Prithviraj Roopun: «Il y a une perception que c’est un ministère qui s’occupe des religions»

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Cela fait trois semaines depuis que Prithviraj Roopun a pris les commandes du ministère des Arts et de la Culture. C’est en toute franchise qu’il aborde ses dossiers.   

C’est quoi un artiste professionnel pour vous ?

Pou koumans avek samem-la ?

C’est l’actualité. Qui considérez-vous comme artiste professionnel ?

De toute façon pour moi, ce n’est pas une priorité de parler de cette polémique, pour une simple raison. Qui peut me dire ce qui a été dit ? La phrase a été citée en partie (NdlR, «On ne peut pas être artiste professionnel à Maurice», prononcée par le ministre lors d’une conversation avec Anamah), sans dire le contexte. C’est du hearsay. Monsieur X dit que Monsieur Y a dit ça. J’ai eu une conversation avec une personne pendant 45 minutes, une heure. Si la personne n’est pas d’accord, elle vous le dit.                    

Sur le coup Jean Renat Anamah n’a pas réagi ? Exactement. C’est quoi un professionnel ? Je ne parle pas d’artiste là, je parle de professionnel. C’est quelqu’un qui gagne sa vie avec une profession. J’ai bien dit que Maurice est trop petit pour avoir quelqu’un qui gagne sa vie comme artiste professionnel. Il n’y a pas la masse critique. J’ai aussi dit que je connais des gens qui sont de très bons artistes, mais qu’on connaît mieux leur profession que leur talent artistique.

Donnez-nous un exemple.

Vous connaissez le docteur Chunnoo ? Il est un chirurgien orthopédique et il fait des portraits. Je connais quelqu’un qui était économétriste au Economic Planning Division. C’est quelqu’un de très habile à la flute. Il donne des représentations depuis des décennies. C’est ça le contexte. 

Vous avez vu les nombreuses réactions de gens qui gagnent leur vie avec leur profession d’artiste ?

Je suis sur Facebook mais je ne lis pas les commentaires qui sont généralement anonymes et très méchants.

Les artistes qui ont réagi se sont identifiés.

Je dis en général. Quand je parle avec quelqu’un, je dis ce que je pense, je ne peux pas contrôler les interprétations. Je ne vais pas donner des clarifications à une personne qui n’était pas là.

C’est-à-dire, moi.

Justement.

Je suis là pour poser des questions.

Je ne vais pas entrer dans une polémique par l’intermédiaire d’une tierce personne. Pour moi le sujet est clos.

Parlons de votre vision de la culture. 

Quand je suis arrivé, j’ai posé deux questions autour de moi, là où je suis passé. C’est quoi «arts» ? C’est quoi «culture» ? Je n’ai pas pu avoir une réponse claire. Chacun a son opinion.

Quelle est votre opinion ?

J’ai mon idée. Je sais que c’est quelque chose de très vaste qu’on ne peut pas limiter avec des mots.

Sans se limiter à une définition, dites-nous dans quelle direction vous souhaitez diriger le ministère.

Première chose : il faut redéfinir les paramètres. Malheureusement il y a une perception que c’est un ministère qui s’occupe des religions.

Est-ce uniquement une perception ? Dans les faits, il y a l’aide accordée aux socioculturels.

Peut-être que cela forme partie de la culture, mais la culture n’est pas limitée à la religion. J’ai demandé à quelqu’un du ministère, est-ce que vous faites quelque chose à propos de la gastronomie ? On m’a dit, «bée sa kiltir sa ?» J’ai dit «pourquoi pas ? Manzé pa kiltir sa ?». Un athée ne tombe-t-il pas sous les arts et la culture ?

Vous voulez redéfinir les paramètres. En commençant par quoi ?  

Quand je suis arrivé, il y a des événements que je devais gérer. La Fête du printemps, Cavadee, Maha Shivaratree, la fête de l’Indépendance qui va nous occuper pendant un peu de temps encore. Cela fait partie du quotidien du ministre des Arts et de la Culture. J’ai aussi visité les musées de Mahébourg et Vieux-Grand-Port.

Celui de Port-Louis vient de fermer pour rénovation.

J’y suis allé. J’ai demandé un inventaire de l’état des sites classés patrimoine national.

On dit qu’ils sont pour beaucoup en mauvais état.

Je veux savoir. J’ai demandé combien de personnes visitent les différents musées.

Vous avez les chiffres ?              

Les responsables vont me les donner. J’ai demandé combien de personnes visitent le site du Morne, de quelle nationalité sont-elles ? Je vais vous dire ma façon de procéder. J’ai vu les responsables de la National Art Gallery, des Archives nationales. Tout cela forme partie du ministère mais ce n’est pas in the limelight. Je ne me cantonne pas à cette idée préconçue qu’il faut simplement gérer les événements l’un après l’autre. J’ai aussi demandé un inventaire de l’état des différents tableaux. Je suis aussi allé là où il y aura le musée des esclaves.

A l’hôpital militaire ou à l’entrepôt d’United Docks ?

Selon les documents du conseil des ministres, c’est toujours à l’hôpital militaire. C’est ce que je sais. J’ai demandé des éclaircissements, j’attends. 

On a le sentiment qu’on ne parle du musée de l’esclavage que le 1er février.

Si vous avez entendu ce qu’a dit le Premier ministre…

…Il a dit qu’il vous a indiqué que c’est une priorité.

Je dis la même la chose. Le 1er février j’ai dit qu’une somme a été votée pour l’étude de faisabilité. On travaille dessus. On m’a parlé de diverses approches à adopter. Des ambassadeurs sont intéressés par ce projet. Ma porte est ouverte aux personnes de bonne volonté. Je suis là, j’écoute. Avoir un nouveau ministre c’est avoir une perspective nouvelle, quelqu’un qui pose des questions.

Anil Gayan est ministre du Tourisme. Ensemble vous allez organiser le Festival international kreol ?

Je n’y ai pas encore réfléchi. Je ne sais pas qui fait le Festival kreol.

Vous étiez dans le gouvernement lorsque le ministère du Tourisme et celui de la Culture l’a organisé ces deux dernières années.

Pour qui sera la dotation budgétaire ? Autant que je sache, le ministère des Arts et de la culture n’était pas concerné. C’est quelque chose qu’on verra au niveau du gouvernement. Vous me donnez l’idée d’en parler avec mon collègue.

A propos de la langue créole, a-t-elle sa place au Parlement ?

Je suis divisé sur la question. Dans l’hémicycle, il ne faut pas utiliser des «unparliamentary words». Quand on vient avec une nouvelle façon de communiquer, on peut se retrouver avec des abus.

Vous dites que s’exprimer en créole est «unparliamentary» ?

Non, non, non. Il peut y avoir des abus.

On peut s’exprimer en créole sans être grossier.

On n’a pas de contrôle sur la personne qui parle.

C’est un «Honorable».

Je ne vais pas faire un procès. Il faut peser le pour et le contre.

J’ai vécu à Quatre-Bornes. Je ne parlais pas un mot de bhojpuri. Quand je suis devenu avoué, à force de côtoyer des clients, je suis arrivé à parler un peu de bhojpuri, pour mettre les gens en confiance. J’ai enseigné le droit pendant quelques années à l’université de Maurice. Systématiquement, le premier jour de cours je m’adressais à 100 % en créole aux élèves. C’était pour les mettre à l’aise. S’ils ne comprennent pas quelque chose, ils peuvent m’interroger en créole. J’ai aussi enseigné les mathématiques au collège Eden. C’est pour vous dire qu’il faut utiliser le créole autant que possible.

Le prochain dossier que Maurice présente devant l’Unesco pour le patrimoine mondial, c’est celui du séga tambour de Rodrigues. Quelles sont nos chances ?

Cela va se dérouler à la fin de l’année. Je dois admettre que je n’ai pas encore vu le dossier.      

Venons-en à la Culture House. Où en est le projet ?

L’ambassade de Chine est disposée à nous financer, un terrain a été identifié. La Chine a demandé les spécifications requises. On est en consultation avec le ministère des Infrastructures publiques. Je sais qu’on est à ce stade d’échange.

Votre prédécesseur avait annoncé des villages culturels à Trianon et Rivière-Noire.

A Trianon, je sais qu’il y a un projet pour reconstituer un village de travailleurs engagés. J’ai demandé d’organiser une visite sur place. Pour Rivière-Noire, je dois me renseigner.

Un stade musical a aussi déjà été annoncé.

Je vais prendre la question avec le ministre des Sports. Monsieur Anamah m’a parlé du manque de lieu pour que les artistes puissent s’exprimer. C’est quelque chose que je dois voir.

Maurice est connue pour son miracle économique et son brassage de cultures. Mais peut-être que nous n’apprécions pas assez cette richesse. Qui sont les ambassadeurs de la multiculturalité ? Anna Patten et Sanedhip Bhimjee ont donné des spectacles de fusion en Inde. On a des choses à partager avec le monde. C’est cela qu’il faut revaloriser.

Notamment en combattant le piratage ? Un high-powered committee a travaillé sur des amendements au «Copyright Act». Où est-ce que cela en est ?

Les amendements, c’est pour corriger les loopholes. Mais il faut une culture anti-piratage. Cela nous ramène au statut des artistes. Il faut les revaloriser. Copier c’est facile, créer c’est différent. Dans le domaine légal, à chaque fois qu’un collègue publie un livre, je l’achète. Pas pour la qualité du livre mais pour encourager l’auteur. Récemment, quand j’étais au ministère de l’Intégration sociale, un photographe (NdlR, Brahms Mahadea) a fait un livre. Je l’ai acheté, je ne l’ai même pas regardé. Je l’ai feuilleté comme ça, je l’ai mis dans la salle d’attente du ministère. C’est l’encouragement qui est important. Satish Boolell a publié Forensics in Paradise. Mon frère a acheté une copie. Ma fille m’a dit «mo dan laké pou lir sa liv la». Je lui ai dit, «pran Rs 500 pou asté liv-la». C’est pour encourager l’auteur.

Vous l’avez lu, le livre de Satish Boolell ?

Je lis très peu de livres. Je suis plus intéressé par les magazines. Mo lir trwa magazinn par semenn ou koné ki été sa ?

Que lisez-vous ?

The Economist, Jeune Afrique. Cela prend du temps.

Votre prochain événement c’est les 25 ans de la république, le 12 mars prochain. Tous les ans, des artistes sont mécontents de l’organisation de la fête nationale. Tout est fin prêt ?

C’est un choix. On ne peut pas avoir tout le monde.

Il est fait ?

Je ne travaille pas sur le choix. Tous ceux qui manifestent leur intérêt, je les envoie vers l’officier qui compile les requêtes. On essaie de venir avec quelque chose de différent, une symbiose entre le côté protocolaire et la fête culturelle. Je sais que le Premier ministre voudrait bien être là pendant toute la durée du spectacle. Tout va dépendre aussi de l’emploi du temps de l’invité d’honneur. Les ministres ont un consensus sur cette présence pendant tout le programme. Avec le ministre Nando Bodha, nous pensons que cela aurait été l’idéal.

C’est pratiquement confirmé que les officiels seront dans les loges, comme c’était le cas auparavant. Et le public pourra se mettre autour.

C’est pour aller avec le thème Lamé dan lamé ?

Lamé dan lamé, c’est quelque chose de très fort.

Qui a trouvé ce thème ?

On a discuté, cela vient surtout de Nando Bodha.    

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