence, d’un monde en désagrègement. Par des mots simples, des images happées au vol, j’essaie de restituer ces instants, de dire à  chaque lecteur à quel point cette traversée des océans ou des espaces hostiles est une expérience commune à toute l’humanité. Nos aïeux se sont eux aussi aventurés – volontairement ou pas – dans ces voyages parfois sans issue, en quête d’une terre. Si leur lutte pour la survie ne les avait pas menés jusqu’à cette terre, s’ils avaient été reçus par des fusils et par des murs, serions- nous là aujourd’hui ?

Quel est le déclic de ce recueil ? On sait à quel point l’image du petit garçon retrouvé noyé sur une plage a bouleversé le monde entier.

L’image d’Aylan a en effet été un déclic : elle m’a bouleversée, comme nous tous, mais ce qui m’a frappée surtout, c’est que, dès le lendemain, les unes des journaux parlaient d’autre chose, et les gens ont pensé à autre chose. À force d’être assaillis de mauvaises nouvelles, nous sommes obligés, par une sorte de réflexe d’auto-défense, de nous immuniser contre l’horreur.

«Notre empathie pour ceux qui souffrent n’est que passagère...»

Quelque temps après, un ami poète, qui dirige une revue, m’a demandé d’écrire une lettre à Aylan pour cette revue. J’ai fait plusieurs tentatives, jusqu’à ce que je sois forcée de constater que je ne me sentais pas le droit d’écrire au sujet de cet enfant, d’usurper en quelque sorte sa tragédie et celle de ses parents pour en faire un objet littéraire. Comment jauger la sincérité d’une telle entreprise ? Cette réflexion m’a conduite à mesurer les limites de la littérature et surtout les intentions des auteurs lorsqu’ils s’emparent de sujets aussi brûlants. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’on ne doive pas en parler, au contraire. Mais lorsqu’on en parle, c’est en sachant que nous n’avons pas vécu cela, et que notre rôle ne doit se charger d’aucune prétention de souffrance. Nous pouvons être des témoins, nous pouvons et nous devons parler de ces tragédies sans vouloir en tirer profit, mais nous ne devons en aucune façon nous en enorgueillir. C’est ainsi que je me suis aventurée dans ce recueil.

Vous avez écrit le texte en français avant de le traduire en anglais, puis en créole. C’est pour vous assurer que votre parole de poète soit totalement fidèle à votre pensée ?

C’est surtout parce que j’avais envie que ce texte soit accessible aux lecteurs dans les trois langues, puisqu’il m’était possible de le traduire moi- même. J’en ai ressenti le besoin quand je suis allée aux États-Unis l’année dernière pour une tournée littéraire pendant la campagne électorale, et que j’entendais Trump parler du mur qu’il souhaitait bâtir à la frontière mexicaine. J’ai commencé à traduire certains de ces poèmes pour les lire en public,  et j’ai eu envie de continuer. Après avoir réécrit le texte en anglais, je me suis dit que je devais le faire en créole aussi, justement parce que cette parole qui se veut intime et personnelle, je me devais de la restituer dans mes trois langues d’expression pour en entendre les échos et les battements comme s’ils se répétaient à l’infini.

Est-ce aussi une manière d’inscrire le créole dans le concert de voix qui s’expriment sur les réfugiés, sur le plan international ?

Oui, car cela nous concerne, cela concerne Haïti, cela concerne toutes les îles, cela concerne aussi l’histoire de la langue créole, née de l’esclavage et du colonialisme. C’est la même histoire qui a conduit vers le flux migratoire, qui a lieu aujourd’hui, les séquelles de ces violences historiques n’en finissent pas de se faire sentir. L’Occident ne devrait pas oublier ses responsabilités dans les conflits qui ont lieu aujourd’hui sur le continent africain, au Moyen- Orient, en Afghanistan, en Amérique du Sud. Je ne veux en aucune manière diminuer la responsabilité des dirigeants actuels comme Assad, loin de là. Ni minimiser l’horreur absolue que représente Daech. Ce que je veux dire, c’est que lorsque les pays riches ferment leurs portes à ces populations prises dans l’étau de ces conflits, ils oublient leur part de responsabilité, le fait que les armes continuent à être vendues à ces pays et à ces milices, le fait que les conflits n’ont pas interrompu les exploitations minières dont les revenus ne sont pas partagés avec les populations, qui en ont le plus besoin. Rien ne justifie de condamner des millions de personnes à mourir parce qu’on estime qu’ils ne nous concernent pas et “qu’elles n’ont qu’à se démerder chez elles”. Cela nous concerne. Imaginez que le réchauffement climatique entraîne une montée des eaux et que Maurice se retrouve menacée. Que se passerait-t-il alors si tous ces murs ont été construits ?

Votre prochain roman est attendu. Quand sortira-t-il ? Est-ce qu’il se déroule à Maurice ? 

Il sortira début 2018. Non, il ne se déroule pas à Maurice. Aucun lieu précis n’est mentionné. C’est parce que le véritable lieu où se déroule le roman est le corps obèse d’une adolescente.

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