Brigitte Masson : «Des libraires vendent des livres comme de la lessive»

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Préoccupation des parents, d’enseignants, d’auteurs de livres jeunesse : comment donner le goût de la lecture aux enfants ? Brigitte Masson, auteure et éditrice, agit pour que ce goût ne soit pas amer.

Pourquoi est-ce si difficile de donner l’envie de lire aux enfants ?

Les parents ne se préoccupent pas de donner ce goût-là au moment où il faut, c’est-àdire dès qu’un enfant est capable d’attraper quelque chose. J’ai donné un livre en tissu à ma fille quand elle avait quatre mois. L’enfant ne comprend rien évidemment mais ce n’est pas grave. Je dis toujours aux enfants, quand je fais la tournée des écoles, qu’un livre est un trésor. C’est l’école qui les dégoûte de la lecture.

En leur faisant apprendre par cœur ?

En rendant obligatoire la lecture. Je ne vous parle que de ce que je connais, à travers mon expérience dans les écoles. Faire répéter les enfants, cela les abrutit.

Les méthodes pédagogiques sont à revoir complètement. Cela fait un peu pédant de ma part de dire ça, surtout que je ne suis pas prof, mais ce n’est pas grave. Il faut aussi que les parents euxmêmes fassent un move.

Je suis sociologue de profession. J’avais un institut de sondage et j’ai fait beaucoup d’enquêtes, dont une sur les pratiques de lecture à Maurice. La corrélation entre les parents qui lisent et les enfants qui lisent est statistiquement évidente. C’est démontré dans plusieurs pays.

C’est toujours les mêmes qui lisent ?

En tout cas, ce sont les enfants dont les parents savent lire. Dans l’enquête, qui date de 2007, ce qui fait dix ans, il y avait 45 % des foyers à Maurice où les parents ne savaient pas lire. C’est énorme. Ces personnes sont allées à l’école jusqu`à la sixième. Elles ont plus ou moins appris à déchiffrer. Après, comme ces parents ne sont plus en contact avec la lecture, ils perdent cela et deviennent illettrés. Forcément, ils n’ont pas de livres chez eux. Par contre, mon expérience du terrain montre que même les parents qui ne savent pas lire sont extrêmement conscients de la nécessité de lire.

Que doivent faire ces parents mal équipés ?

Ils n’ont pas tellement le choix. Ils peuvent envoyer les enfants auprès d’associations qui s’occupent de cela. 

Donc, il ne suffit  pas de donner un livre  à l’enfant

Non. Enfin, ce n’est pas un non définitif. Cela peut marcher si, à l’école, l’enfant a un prof qui sait lui transmettre le goût de la lecture. En général, les enfants de parents peu éduqués vont dans des écoles où le niveau est assez bas.

Je travaille avec des enfants de Grade 1 et de Grade 2, qui sont très en retard. À la fin du premier trimestre, ils ne savent même pas reconnaître les lettres. Alors qu’ils devraient au moins pouvoir écrire leur nom.

Par exemple, ils ne savent pas que le ‘A’ majuscule et le ‘a’ minuscule, c’est la même lettre. Je suis un peu éberluée par tout ce que je vois. Je ne jette pas la pierre aux profs, mais aux méthodes d’enseignement. Les profs ont 30, parfois 35 élèves par classe. Les enfants, qui n’arrivent pas à suivre, sont placés au fond de la classe. Pendant les animations, je vois qu’ils sont  déjà en échec scolaire.

Échec scolaire  en Grade 1 ?

Au premier trimestre de Grade 1. Je leur montre le ‘A’. Trois minutes après, je leur montre le ‘U’. Je leur demande ce que c’est. Ils me disent ‘A’. Alors que je viens de leur montrer comment est le ‘A’. On sent que c’est parce qu’à l’école, tout le monde est obligé de répondre. C’est comme un bruit de fond, alors ils ânonnent.

Que peut faire un auteur de livres jeunesse ?

Tout le monde n’a pas envie de faire du travail social. Le premier rôle de l’auteur, c’est d’écrire des histoires qui vont plaire aux enfants. C’est ce qu’il y a de plus facile, je dirais. Quand l’auteur veut bien faire des animations, il faut communiquer l’enthousiasme aux enfants, mettre en scène l’histoire. Avant que l’école ne déforme l’enfant, il aime le livre, naturellement.

Dans Lilet & Gaspar, dont vous êtes l’auteure, vous avez choisi le kreol et le français.

Dans les écoles, on raconte toujours l’histoire en kreol. On apprend à lire et à écrire aux enfants de Grade 1 en anglais, une langue qu’ils ne comprennent absolument pas. Je regarde le cahier de devoirs, mais je peux ne pas les aider à faire leurs devoirs, ils ne savent ni lire ni écrire. Et pourtant, ils ont des devoirs à faire. Par exemple, c’est marqué, «house», mais ils ne savent même pas ce qu’est un ‘H’. On a tous été alphabétisés comme cela, mais il y a toujours les 30 % qui restent en arrière. Ce sont eux qui m’intéressent.

Quel impact un Salon  du livre jeunesse a-t-il  sur cette situation ?

On touche toujours les mêmes, parce que ces 30 % là, s’ils ne savent pas lire, ils ont intériorisé le fait que les enfants sont en situation d’échec scolaire. C’est triste à dire, mais ces salons sont pour les 70 % qui savent déjà lire.

C’est pour cela que j’ai monté le projet Je lis mon île. Je sais très bien que les enfants, qui sont plus lents que les autres et un peu laissés sur le côté, n’auront jamais la possibilité d’avoir Lilet & Gaspar dans leur vie. Quand on fait une animation, les enfants repartent chacun avec un livre. On ne le leur dit pas au début. À la fin de l’animation, ils croient qu’il faut rendre le livre. Quand on leur dit qu’ils peuvent le garder, c’est extraordinaire. La première fois, j’ai failli en pleurer. C’est peut-être l’un des rares livres qu’ils auront dans leur vie. 

Le livre coûte Rs 400 et ils ne peuvent pas se l’acheter, par contre, il y a des bibliothèques. Mon espoir, c’est qu’on donne la possibilité à l’enfant de voir ce que c’est qu’un livre. J’espère que cela lui donnera envie d’aller chercher d’autres livres à la bibliothèque.    

Y a-t-il un marché du livre jeunesse à Maurice ?

Oui, les Tikoulou, les trois Lilet & Gaspar marchent très bien. Le marché mauricien est petit. Les jeunes parents sont contents de trouver un livre qui se passe à Maurice.

«Les méthodes pédagogiques sont à revoir complètement. (…) Il faut aussi que les parents euxmêmes fassent un “move”.»

Personne ne dit pourquoi le kreol et pas une version français/anglais ?

Eh ben non, ou alors personne n’ose me le dire. J’écris d’abord en kreol et j’ai beaucoup de mal à le traduire. Je trouve que la version en kreol est plus intéressante que la version française. C’est les parents qui me le disent. Je me suis demandé s’il fallait faire une version en anglais, pour servir d’outil pédagogique. Mais il faudrait lui donner une autre forme. Il y a un blocage quand on se dit qu’on ne sait pas lire le kreol. Je vois comment les enfants plutôt francophones, qui ne parlent pas le kreol, réagissent. Les petits, qui savent déjà lire, y arrivent tout de suite. Le kreol est phonétique, donc e, n, n, c’est forcément enn.

Vous publiez vous-même Lilet & Gaspar,  est-ce parce que personne d’autre ne voulait le faire ?

Je n’ai pas demandé. De toute façon, je ne sais pas si je l’aurais fait. Mais si quelqu’un d’autre veut que je le publie, je refuse. Je ne suis pas une vraie éditrice.

C’est quoi une vraie éditrice ?

À l’époque de La maison des mécènes (NdlR : entre 1991 et 2002), j’étais une micro mais une vraie éditrice. Je publiais d’autres gens. C’est par choix aujourd’hui que je ne veux plus le faire.

C’est pour éviter  les ennuis ?

Alors là, si vraiment vous voulez que j’en parle…Un auteur mauricien, je ne parle pas de littérature jeunesse en particulier, mais un auteur de littérature, qui veut être publié à Maurice, ne trouve pas d’éditeur littéraire.

C’est pour cela que j’avais créé La maison des mécènes parce qu’il n’y avait pas de maison d’édition littéraire. Dans ces années-là, il y avait les Éditions de l’océan Indien. Je suis très fière de dire que nous avons fait découvrir Bertrand de Robillard, Vinod Rughoonundun, Serge Palan, Rajen Bablee. Maintenant, c’est soit à compte d’auteur, soit avec une maison d’édition à l’étranger.

Tous les maillons de la chaîne du livre ne font pas bien leur travail. Il y a des distributeurs qui fournissent des livres comme si c’était des boîtes de conserves. Des libraires qui vendent des livres comme de la lessive. On se retrouve avec certains libraires – pas tous – qui ne poussent pas la littérature mauricienne.

Ils préfèrent tout ce qui vient de l’étranger ?

Voilà. Le rôle du libraire est essentiel. Vendre un livre mauricien, ce n’est pas pareil que vendre n’importe quel livre. Cinquante ans après l’indépendance ou presque, la littérature mauricienne essaie encore de se faire connaître de ses concitoyens. Or, pour qu’un auteur soit reconnu à Maurice, il faut qu’il soit publié à l’étranger. Donc, si on est publié à Maurice, raison de plus pour que certains libraires nous mettent dans un coin.

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