Kugan Parapen: «Le départ de SAJ est subi, pas choisi»

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Il a atterri hier à Washington pour un road-trip de trois semaines au cœur de la présidentielle américaine. Mais c’est d’une autre « campagne » dont Kugan Parapen parle ici : celle du cabinet ministériel et du secteur privé pour, dit-il, « pousser le Premier ministre vers la sortie ».

Depuis quand Rezistans fricote avec le département d’État américain ?

Rezistans ne fricote avec personne. Je suis invité aux Etats-Unis en mon nom personnel, pas au titre de mes activités politiques, ni par un parti. Ce sera une belle aventure, une sorte de road-trip politico-électoral à travers tout le pays. Je suivrai les activistes sur le terrain, j’aurai accès aux coulisses. Il y aura aussi une partie théorique avec des conférences sur le processus électoral américain qui est d’une rare complexité. Je vais apprendre, j’ai hâte.

En parlant de processus électoral, la réforme ici semble au point mort…

Cette réforme a toujours été d’actualité, mais jamais une réalité. On sait pourquoi : le système actuel profite aux partis traditionnels, qui ont peur du changement. Tant qu’ils seront aux commandes, la réforme restera un appât que l’on sort avant chaque élection. Ce système fait le jeu des leaders en place, ils n’ont aucune raison d’en changer. S’ils le faisaient, ils se mettraient en danger, et leur parti avec.  

Ce qui laisse peu d’espoir…

Je n’attends rien des vieux dinosaures de la politique. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ne sont pas éternels. En attendant, je travaille d’arrache-pied pour qu’un autre parti puisse émerger. Cela prendra cinq, dix, quinze ans, mais on y arrivera. La nouvelle génération pense différemment. L’espoir, c’est eux.

Votre parti a une lecture bien à lui de la succession de SAJ. Vous dites que nous vivons une « révolution de palais », pas une passation. Pourquoi ?

Je ne crois pas au joli récit officiel. Quel est-il ? SAJ, âgé, fatigué, ne se sent pas la force de terminer son mandat, et va donc s’effacer au profit de son fils. Si l’on prend le temps d’analyser les faits, il y a de quoi douter de cette version. Pour moi, SAJ ne part pas de son plein gré. Il est poussé vers la sortie.

Développez…

Anerood Jugnauth, politiquement, est doublement affaibli. Il l’est de l’intérieur et de l’extérieur. Dehors, le secteur privé a désigné son fils comme nouveau roi. Dedans, son conseil des ministres l’a lâché, la plupart des ministres MSM ont prêté allégeance à Pravind. J’en veux pour preuve la volte-face sur Heritage City. Acte I, le cabinet approuve le projet en l’absence de Pravind. Acte II, il est de retour aux affaires et le cabinet ne veut plus entendre parler du projet. C’est ce que j’appelle un changement d’allégeance. En soi, cela n’a rien d’étonnant. Les ministres MSM pensent à leur réélection, à celui qui décidera de leur sort, en l’occurrence le leader du parti.

Pour vous, le Premier ministre est aujourd’hui un homme seul ?

Il reste Roshi Bhadain, Vishnu Lutchmeenaraidoo, pour les autres je ne m’avancerais pas.  

Vous disiez que « le secteur privé a désigné son nouveau roi ». Est-ce une phrase lâchée en l’air ou vous  pouvez argumenter ?

Il y a des signes qui ne trompent pas. Le budget présentée par Pravind Jugnauth est quasiment un copier-coller des attentes du privé. Comparez, vous verrez.

Admettons que vous ayez raison, ça reste court comme argument…

Pour moi c’est clair, Pravind Jugnauth est le choix du secteur privé avant même d’être celui de son père. Entre SAJ et le privé, le courant n’est jamais vraiment passé, il y a donc eu un puissant lobbying. L’annonce du retrait de SAJ était un test. Pravind, ensuite, a temporisé. C’était un ballon-sonde, il a voulu tâter le pouls de l’opinion et a conclu que c’était trop tôt. On a vu ensuite le père et le fils se quereller sur Heritage City, pratiquement sur la place publique. Il n’est pas interdit de penser que malaise entre eux est plus profond que ce qu’ils veulent bien dire. Surtout, ça ne colle pas avec la fable de la passation en douceur. D’où ma conclusion : ce départ, SAJ le subit davantage qu’il ne le choisit.  

Votre autre cheval de bataille, ce sont les Smart Cities. Concrètement, vous leur reprochez quoi ?

Ces projets seront exemptés de Rs 10 milliards de taxes, ce qui est proprement scandaleux.

Les incitations fiscales pour développer des projets ont toujours existé…

Ce n’est pas la mesure en elle-même qui me dérange, c’est le fait que ceux qui peuvent le plus contribuent le moins. Récemment, j’ai eu un débat avec quelques personnes influentes du secteur privé. Leur problème, ils ont des terres mais pas de liquidités. Leur souci est donc de faire fructifier ces terres… (on coupe)

En quoi est-ce mal ?

Ils veulent le faire en contribuant le moins possible à l’effort national en termes de taxes. Ce genre de gros caprice, en général, se termine mal, très mal. En Grèce, en pays-sous développé.

Ce chiffre de Rs 10 milliards, il sort d’où ?  

Le Smart City Scheme propose neuf types d’incitations. Selon mes calculs, l’Etat se prive de Rs 10 milliards de recettes fiscales, et encore, c’est la fourchette basse. Ce qui m’interpelle, c’est le silence des partis d’opposition, alors ça devrait être du pain béni. Pourquoi le MMM et le PTr se taisent ? Est-ce parce que ces mêmes exemptés fiscaux financent généreusement leurs campagnes ? Ou bien se foutent-ils royalement de ce qui se passe dans le pays ? Ils sont subitement muets, je ne comprends pas…

C’est quoi votre problème avec le secteur privé ?

Mon problème n’est pas le privé mais les oligarques. Quand ils ne paient pas leurs impôts, c’est tout le pays qui est pénalisé. Regardez l’état des hôpitaux, de nos routes. Et après on va mendier de l’argent avec l’Inde, la Chine, Dubaï, on se retrouve pieds et poings liés à ces pays. L’économie mauricienne a besoin de partenaires, pas de parrains. Arrêtons de nous financer avec des Etats, finançons-nous avec des financiers, sur les marchés de capitaux.

Terminons en Amérique. Trump ou Clinton, cela changerait quoi pour Maurice ?

Disons qu’il y a moins d’incertitude avec Clinton. Trump est imprévisible, sa politique économique le sera en cas de victoire. Mise à part cela, le résultat du scrutin ne devrait pas changer grand-chose pour nous. Sur la question des Chagos notamment il n’y a rien à attendre du prochain président.

Y a-t-il des choses à retenir de cette campagne ?

Certainement pas le niveau lamentable des débats. Ce que je retiens, c’est qu’il fait bon vivre à Maurice. Tout autour de nous, le monde se radicalise. Les Américains pensaient que Trump n’aurait pas l’investiture, les Anglais ne croyaient pas au Brexit, les Français disent la même chose de Marine le Pen et, bientôt, on dira la même chose des factions extrémistes qui germent un peu partout. Tout cela n’est pas anodin, le monde se raidit, s’extrêmise, on ne veut plus entendre ce que l’autre a à dire. C’est une tendance de fond dont Maurice est l’exception. Nous restons un peuple qui sait vivre ensemble. Soyons-en fier.

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