Le syndicat des gardiens de prison : «le pire sur la drogue en prison n’a pas encore été dévoilé»

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(De g. à dr.) Michel Buckland et Hanson Mungrah,

  (De g. à dr.) Michel Buckland et Hanson Mungrah,  

Les échanges entre détenus et gardiens de prison ont été au centre des auditions de la commission d’enquête sur la drogue ces dernières semaines. Des révélations troublantes, notamment autour des cartes SIM, ont permis de faire, quelque peu, la lumière sur le trafic de drogue en milieu pénitentiaire. «L’express» a rencontré Michel Buckland et Hanson Mungrah, respectivement président et secrétaire de la Prison Officers’ Association et également gardiens de prison, dans le cadre de cette affaire.

Êtes-vous étonnés par les révélations faites devant la commission d’enquête sur la drogue ?

Michel Buckland : Je sais évidemment qu’il se passe des choses illégales en prison, mais personnellement, je n’étais pas conscient que nous sommes arrivés à ce niveau-là. Les informations révélées à la commission m’ont pris au dépourvu.

Hanson Mungrah : Je ne suis pas étonné. Je suis même d’avis que le pire n’a pas encore été dévoilé. Il y a encore de grands requins à coincer.

Quelle a été l’évolution des relations entre les détenus et les gardiens de prison ?

Michel Buckland : J’ai 31 ans de service. Au départ, notre responsabilité était de bien verrouiller les portes des cellules sans être en contact avec quelque détenu que ce soit. Mais depuis que Maurice a signé la Convention internationale sur la protection des droits de l’homme, notre responsabilité a évolué. Nous avons désormais une approche plus humaine envers les détenus.

Hanson Mungrah : Il y a désormais un lien direct entre détenu et gardien de prison. Nous contribuons à la réhabilitation et à la réinsertion des détenus. Mais le danger se trouve également là.

Les conversations entre les détenus et gardiens de prison sont-elles contrôlées ?

Hanson Mungrah : Absolument pas. Il n’y a aucun contrôle. Chaque gardien de prison est en charge d’un bloc qui comprend plusieurs cellules. Nous avons, à maintes reprises, déploré un manque d’effectif au sein de la prison. Dans des blocs stratégiques, il aurait dû y avoir deux gardiens additionnels pour assurer un contrôle.

Michel Buckland : C’est complètement faux de dire qu’il y a un gardien de prison pour deux détenus. Ils ne travaillent pas tous en même temps.

Quid des caméras ?

Hanson Mungrah (rires) : Les caméras vous montrent ce qu’ils ont envie de montrer. Comment voulez-vous qu’il y ait une surveillance quand, par exemple, un seul opérateur est responsable de 116 caméras à la fois, de 7 à 15 heures ?

Mais comment font les trafiquants de drogue pour cibler leur proie ?

Michel Buckland : Il y a un véritable travail d’observation derrière. Il y a des gardiens de prisons qui sont intègres et il y en a d’autres, surtout les nouvelles recrues, qui se laissent facilement piéger. Par exemple, les détenus n’ont jamais osé me faire de propositions. Mais en même temps, que voulez-vous ? Il y a un monde de différence entre ce que ces jeunes recrues apprennent lors de leurs six mois de formation et ce à quoi ils font face sur le terrain.

Hanson Mungrah : Les trafiquants de drogue repèrent leur proie à travers des conversations censées être anodines. Ils recueillent des informations sur leur situation financière, leur passe-temps, leur appartenance ethnique ou encore les membres de leurs familles. Ils utilisent ensuite la confiance naissante et dangereuse pour piéger ces gardiens de prisons.

Pourquoi ne pas dénoncer ces personnes ?

Michel Buckland : Nous avons appris plusieurs choses à travers la commission et surtout grâce aux relevés téléphoniques des portables saisis en prison. Par contre, sur le terrain, c’est quasiment impossible de savoir qui est impliqué. Même si nous avons des soupçons, nous ne pouvons pas faire grand-chose car notre sécurité est en jeu. Il y a une crainte qui s’installe. Nous ne pouvons faire confiance à personne.

Hanson Mungrah : Il y a un réel problème d’encadrement. Qui plus est, il existe une frustration, une démotivation de la part des gardiens de prison qui se retrouvent à faire le boulot de l’ADSU. Nous ne sommes pas encore là, mais qui prendra la responsabilité en cas de blessé ? Qui plus est, l’avènement des technologies modernes fait que les détenus ont à chaque fois une longueur d’avance sur nous. Les détenus sont plus éduqués et la communication est beaucoup plus facile.

Mais n’y a-t-il pas eu d’action de la part du syndicat ?

Michel Buckland : Nous avons envie de trouver une solution car nous sommes totalement contre le trafic de drogue. Mais encore faut-il que le commissaire de prison soit réceptif à notre demande de rencontre. Depuis son arrivée, la réhabilitation a perdu tout son sens. Nous lui demandons de venir sur le terrain pour constater de visu ce qui se passe. Il faut que les jeunes gardiens de prison soient encadrés.

Hanson Mungrah : Je blâme le système pénitentiaire et la direction. Ce que révèle la commission à chaque fois démontre que nous sommes en train de faillir à notre tâche. Notamment l’Intelligence Unit de la prison. Il faut changer le système de travail, avec l’appui d’équipements modernes.

Donc, vous dites que les barons de la drogue font régner leur loi sans qu’il y ait des actions ?

Hanson Mungrah : Depuis ces trois ou quatre dernières années, nous avons constaté un changement. Les barons de la drogue, qui sont une dizaine à travers le pays, travaillent en collaboration. Avant, il existait plusieurs clans qui se bagarraient entre eux et c’était plus facile de trouver des failles dans leur approche. Vu qu’ils sont solidaires avec la bénédiction des hauts gradés, cela nous a compliqué la tâche.

Michel Buckland : Lorsque quelqu’un est condamné à 34 ans de prison, vous vous attendez à ce qu’il soit effrayé de passer tout ce temps en prison. Mais en réalité, c’est tout le contraire qui se passe. L’administration est au courant de tout.

Qu’attendez-vous de la commission d’enquête sur la drogue ?

Michel Buckland : Le rôle de la commission est de rendre publiques les informations encore méconnues et de les dénoncer. Je pense qu’elle fait son travail mais malheureusement elle ne pourra pas faire grand-chose de plus. À chacun d’assumer ses responsabilités à tous les niveaux.

Hanson Mungrah : Nous avons fait une demande d’audition et nous avons reçu notre lettre aujourd’hui. (NdlR, l’entretien a été réalisé jeudi 11 mai, au soir) Nous allons déposer le 17 mai prochain et nous allons faire notre devoir. J’espère sincèrement que Vinod Appadoo se ressaisisse et réalise l’ampleur des dégâts avant qu’il ne soit trop tard.

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