Yuvan Beejadhur, expatrié à Washington: «Donald Trump fait peur aux Mauriciens»

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Le conseiller auprès de la Banque mondiale en compagnie de l’ancien président américain, Bill Clinton.

Le conseiller auprès de la Banque mondiale en compagnie de l’ancien président américain, Bill Clinton.  

Après une jeunesse à Quatre-Bornes et un passage en Europe, Yuvan Beejadhur coulait une vie sans nuage au pays des Yankees, comme conseiller auprès de la Banque mondiale. Jusqu’à ce qu’un candidat aussi inattendu qu’anxiogène ne vienne réclamer les clés de la Maison-Blanche. Coup de stress chez un Mauricien d’Amérique.

Quand et comment êtes-vous arrivé aux États-Unis ?

C’était en 2008. À l’époque je travaillais pour les Nations unies, à Genève. Je m’y sentais bien mais il me manquait quelque chose, une énergie, un bouillonnement et les États-Unis m’ont toujours fait rêver. Le jour où un poste de conseiller en environnement s’est créé à la Banque mondiale, j’ai postulé, ça c’est bien passé. Voilà comment je suis arrivé à New York. Au début, c’était le choc. Des buildings à donner le vertige, l’effervescence d’une ville qui ne dort jamais, des quartiers mélangés… J’y ai vécu cinq ans avant de déménager à Washington, DC. C’est une ville plus calme, moins pétillante.

L’élection présidentielle intéresse-t-elle les expatriés ?

Oui, beaucoup. Entre Mauriciens, en tout cas, on en parle.

Sont-ils nombreux à Washington ?

Je n’ai pas les chiffres mais il y a une bonne communauté répartie à travers tout le pays. Je connais des Mauriciens à New York, à Washington, en Virginie, dans le Maryland… Certains sont plus angoissés que d’autres ces jours-ci.

C’est-à-dire ?

Si Trump gagne, ça peut mal se passer. Sa rhétorique haineuse contre les étrangers m’inquiète, des paroles m’ont blessé. Pas seulement moi, c’est pareil pour les Mauriciens que je côtoie ici et qui ont peur d’être déportés. Mais il n’est pas encore élu.

Et s’il l’était ?

Des mots aux actes, il y a un gouffre en politique : c’est ce que je me dis pour me rassurer. Je ne serais si surpris s’il n’appliquait pas le quart de ce qu’il a dit.

«Des paroles m’ont blessé» ; lesquelles ?

Quand j’entends que les Africains sont des bons à rien qui mériteraient d’être recolonisés, ça me choque et ça me blesse énormément. Parce que les États-Unis, ce n’est pas ça. C’est l’inverse : les grandes idées, la démocratie, un melting-pot réussi. (NdlR, Donald Trump a dit plus précisément que «certains Africains sont des sots paresseux, tout juste bons à manger, faire l’amour et voler» et que «la plupart des pays africains devraient être colonisés pendant un siècle»).

Yuvan Beejadhur aux côtés du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Ban Ki-moon. Le mandat de ce dernier expire le 31 décembre.

Vous travaillez pour une grande institution internationale. On peut penser que vous faites partie d’une élite protégée…

Je ne sais pas. Peut-être. Je lis la presse et je vais sur Twitter tous les jours et à chaque fois je me dis : «Que va-t-il se passer s’il est élu ?» Trump incarne le candidat américano-américain, il a libéré une parole anti-étrangers, il en a fait le pilier de sa campagne. D’accord, il cible les illégaux, les clandestins, mais le ton et la violence des propos ont attisé les tensions. Même si vos papiers sont en règle, même si vous avez un bon job, c’est stressant d’entendre taper à tout-va sur les étrangers. Mes ancêtres sont hindous mais je passe pour un Pakistanais ou un Bangladais, qui sont régulièrement victimes d’attaques racistes, et pas seulement dans les discours. Parce qu’on met dans la tête des gens des amalgames malsains, barbu égal danger, islam égal terrorisme…

À 48 heures du scrutin le plus scruté au monde, c’est donc un suspense anxiogène ?

C’est le mot. Le duel Obama-Mc Cain, à côté, c’était Disneyland ! L’autre jour un collègue me disait que cette campagne était la plus mise en scène, la plus sale et la plus virulente depuis des décennies. It’s a fight, it’s a war about American values, rabâchent les candidats. C’est triste de voir un pays aussi important que les États-Unis donner en spectacle au monde. Pour en avoir parlé avec des Républicains, ils sont nombreux à s’en mordre les doigts, parce que leur candidat a fracturé le parti en deux. D’un autre côté, c’est la première fois qu’une femme est si proche d’accéder à la Maison-Blanche. Hillary Clinton peut faire sauter un plafond de verre. Ce moment ressemble aux États-Unis : le pire et le meilleur.

Au fond, de quoi Donald Trump est-il le nom ?

Il a mis des mots sur la colère des laissés-pour-compte. Si on fait le bilan des années Obama, on constate que l’extrême pauvreté a reculé mais que les inégalités se sont aggravées. C’est une tendance mondiale, valable aussi à Maurice : le fossé entre les diplômés et les oubliés se creuse. Cela donne un pays divisé comme jamais, on ne parle plus d’une Amérique mais des Amériques. Des gens qui dorment dans la rue, j’en croise chaque matin devant les bâtiments de la Banque mondiale, une institution dont l’objectif est d’éradiquer la pauvreté…

Mardi, pour la première fois, un sondage a donné Trump gagnant…

Les sondages, on leur fait dire ce qu’on veut. J’ai envie de rester optimiste. Malgré les crispations, le melting-pot fonctionne et il fonctionnera encore demain, quel que soit le président.

Les étrangers ont plus de chances de travailler et de grimper l’échelle sociale aux États-Unis qu’en Europe, et ça, ce n’est pas près de changer.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

La méritocratie américaine est bien rodée. You want to make money ? Go ahead, work hard and you will succeed. Ce que j’aime aussi dans ce pays, c’est sa culture de contestation. Le pouvoir est très décentralisé, les États jouissent d’une indépendance considérable. Chacun a son budget, son gouverneur, sa législation parfois différente de celle des voisins.

Vous êtes spécialisé dans les questions environnementales, or le changement climatique a été le grand absent de la campagne…

C’est vrai. Malgré l’accumulation des preuves scientifiques, la bulle du déni n’a pas complètement éclaté. Cela démontre aussi que le monde politique reste perméable aux lobbys des énergies fossiles.

Avez-vous croisé les candidats ?

J’ai eu la chance de rencontrer Hillary Clinton lorsqu’elle était Secrétaire d’État. On a échangé quelques mots sur l’île Maurice, c’était bref. Une grande dame, charismatique.

Hormis Mme Clinton, quelle est la proportion d’Américains qui savent placer Maurice sur une carte ?

(Rire) Beaucoup ont du mal à situer les 50 États américains, alors Maurice…

Si elle l’emporte, on pourra dire que nos deux pays partagent un même goût pour les dynasties politiques.

(Rire) Sauf qu’il n’y a pas de liens de sang entre Hillary et Bill…

Clinton ou Trump, cela changerait quelque chose pour Maurice ?

Difficile à dire. Si Trump gagne, on peut imaginer qu’obtenir un visa d’étudiant deviendra plus compliqué. Mais je ne crois pas que l’un ou l’autre changera de cap sur les gros dossiers comme Diego Garcia. L’inconnue, c’est l’après-AGOA (NdlR, la loi américaine qui permet à Maurice d’exporter des marchandises vers les ÉtatsUnis sans taxes douanières).

Maurice vous manque ?

Home is home… Je suis parti à 18 ans, j’en ai le double aujourd’hui. Toute cette expérience, j’espère pouvoir la mettre un jour au service de mon pays. En attendant, elle me manque, oui. La fraternité à la mauricienne, la chaleur des paysages, the cool breeze of the ocean… Tout ça, c’est plutôt rare dans les rues de Washington !

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