Jacques Hennen : transmettre le feu sacré en mêlant sérieux, décontraction et humour

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L’accord de formation entre l’ESJ de Paris et La Sentinelle Ltd fait séjourner chez nous de grosses carrures de la presse française. Au figuré comme au propre. Le dernier, Jacques Hennen, dose sérieux et humour pour transmettre l’amour du métier. Un pari réussi.

Jacques Hennen est un hyperactif. Il ne peut animer un cours assis et son débit est impressionnant. Il reconnaît que «ça pulse» dans sa tête. Ce fils de Pieds-Noirs – Français d’Algérie – revenus s’installer en France, à Longwy, ville du nord-est de la France, lors du processus de décolonisation de l’Algérie en 1960, n’a peut-être pas une carte de visite aussi impressionnante que son prédécesseur, Pierre-Marie Descamps. Mais c’est un meneur d’hommes. Car il n’est pas donné à tout le monde de reprendre en main un journal populo, de le transformer en journal grand public de qualité et de doper ses ventes au point de presque les doubler. C’est pourtant ce qu’il a fait en 20 ans et dix mois.

Son père, qui est avocat, rêve que le seul fils qu’il ait suive ses traces. Lui n’a qu’une idée en tête : rejoindre Paris. Si bien qu’à l’adolescence, il part «en vrille» et est envoyé en pension à Metz. «C’était très sévère mais c’est grâce à ça que j’ai eu mon baccalauréat», raconte-t-il. Étonnamment, il s’agit d’un bac scientifique. Il l’explique par le fait qu’à l’époque, les garçons étaient généralement dirigés vers les sciences et les filles vers la littérature.

Jacques Hennen réalise très tôt qu’il veut être journaliste. Il s’intéresse à la politique et à la culture. Ne manquant pas de culot, il écrit des lettres au journaliste et animateur d’émissions culturelles Bernard Pivot, qui lui répond. Un choix qui ne ravit pas ses parents. «Pour mes parents, travailler comme journaliste, c’était un peu comme travailler au Crazy Horse», dit-il en rigolant. Et de préciser qu’il plaisante. C’était compris.

Pour savoir qui, de lui ou de son père, a raison sur son avenir, Jacques Hennen obtient une licence en droit auprès de l’université de Nancy, un certificat en criminologie et un diplôme du centre d’études politiques. Militant auprès d’Amnesty International, il est visiteur de prisons et découvre alors que «la vie est fragile et que n’importe qui peut partir en vrille et faire de la prison. Ces visites m’ont beaucoup appris sur la nature humaine. Il faut des sanctions évidemment, mais la dignité humaine, quoi qu’il arrive, doit être respectée et il faut travailler à la réinsertion des détenus».

À la fin de ses études, il intègre l’armée et est officier juriste à Saint Cyr Coetquidan/Saint-Maixent. À son retour, il informe ses parents qu’il sera journaliste. Il est embauché par Le Républicain Lorrain et démarre «par la petite porte», c’est-à- dire la rubrique des chiens écrasés, mais c’est aussi l’école de la vie. C’est là qu’il obtient sa carte de presse, d’abord en tant que stagiaire, puis sa carte professionnelle.

Il met le cap sur Paris mais s’arrête à 30 kilomètres de là, soit à Evry, puisqu’on lui offre un emploi dans l’édition départementale du Parisien. «Dès que j’ai mis l’orteil dans la rédaction, je savais que j’avais trouvé ma vocation.» Sept ans après, c’est au siège du Parisien, à St-Ouen, qu’il est envoyé. Il y fait du journalisme de proximité. Si les faits divers, les investigations et les enquêtes le passionnent, il est repéré par le grand chef qui le fait tourner dans tous les départements.

À force de s’investir dans le travail, il est nommé rédacteur en chef adjoint et, peu après, rédacteur en chef. «C’était une expérience fabuleuse. Noël Coudel, le directeur de la rédaction, a tout changé, tout modifié. Il a embauché plein de gens. Et de journal populaire, Le Parisien est devenu un journal grand public, une référence dans toutes les têtes. On a eu la culture du scoop et on a sorti de gros scandales politiques et financiers et c’est là qu’on a créé la cellule d’investigation.»

Il y croise Gilles Verdez, journaliste qui a étudié au Centre de formation des journalistes de Paris, qui le regarde de haut du fait qu’il vienne de Paris et son vis-à-vis de province. Mais ce regard en chien de faïence est de courte durée car une amitié naît entre eux. C’est à quatre mains qu’ils mènent l’enquête sur les décharges nucléaires sauvages et leur dossier obtient un prix. Le Parisien cartonne et son tirage, qui est de 300 000 par jour, passe à 500 000 copies quotidiennes.

Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il n’y avait pas eu un désaccord irréconciliable entre le directeur de la rédaction et la direction. Trois rédacteurs en chef sont remerciés, dont son ami Gilles Verdez. Lui est maintenu au journal, sauf qu’il est mis au placard. «On m’a dit de m’occuper du bouclage. Mais dans la pratique, de rédacteur en chef, j’étais devenu exécutant.» Il tient quatre mois.

Gilles Verdez lui offre une porte de sortie en l’enrôlant pour travailler au journal France Soir qui a été racheté par le milliardaire russe Alexandre Pougatchev. Il est partagé entre accepter et ouvrir sa boîte de consulting en journalisme et finit par trancher en faveur du quotidien où il agit comme rédacteur en chef. L’aventure dure deux ans. Le hasard fait qu’on lui propose le poste de rédacteur en chef au journal Le Matin de Casablanca. Au bout de six mois, il claque la porte et regagne Paris où il fonde finalement sa boîte de consulting en journalisme qu’il baptise JH Conseil.

Travailler au libéral a du bon mais aussi du moins bon car il découvre ce qu’est «aller chercher le contrat avec les dents». Il finit par rencontrer le directeur de l’École supérieure de journalisme de Paris (ESJ) qui lui propose d’animer le cours en enquête et investigation et cela fait trois ans qu’il y est. L’ESJ accapare les deux tiers de son temps mais il enseigne aussi aux classes préparatoires à Sciences Po et d’autres grandes écoles, à l’université de Nancy et à l’ESJ Paris Grand Lille.

Jusqu’à la semaine dernière, il croyait à tort que l’univers de la presse n’allait pas lui manquer. C’est en cogitant sur une «Une» de l’express avec la chef d’édition qu’il a eu un coup de nostalgie. «Cela m’a pris aux tripes.» Mais Jacques Hennen adore transmettre. «J’adore la transmission. Je reçois beaucoup et cela me forme aussi. Ce n’est pas le nirvana perpétuel et c’est plus physique que dans un journal. En fait, ce n’est pas le même stress que lorsque j’étais rédacteur en chef. À l’époque, je ressentais une fatigue physique nerveuse, insidieuse. Enseigner et transmettre fatiguent aussi mais la fatigue est plus saine, plus physique. Au début, je sortais complètement rincé. Aujourd’hui, je gère mieux.»

On sent chez lui un besoin impérieux de rassurer, de dire qu’il ne détient pas la science infuse et qu’on ne peut tout transposer d’un pays à un autre, d’un journal à un autre. «Je suis ainsi lorsque je suis en formation continue avec des professionnels. À l’express, vous êtes comme au Parisien. Vous avez une histoire forte et cela impose pour moi une forme d’humilité. Les gens confondent souvent humilité et faiblesse. Un étudiant m’a déjà dit que je ressemblais à un gros nounours gentil mais qu’au fond, je n’étais ni un nounours ni gentil. En général, je transmets en mêlant décontraction et sérieux. Mais si un étudiant plombe l’ambiance en m’interrompant tout le temps, je deviens moins gentil.»

Avec son ami Gilles Verdez, il a coécrit deux livres. Le premier est une biographie de Manuel Valls intitulée Manuel Valls, le Conquistador, qui a obtenu le prix Edgar Faure du livre de littérature politique en 2013. Le second s’intitule Le système Benzema basé sur le joueur de foot du même nom. Livre paru en mars.

Mais à l’écouter, l’écriture n’est pas totalement sa tasse de thé. «Je suis plutôt un meneur d’hommes, un motivateur. J’écris, oui, mais pas avec autant de facilité que je l’aurais voulu. J’admire les gens qui ont une vraie plume et qui écrivent avec facilité. Mon ami Gilles est venu me chercher et comme nous sommes complémentaires – lui est très organisateur et très froid, moi je suis très sensible et je peux relancer – j’ai coécrit avec lui.»

«Travailler sur des gens, cela rapproche et crée une forme d’attachement.»

On sent dans ses propos sur le Premier ministre Valls qu’il a une admiration pour l’homme. «Travailler sur des gens, cela rapproche et crée une forme d’attachement. J’avais tellement fait des recherches sur l’enfance et la vie de Benzema que j’étais presque prêt à le défendre contre ses détracteurs.» S’il est content d’avoir reçu le prix Edgar Faure pour cette biographie, ça s’arrête là. «Gilles et moi ne sommes pas des journalistes du club politique accrédité à Paris. Nous ne sommes pas dans le show off. L’ESJ ne fait pas partie du club non plus. On apprend aux étudiants à ne plus être dans le moule.»

S’il a ressenti de la nostalgie pour le monde de la presse qu’il a quitté, il n’est pas près d’y retourner. «J’ai été cassé à travailler 20 ans comme un dingue, à participer à une aventure folle. On n’est pas le même à 35 ans qu’à 50 ans. Il faut que le corps soutienne le rythme. Tenir une classe c’est aussi un challenge permanent. On ne le fait pas les doigts dans le nez. L’ESJ c’est mon univers. Les gens sont bien là-bas. Si je n’y étais pas bien, je n’aurais pas pris mon scooter tous les jours et traversé Montmartre pour aller à Tolbiac. Il faudrait une circonstance exceptionnelle aujourd’hui pour que je me remette à la presse.» Time will tell…

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