Cadress Rungen: «Il faut une politique nationale contre la toxicomanie»

Avec le soutien de

La méthadone fait son retour. Une mesure qui conforte les travailleurs sociaux, comme Cadress Rungen, travailleur social du Groupe A de Cassis. Ce dernier jette un éclairage sur les conséquences du retrait de ce substitut et les moyens de mieux combattre la toxicomanie.

Quelle est votre réaction suivant la décision de réintroduire la méthadone ?

Je crois que le ministre de la Santé, qui est lui-même médecin, comprend l’impact de la suppression de la méthadone. À ce stade, la réintroduction n’a pas encore été effective dans les centres. En fait, ce produit visant à contrôler l’état de manque de la personne toxicomane a été introduit en 2006. Sur une base cumulative jusqu’en 2016, 6 500 Mauriciens ont adhéré à ce programme. Et à ce jour, il en reste 4 200, soit 4 000 hommes et 200 femmes. Quant à la différence, équivalant à 2 300 Mauriciens, notre constat indique que ces derniers seraient décédés, auraient rechuté ou auraient cessé le traitement.

En 2015, la décision d’interrompre la méthadone est survenue. Elle concernait uniquement les nouveaux traitements, c’est- à-dire les toxicomanes qui n’y avaient jamais adhéré auparavant. En revanche, il y avait une continuité pour les personnes déjà sous ce programme. Suivant cette mesure, les travailleurs sociaux et les professionnels de la santé avaient fait un plaidoyer pour souligner l’importance de ce produit, ainsi que l’impact d’une telle suppression.

Quelles sont justement les conséquences de cette suppression ?

En 2002, environ 90 % des transmissions du VIH étaient imputables aux seringues infectées chez les toxicomanes. Face à cette ampleur, il fallait mettre sur pied un programme de réduction des risques. Celui-ci était fondé sur trois éléments : la méthadone, l’échange des seringues et les préservatifs. Il fut introduit vers 2006. L’impact était considérable : réduction du VIH sur les deux années suivantes et baisse de la criminalité.

La criminalité se manifestait sous forme de vols perpétrés par le toxicomane pour se procurer sa dose. Subséquemment, le retrait de la méthadone a entraîné une recrudescence de ces deux phénomènes. Parallèlement, une montée du trafic de drogue était induite puisque les toxicomanes ne pouvaient plus accéder à la méthadone. Ce trafic coûte énormément à l’État, aussi bien sur le plan économique que social.

Quelles étaient les options de traitement après le retrait de la méthadone ?

Après la suppression de la méthadone, le Suboxone et le Naltrexone ont été introduits. Le Suboxone, plus précisément, a été introduit en 2016 auprès d’une vingtaine de femmes toxicomanes. Ces produits font partie du programme de désintoxication et non de celui de réduction de risques, comme pour le cas de la méthadone. Par exemple, dans un centre à Mahé- bourg, une dizaine de personnes sont accueillies pour une cure de désintoxication de deux semaines.

Pendant la première semaine, le Suboxone leur est administré. Graduellement, le dosage est diminué et elles passent au Naltrexone. Au bout des deux semaines, ces personnes poursuivent avec le Naltrexone jusqu’à ce qu’elles soient désintoxiquées. À la différence, la méthadone fait partie d’un programme de maintenance et pourrait être prise à vie.

Qu’en est-il de leur efficacité ?

L’addiction est une maladie. Il doit exister plusieurs traitements adaptés à chaque personne qui en souffre. C’est le cas pour le diabète : il n’y a pas un seul médicament. À Lacaz A, lorsqu’un toxicomane se présente, nous faisons une évaluation et lui proposons deux types de programme. S’il s’agit d’un jeune toxicomane qui a commencé à se droguer, nous lui proposons plutôt le Suboxone. À l’inverse, un toxicomane qui se drogue depuis plus longtemps n’aura pas peur de la police ni du système judiciaire. Son unique préoccupation est d’avoir sa prochaine dose. Là, on peut préconiser la méthadone.

À Maurice, environ une dizaine de programmes sont proposés par différents instituts. Chacun assure son efficacité et sa spécificité selon les besoins du toxicomane. En complément à la désintoxication et à la maintenance, la réhabilitation est requise pour aider le toxicomane à reprendre goût à la vie et à se reconstruire avec sa famille, entre autres. Cela peut prendre entre deux et trois ans. En tant que travailleurs sociaux, nous essayons de faire la réhabilitation et tout l’accompagnement des toxicomanes. Nous aurions voulu nous spécialiser dans un domaine spécifique, mais nous devons tout faire à la fois. Parallèlement, la réinsertion et la réintégration du toxicomane sont deux choses primordiales pour qu’il reprenne confiance en lui, puisse chercher un travail et, au-delà de tout, faire face à la société.

Qu’en est-il de la rechute ?

Selon les experts, l’addiction est définie comme une relapse brain disease. Cela indique que peu de drogués parviennent à sortir de cette dépendance du premier coup. Il peut y avoir entre trois à quatre rechutes. Pour être franc avec vous, la récidive est considérable. Pour sortir de la drogue, c’est une longue étape. La réussite est évaluée de 30 à 40 %. Et la rechute se situe entre 60 et 70 %. Mais on ne doit pas la considérer comme un échec. Au contraire, il faut percevoir le toxicomane comme un être humain. La rechute fait partie du traitement. Lorsque cela se produit, il faut s’asseoir avec la personne et comprendre la source du mal.

Les femmes toxicomanes sont-elles plus récidivistes que les hommes ? Pourquoi ?

La toxicomanie chez les femmes est un problème plus complexe. Souvent, lorsque ces dernières se droguent, cela est associé à un homme. Une partie d’entre elles va alors tomber dans la prostitution ou va subir la violence des hommes. C’est complexe car elles occupent divers statuts, comme celui de femme et de maman. Le regard de la société à leur égard est plus dur. Ce phénomène est toujours tabou. D’ailleurs, un seul des centres de prise en charge des femmes peut accueillir leurs enfants. La rechute des femmes est assez conséquente comparée aux hommes. Et la réinsertion est encore plus difficile. En effet, les complications se posent notamment au niveau de la famille et du travail. C’est bien triste ce regard que leur porte la société. Pour s’engager pleinement dans cette lutte, il faut, ce que j’appelle les deux C, de la compétence et de la compassion.

Quelles sont les mesures nécessaires pour une meilleure prise en charge des toxicomanes ?

Le problème de drogue à Maurice ne doit pas être traité en amateur. Comme je vous le disais, il faut de la compétence et de la compassion. Une politique nationale contre la toxicomanie est nécessaire. La répression est importante en termes d’arrestations des importateurs et des trafiquants. C’est un big business avec énormément d’argent en jeu. De l’autre côté, il faut prévenir cela en incluant la famille dans des programmes comme la préparation au mariage ou encore la Parents Teachers Association. Le système éducatif de la maternelle au tertiaire doit également être inclus.

Par exemple…

En formant les enseignants et en incluant cette problématique dans le cursus. Aujourd’hui, les causeries ne marchent plus. D’autant qu’en ce qui concerne les jeunes, il y a la pression des pairs. Désormais, ils peuvent aisément commander de la drogue sur Internet. Il faut considérer cette évolution. De plus, il faut mobiliser la communauté, notamment le secteur privé, les partenaires religieux et la jeunesse. Et pour la réhabilitation, l’implication des professionnels, des travailleurs sociaux et des médecins est primordiale. Il faut une approche holistique pour la réhabilitation avec un programme intégré.

N’oublions pas que c’est l’être humain qui est au centre de ce cercle d’addiction. Au début, il ressent de la curiosité et du plaisir pour la drogue. Ensuite, vient la dépendance. Son cerveau s’adapte. De la dépendance, il passe à la tolérance. Le toxicomane a alors besoin de substances pour apaiser sa souffrance. Les consé- quences socio-économiques et médicales sont considérables. À cet effet, il nous faut aussi responsabiliser le toxicomane. Ainsi, en sus de la réintroduction de la méthadone, il faut que ce dernier aille chercher du travail ou se rende dans nos centres quand il en ressent le besoin. Il doit prendre conscience de cela.

Bio express

Cela fait 41 ans que Cadress Rungen se bat contre la toxicomanie. Celui qui a grandi à Cassis est tombé dans le social dès son adolescence. Dans les années 1979-80, il est témoin de la prolifération de la drogue dans son quartier. Au chevet du frère d’un ami, victime d’une overdose à l’hôpital, il est bouleversé par le message de ce dernier, qui l’incite à mettre en garde les jeunes contre ce fléau. De là commence sa mission avec le Foyer de l’amitié. Travaillant alors comme «Assistant Store Officer» au ministère des Travaux, il décide ensuite de devenir infirmier. Il est présentement «Principal Hospital Officer» au sein de la prison. En 1986, Cadress Rungen a bénéficié d’une formation aux États-Unis et en Angleterre pour le perfectionnement de la prévention. Ayant exercé au sein de plusieurs centres de soutien.

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires