Patrimoine pillé - Trafic de vieilles pierres: les autorités impuissantes

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C’est un véritable marché noir. À tel point que des bâtiments entiers en pierres taillées sont pillés. Quel recours ? Aucun, laissent comprendre ceux qui connaissent ce secteur.

 

«Nous avons remarqué une hausse du nombre de vols au cours de ces derniers trois à cinq ans», alerte Jayshree Mungur-Medhi, archéologue, de l’équipe technique du National Heritage Fund (NHF). Et pour cause, en un an, les sites ayant reçu la visite d’indésirables sont le pont de Bain-des-Négresses à Souillac, le Moulin-à-Poudre à Pamplemousses, le vieux cimetière des Anglais à Saint- Julien ou encore la Batterie de l’Harmonie.

Jayshree Mungur-Medhi soutient que tous les cas ont été référés à la police par le NHF. «Même quand il s’agit de sites qui ne sont pas classés.» Selon l’archéologue, c’est la Criminal Investigation Division qui assure le suivi de ces cas. «Il y a eu des perquisitions, mais sans résultat

Elle précise que l’institution travaille actuellement sur des amendements au NHF Act, concernant la traçabilité des pierres. «Même quand vous voyez des pierres qui proviennent indéniablement d’un vieux bâtiment, comment le prouver ? Ceux qui vendent des pierres mélangent les vieilles pierres avec d’autres pierres qui n’ont pas la même valeur. Concrètement, nous attendons que la police nous vienne en aide

L’archéologue est d’avis qu’il y a nécessité pour un contrôle de la vente et de l’achat des pierres «comme c’est le cas pour la vieille ferraille, peut-être même plus strict».

Philippe La Hausse de Lalouvière, ancien président du NHF, affirme qu’il a visité de nombreux sites il y a 30 ans. «Ils étaient déjà pillés. » Il a refait l’exercice il y a 10 ans, «c’était plus grave». Son dernier inventaire personnel des sites remonte à l’année dernière. «Les vols sont constants. C’est une espèce d’effritement.»

Conséquence : «des bâtiments entiers ont été enlevés.» Exemple : les fortifications de la côte nord-ouest. Philippe La Hausse de Lalouvière rappelle qu’il existait des fortifications ou batteries à Port-Louis, Baie-du-Tombeau, Arsenal, Trou-aux-Biches, Pointe-aux-Canonniers et Pointe-aux-Piments. «Une première vague de construction d’hôtels a emporté les structures de Balaclava et de Pointe-aux- Piments. La seconde vague a emporté d’autres fortifications.» Dans la foulée, des puits aussi ont disparu.

Il souligne qu’avec la disparition des structures, «ce ne sont pas que les pierres qui partent, c’est aussi une manière de construire du XVIIIe siècle qui n’est plus». Philippe La Hausse de Lalouvière est catégorique : «On ne peut pas proclamer chaque trottoir patrimoine national.» Il estime que «la pierre doit devenir une espèce protégée, exactement comme le pigeon des mares ou les chauves-souris».

Au vu et au su : la police compte sur les citoyens

Les renseignements concernant l’ampleur des vols et l’estimation des pertes n’étaient pas disponibles aux Casernes centrales. La police a-t-elle une idée de l’endroit où se trouvent les pierres volées ? «Cela doit être quelque part dans la cour d’un grand propriétaire», répond-on officiellement.

Y a-t-il des patrouilles du côté des sites affectés ? Réponse des Casernes centrales : «Il y a des patrouilles tout le temps pour détecter et prévenir les crimes. Mais vous savez, dès que le chat a le dos tourné, les souris dansent.» La police met en cause «l’indifférence des automobilistes. Pour voler des pierres, il faut un véhicule. Les automobilistes qui passent par-là, qui voient des individus en train de charger des pierres et qui trouvent cela suspect n’alertent pas la police. Cela aide les voleurs à opérer».

Combien ça coûte ?

Direction : route royale, Bon-Accueil. Des marchands exposent leurs lourdes marchandises en bordure de route. Nous demandons le prix. Un répond par une question : «Komié ou pou bizin ?» Nous insistons, en montrant une pierre taillée qui, à vue de nez, montre tous les signes d’un savoir- faire d’antan. «Bé ou pou bizin enn sel ?» s’étonne-t-il. Les gonds d’une porte ou d’une fenêtre sont encore fixés à la pierre.

Le marchand finit par dire : pour les roches basaltiques c’est «Rs 125/ pièce». Pour les pierres taillées : «Rs 400 à Rs 500/pièce, dépendant de la taille.» Quant aux plus belles pièces, c’est vendu au pied, «Rs 600/pied». Quelques mètres plus loin, un autre marchand de pierres basaltiques a tracé deux numéros de portable sur un écriteau de fortune. Nous l’appelons. Jerry Larcher, entrepreneur depuis huit ans, se pointe. Une pierre c’est «Rs 150. Le lot de 30 pierres est à Rs 4 500». Il nous montre un autre tas : «Ça c’est Rs 3 500.» Comment différencier les pierres ? «Li vinn lor gale. Gale fin plis ser». «Gale», c’est le grain de la pierre, que l’on juge par la grosseur des trous d’air dans la lave solidifiée.

D’où proviennent les pierres ? «Dan karo», dit-il avec aplomb. «Nou tir li par bil, nou kas li ar sizo, lamas.» Le moins cher est à «Rs 50/pièce», adapté aux «miray andéor ek pavaz». Selon Jerry Larcher, il y a «environ 15 à 20 camions qui font ce travail, dan landrwa». Une chaîne de production qui comprend le propriétaire du camion, l’entrepreneur (ce n’est pas forcément la même personne), les employés, dont les casseurs. «Il y a environ une centaine de personnes qui vivent de ce travail», selon Jerry Larcher. L’entrepreneur précise que c’est «pli bokou bann gran dimoun ki fer sa travay la. Il faut du capital pour acheter des pierres. Ti dimounn fer li, mé mwins».

Kevin Sew, président de la Mauritius Association of Architects : «Pas de loi pour réglementer l’utilisation des vieilles pierres»


 

Existe-t-il des lois pour réglementer l’utilisation des vieilles pierres dans la construction ?

À ma connaissance, il n’existe malheureusement pas de loi ou de règlement pour l’utilisation des vieilles pierres. Cependant, certains groupes de défenseurs du patrimoine ont émis l’idée d’un système pour pouvoir retracer les vieilles pierres. Cela pourrait en effet être dissuasif, mais les ressources pour mettre ce système en place ne sont pour le moment pas encore identifiées.

Y a-t-il une demande pour les pierres taillées des groupes hôteliers qui souhaitent donner un cachet mauricien à leurs établissements ?

Il y a une forte demande pour les vieilles pierres, pas seulement des groupes hôteliers, mais également pour des projets résidentiels. Ces pierres, appelées pierres de démolition, sont très prisées et cela explique leur coût. Il ne faut cependant pas confondre pierres de démolition et «roches de couleur».

La vieille pierre est-elle un matériau recommandé par les architectes ?

Ce ne sont pas les architectes qui exigent systématiquement que les parements en pierre soient des pierres de démolition. Certains clients le demandent et j’avoue que les architectes ne sont pas tous sensibilisés à la nécessité de retracer l’origine des pierres. Nous devrions tous l’être, architectes mais aussi tous les citoyens de Maurice.

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