Présidentielle américaine: des Mauriciens au cœur du suspense à Washington, DC

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Des manifestants devant le «Trump International Hotel», à Washington DC.

Des manifestants devant le «Trump International Hotel», à Washington DC.

Samedi 5 novembre. À trois jours de l’élection présidentielle, «l’express» invite ses lecteurs à tâter le pouls de l’électorat américain. Un électorat indécis, qui ne sait qui de Clinton ou de Trump choisir. Au soir du 8 novembre, le «lesser evil» sera le ou la 45e président(e) des États-Unis…

«Venez visiter la Maison Blanche avant mon départ !». Ce tweet-invitation de Barack Obama, destiné aux joueurs des Chicago Cubs vient, quelque peu, détendre l’atmosphère, durant ces derniers moments décisifs, ici à Washington, DC - capitale politique d’un pays en ébullition. Un vaste pays bigarré, qui connaît une profonde mutation démographique, conscient qu’il a un drôle de rendez-vous avec son destin mais incapable encore de se rallier derrière un choix par rapport à celui qui va remplacer le premier président non-blanc de sa tumultueuse histoire. Un pays qui ne laisse pas indifférent au fil du temps et des époques.

La Révolution américaine a donné lieu au concept «d’exceptionnalisme américain». La Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution de 1787 mentionnent des principes et des valeurs, dont la vocation était (!) d’être appliquée à l’ensemble de l’humanité. D’ailleurs, à son retour de voyage, un Alexis de Tocqueville subjugué, nonobstant l’esclavage, déclare spontanément en 1835 : «la situation des Américains est entièrement exceptionnelle». Alors qu’Ernesto Che Guevara (1928-1967) répétait, lui, à l’envi, cette phrase qui a marqué les révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui : «Toute notre action est un cri de guerre contre l’impérialisme et un appel vibrant à l’unité des peuples contre le grand ennemi du genre humain : les États-Unis !»

Entre ces extrêmes, il y a des millions et des millions de pensées différentes, plus nuancées, ou moins biaisées. Il y a aussi une autre réalité que celle que l’on trouve dans les manuels d’histoire mais bel et bien visible ici dans la rue : les «Latinos» sont aujourd’hui plus de 53 millions (17 % de la population), ce qui fait des États-Unis le pays avec le plus d’Hispaniques au monde, après le Mexique.

Et aujourd’hui, plus que jamais, la question taraude, divise : à qui confier les rênes de la PREMIÈRE puissance économique du monde ? À une femme de l’establishment politique, afin de marquer une autre première dans l’Histoire, même si l’on conclut, avec Obama, deux mandats démocrates ? Ou à un homme qui n’est pas issu du sérail politique, qui fait appel au populisme, et dont le discours de rupture rappelle celui des plus farouches partisans du Brexit en Grande-Bretagne ?

À cet égard, puisque tout reste encore possible – car ni Hillary Clinton, encore moins Donald Trump, ne fait et ne fera l’unanimité – la tension continue à monter et rien n’est laissé au hasard pour influer, influencer, avec l’objectif de grappiller, et de ne pas gaspiller, le moindre vote. Dans la rue, au détour de chaque conversation, au ton de chaque débat, on le sent : la course est serrée, de plus en plus, et chaque vote comptera sur la route menant aux 270 «grands électeurs» requis pour élire le (ou la) prochain(e) président(e).

Ainsi tous les tweets, posts, pubs, discours et programmes sont décryptés par les political pundits. Vénérés ici comme des demi-dieux de l’agora moderne, ils ont pris d’assaut les organes d’information et de communication – radio, télé, web, papier et affiches divers – et chacun déclare ses intérêts et défend ses idées. Outre les messages, l’entourage des candidats, leurs sources de financement, leur passé et leur quotidien publics et intimes sont passés au crible de l’opinion publique. Rien n’est laissé au hasard. Un peu normal, tant les intérêts en jeu sont énormes, tant les carottes sont encore crues.

«600 Days...»

En capitalisant sur la victoire historique des Chicago Cubs (qui ont remporté pour la première fois depuis 1908 la finale de la Ligue majeure de baseball), Obama a habilement détourné, momentanément, l’attention de cette ambiance lourde et tendue, surchargée de slogans politiques et d’accusations de toutes sortes : attouchements sexuels, discours sexistes, espionnage par les Chinois puis par les Russes, e-mails effacés, conflit d’intérêts au sein de la puissante Clinton Foundation, politisation du FBI, tentatives alléguées d’étouffer les voix des communautés noires en Caroline du Nord, réveil du nationalisme et de la suprématie blanche d’un autre âge (parmi, le KKK), velléités protectionnistes, voire extrémistes, sondages tous azimuts dont plusieurs sont bidonnés, entrée en jeu de Wikileaks, etc.

Scott Muir.

Le match de baseball des Cubs, riche en rebondissements, indécis et impitoyable jusqu’au bout, n’est pas sans rappeler celui opposant le camp Clinton à celui de Trump. Sauf que celui-ci n’a pas encore connu de fin et que les gens ici en ont franchement marre. La fatigue électorale se lit sur les visages. La campagne dure en moyenne 496 jours ici – un record mondial de longévité (à titre de comparaison, la campagne dure 78 jours au Canada et 12 jours au Japon). «Les Washingtonians sont saturés d’écouter les mêmes discours, les mêmes arguments et de voir les mêmes têtes et affiches, d’autant que ni l’un ni l’autre n’arrive à captiver le public, comme Obama en 2008. À moins d’une semaine de l’élection, beaucoup parmi nous sommes au point de saturation et aimerions que cette campagne prenne fin au plus vite», m’explique Scott Muir, un analyste politique qui se spécialise dans l’analyse des discours médiatiques, en traversant la prestigieuse Connecticut Avenue, qui relie les quelque 150 ambassades qui peuplent Washington, DC. Scott, un ami de longue date, me parle avec passion de la campagne des chanteuses Sheryl Crow et Bette Midler : Change.org : «By the time Americans go to the polls on November 8th, this Presidential campaign will have run over 600 days, kicking off with Ted Cruz’s announcement in March 2015 !»

Déjà, il y a des dizaines de milliers de soutiens à Change.org, uniquement sur la côte est des States... Un mouvement appelé à prendre de l’ampleur.

2.

L’avocat mauricien Rajen Soopramanien (2), qui travaille à Washington, DC depuis plus de deux décennies, que nous rencontrons non loin de la Banque mondiale où il a longtemps travaillé, attire, lui, notre attention sur ces «last minute dirty tricks, also known as October surprises», telle l’enquête controversée du FBI, qui peuvent faire pencher, au dernier moment, la balance de cette course hyper serrée. Et ce, peu importe les propositions d’ordre économique ou diplomatique, qui sont ainsi reléguées au second plan.

L’homme de loi mauricien, fin observateur de la chose politique de chez nous et d’ici, nous parle, avec passion, de la «polarized nature of an electorate in which 2/5 support one party and another 2/5 support the other party, leaving it to the so-called ‘independents’ to decide the final outcome of every election». Sa fille Shalini, également légiste, rejoint la discussion qui tourne sur le fait que «there are also dirty tricks in politics in Mauritius but not on the same scale as in the US... presidential debates have therefore an important role to play in the electoral process, so that the electorate can vote on the strength of each party’s ideas, not personalities and scandals...» Nous sommes d’accord. À Maurice aussi, il nous faut des débats contradictoires en direct.

Nous avons rendez-vous avec Will Fitzgibbon, de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), au siège de l’organisation sis sur l’impressionnante 17th Street. Notre partenaire, qui souhaite renforcer le partenariat avec l’express de Maurice, nous invite à prendre un break de la présidentielle. «La course vers la Maison Blanche, même si elle va influer sur notre travail, n’est pas notre centre d’intérêt immédiat. Il y a assez de journalistes et de moyens mobilisés pour cela.» Il nous parle, en revanche, avec des yeux qui pétillent, des New Bahamas Leaks et du fait que l’ICIJ va bientôt prendre son indépendance du Centre for Public Integrity américain, «vu que le succès que remporte l’organisation sur le plan mondial est incontestable...» L’ICIJ n’est pas concerné par l’autre affaire des courriels qui embarrasse Hillary Clinton, soit celle des e-mails piratés sur le compte de John Podesta, président de l’équipe de campagne de Mme Clinton, mis en ligne quotidiennement par Wikileaks depuis le 7 octobre... mais nul doute que l’ICIJ suit la situation de près, tout en focalisant, pour l’heure, sur les centres offshore qui blanchissent l’argent noir ou gris.

Watergate, e-mails, Trump Hotel...

Les Américains se retrouvent aujourd’hui sonnés et désorientés. «En comparant cette affaire de courriels au scandale du Watergate (NdlR : une affaire d’écoutes et d’espionnage politique, qui a entraîné la démission du président Richard Nixon en 1974), Trump a légitimé la méfiance des Américains vis-à-vis de leurs institutions», explique Robert Johnson, un étudiant à l’université de Georgetown. Si c’est bien d’éveiller l’esprit critique, en revanche, le repli protectionniste de Trump chiffonne nombre de diplomates à Washington, DC – ville ouverte sur le monde et le libre-échange. «There are many parallels that can be drawn between Trump trade positions and the Brexit fallout in Europe. The rhetoric from supporters of Brexit – fear of foreign workers taking local jobs – has been nearly identical to those found in Trump’s rally speeches», souligne un diplomate du Ghana. Il dénonce la démagogie de Trump en ces termes : «His higher tariffs will not bring back jobs to the USA. More than 85% of them have been lost to automation and technology, not to trade agreements

Source BBC.

Mais le milliardaire Trump a ses inconditionnels, justement parce qu’il bouscule les traditions. Parmi, notre compatriote Pamela Jahier, qui travaille comme Events Manager au somptueux Trump International Hotel (un édifice historique qui abritait l’ancien Post Office et qui surplombe toute la ville – voir photo). «Hillary est une ‘seasoned politician’ qui a ses entrées partout, dans la presse surtout. Trump vient chambouler la donne. C’est un businessman qui a fait ses preuves et qui peut donner aux États-Unis un nouveau départ, loin des secrets propres à Washington, DC – tel qu’illustré par le scandale des mails et les révélations de Wikileaks», confie Pamela Jahier (2), qui vit dans la capitale depuis une quinzaine d’années. N’est-ce pas un signal fort d’avoir une femme présidente ? «Oui, pas Hillary Clinton, qui est l’archétype du politicien dont nous en avons un peu marre ici...»

Deux «fellows» mauriciens

Michaëlla Seblin et Mehdi Manrakhan.

Notre virée, jeudi, se poursuit avec Mehdi Manrakhan et Michaëlla Seblin, deux fellows mauriciens, invités du gouvernement américain pour découvrir le système démocratique des États-Unis. Les deux semblent ravis et assez impressionnés par leur première expérience respective dans la capitale du pays de l’oncle Sam. C’est surtout la diversité du pays et la qualité des infrastructures qui les captivent. Comme boursier du Hubert H. Humphrey Fellowship, Mehdi Manrakhan, qui est aux States pour une année, confie que «the Humphrey Program is the most important scholarship of the State Department. In terms of finance it is the biggest, around 80 000 USD per fellow». Mehdi ne veut pas faire de pronostic «car je suis ici en tant qu’invité du gouvernement US et ce ne serait pas bien de prendre position pour ou contre». Il note, toutefois, une petite avance sur le terrain pour Hillary. «But anything can happen before Election Day

Notre collègue Michaëlla Seblin, rédactrice en chef de 5-Plus dimanche, est aussi à sa première expérience aux États-Unis, un voyage qui ne la laisse pas du tout insensible. «C’est incroyable le niveau de professionnalisme que je vois ici. Tout est bien organisé. Nous avons eu des séances de travail et une visite assez impressionnante au Washington Post. Je ne vais pas faire de pronostic, c’est risqué, mais je vais faire quelques reportages et interviews pour immortaliser mon passage inoubliable aux States...»

Avant de conclure notre reportage, nous apprenons, par le biais d’une source fiable, qu’il y a deux autres Mauriciens en Virginie, à 45 minutes de Washington, DC. Ils sont venus en formation et s’en vont le lendemain. Nous allons à leur rencontre. Ils sont assez surpris de nous voir sur les lieux. Échanges de poignées de main, embrassades, sourires. La campagne les passionne au plus haut point et ils ont l’impression d’être au cœur d’un film dont le suspense monte crescendo. «Nous partons ce samedi (NdlR, 5 novembre), trois jours avant l’élection, mais nous allons tout suivre à la télé. C’est passionnant, même si le niveau des débats est des fois déplorable, le peuple américain a de la chance de voir les deux candidats s’affronter en direct, sans filet de protection», me confient-ils.

«Je peux mentionner votre nom et faire votre photo ?» Sourires, signes de timidité. Mais ils refusent poliment. «Allons rester low profile...». Je leur serre la main et leur souhaite : «Bon Voyage !»

* Nad Sivaramen (de Washington, DC) 

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