Ezra Jhuboo: «Je rêve d’un parti travailliste réinventé»

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Ezra Jhuboo est député travailliste de Savanne–Rivière-Noire (n°14).

Ezra Jhuboo est député travailliste de Savanne–Rivière-Noire (n°14).

Après la partie de clash-clash, le temps des explications. Alors, qu’est-ce qui ne tourne pas rond au Parti travailliste (PTr) ? C’est un quadra conquérant qui s’y colle, Ezra Jhuboo, député travailliste de Savanne–Rivière-Noire (n°14) . Son propos : les Rouges balancent entre les Anciens, battus mais inamovibles, et les Modernes, élus mais inaudibles. Interview en mode « je-déboulonne ».

Vu de l’extérieur, le PTr semble en crise permanente. Et vu de l’intérieur ?

Ah, vous commencez d’entrée par le sujet qui fâche… Le PTr n’est pas en crise, il est en mutation. Les divisions sont réelles, certes, mais pas insurmontables.

Sur quoi portent-elles ?

Quatre jeunes candidats ont été désignés par le peuple pour les représenter au Parlement : Shakeel Mohamed, Ritesh Ramful, Osman Mahomed et moi-même. La vitrine du PTr, c’est nous. Et ça, les «anciens» ne l’ont pas compris. Ou ne veulent pas le comprendre.

Un conflit générationnel, en somme…

Cela va au-delà. L’élection de 2014 a été un lourd échec pour le Dr Ramgoolam, mais pas seulement.La débâcle a été collective. Un député sortant ne peut pas se faire battre de dix mille voix, c’est inconcevable. Ou alors, c’est qu’il a mal fait son travail. Chacun doit faire son introspection et en tirer les conclusions qui s’imposent.

Ce travail n’a pas été fait ?

Pas chez tout le monde… Ce statu quo est un piège, une stratégie mortelle. Il en va de la crédibilité du parti.

Vous réclamez quoi, au juste ?

De la considération, un espace pour exister. Cette place est légitime. Nous l’avons acquise démocratiquement par les urnes. Elle est vitale aussi : les forces neuves de ce parti sont les mieux armées pour lui redonner la respiration démocratique qui lui manque.

La démocratie a-t-elle à voir avec l’âge des artères ?

Ce jeunisme est un peu idiot… Mon propos n’est pas de dire «place aux jeunes, dehors les anciens». Je constate simplement qu’une hiérarchie figée a besoin d’être bousculée, pour mieux répondre aux aspirations des citoyens, pour les entendre, pour agir. En politique, ce qu’il y a parfois de plus difficile à déchiffrer, c’est ce qui se passe sous vos yeux.

Que voit-on partout dans le monde ? Des élites malmenées, des partis traditionnels balayés, des establishments dynamités. C’est vrai de la Grèce à l’Espagne, de la France aux États-Unis. C’est vrai aussi à Maurice où le fossé se creuse de plus en plus entre le peuple et ses représentants. Pour rétablir ce lien nécessaire, il convient d’être à l’écoute, de ne pas faire de la politique en autiste.

Qu’êtes-vous en train de me dire ?

Le PTr doit se réinventer

Vous mettez quoi derrière cette formule ?

L’écoute et le projet, c’est l’urgence. Allons sur le terrain, parlons aux Mauriciens, entendons leurs problèmes, leurs aspirations. Proposons une alternative crédible en prenant le débat en main, en pensant différemment. C’est ce chemin qu’il faut retrouver ! Cela suppose de libérer le parti de ses freins et de ses blocages, de porter des idées plutôt que des conservatismes.

 L’éléphanteau ferait-il la leçon aux éléphants ?

Je n’ai pas cette prétention, mais force est de constater que nous sommes un parti vieillissant. Il est des vérités désagréables à dire, mais il est des moments où il faut savoir les mettre en pleine lumière. (Le ton devient grave) Je ne me résigne pas à voir mon parti s’assécher. Relevons la tête ! Notre combat mérite mieux que les colonnes des faits divers. Notre combat doit être mené la tête haute et en dehors des cours de justice.

Est-ce un message personnel au leader ?

Entre autres (sourire en coin).

Pensez-vous que la vieille garde travailliste mène le parti à sa perte ?

Il y a des personnalités remarquables au sein de la direction, à commencer par le Dr Boolell.

 Et les autres, les Baichoo, Assirvaden, Bundhoo ou Juggoo ont-ils fait leur temps ?

Je ne veux pas personnaliser le débat. Je vous l’ai dit : quand on perd avec 10000 voix d’écart, il est sage d’en tirer des leçons. Quiconque représente un handicap pour le PTr doit savoir s’en éloigner. S’il n’y a pas ce sursaut, cette remise en question, le risque est aussi celui de l’émiettement. Une fraction de notre électorat sera tentée de fuir à toutes jambes vers le MSM, comme en 2014.

Appelez-vous à une purge ?

J’appelle au remue-méninges, pas au remue-ménage. La prochaine direction devra être mieux équilibrée entre sagesse et jeunesse, entre expérience et fraîcheur. Pour l’instant, ça penche.

Cette analyse, la partagez-vous avec votre leader ?

Oui, il connaît mes appréhensions. Il sait aussi, au fond de lui, que sa «vieille garde» comme vous dites, lui fait un tort considérable. Parce qu’elle le maintien dans sa zone de confort.

C’est-à-dire ?

Navin Ramgoolam ne pourra pas reconquérir le pouvoir avec une cour qui chante ses louanges matin, midi et soir. C’est comme un mantra, tomem nou lerwa, tomem nou raja… Certains se voient déjà ministres d’un gouvernement PTr-PMSD, c’est consternant. Lorsqu’un parti préfère rêver que réfléchir, le spectre de l’échec n’est pas loin.

Vous ne rêvez pas, vous ?

Si. Je rêve d’un parti réinventé, «refondé», de nouveau prêt à assumer l’exercice du pouvoir. Je rêve d’une ambition collective et non individuelle. Une ambition qui repose sur la discussion, le débat, le sérieux, le respect des autres… Qui repose sur la production d’idées nouvelles, sur la construction d’un projet de société.

Nous ne gagnerons pas les prochaines élections générales en capitalisant uniquement sur l’échec de ce gouvernement. Il faut que nous soyons capables de fédérer les 40 % d’indécis de ce pays ; c’est là qu’est l’enjeu des mois à venir. Et cela suppose une modernisation radicale du parti.

Tout ça, c’est très joli sur le papier. Mais dans les faits ?

La feuille de route est claire : arrêtons de rêver, mettons-nous au travail ! Nommons des commissions sur tous les grands enjeux de société, sur les questions d’économie, d’énergie, d’écologie, d’urbanisation, de temps de travail, de bien-être… Mettons sur la table des propositions concrètes. Quand on travaille 45 heures par semaine et que l’on est obligé d’avoir un job d’appoint pour joindre les deux bouts, c’est impossible de dégager du temps pour soi, ses enfants, son village.

Une «modernisation radicale», dites-vous. Avec ou sans M. Ramgoolam ?

Je crois en ses capacités d’homme d’État. Il a de l’épaisseur, une aura, du charisme, des contacts. Je le vois prendre de la hauteur (on coupe)…

Sauf que votre chef perché est aussi «Monsieur 220 millions»…

(Il réfléchit longuement) Je ne vais pas vous faire une réponse langue de bois. Cette affaire est-elle un handicap ? Certainement. Est-elle insurmontable ? Je ne pense pas. Pourquoi pas un rôle de Chairman déléguant les commandes à ses jeunes General Managers ? L’élection de 2014 a été un paradigm shift. On a vu des perdants subitement transformés en gagnants. Le leadership vertical fondé sur la toute-puissance d’un chef est un modèle périmé. De plus en plus, il va falloir compter avec les individualités, amener des idées, argumenter. Brailler sur une caisse à savon ne suffira plus.

Compter aussi avec le PMSD ?

À l’heure actuelle, nous avons moins besoin d’alliance que de substance.

Votre appel à un parti «réinventé» risque de donner le sentiment que vous soufflez sur les braises…

Ce serait une lecture erronée. Je ne souffle sur rien du tout, je prends mes responsabilités. Dans ma famille, on a un principe fort : dire ce que l’on pense. Mon grand-père avait une relation très spéciale avec sir Seewoosagur Ramgoolam. Il ne prenait pas de gants. Et mon père avait la même approche avec Navin Ramgoolam. C’est une marque de fabrique familiale, je n’y dérogerai pas.

Vous projetiez jusqu’ici l’image d’un premier de la classe, pas celle d’un frondeur…

Premier de la classe ? C’est mal me connaître ! (rire) Je me vois encore moins en frondeur, plutôt en réformateur.

Reform Party, ça vous dit ?

Parti Pepsi, non merci ! La «bulle Bhadain» va faire pschitt… Je ne lui donne pas six mois.

 Et vous, combien de temps vous donnez-vous en politique ?

Vous me voyez déjà retraité ? (rire)

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