Bhadain vs Sanspeur : qui sera sacrifié ?

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Le bras de fer s’intensifie entre Gérard Sanspeur et Roshi Bhadain.

Le bras de fer s’intensifie entre Gérard Sanspeur et Roshi Bhadain.

Le leader du MSM semble vouloir prendre les choses en main dans ce bras de fer qui oppose son Special Adviser, Gérard Sanspeur, au ministre des Services financiers et de la Bonne gouvernance, Roshi Bhadain. Pravind Jugnauth annonce ainsi des développements «dans les prochains jours», en ce qui concerne cette affaire. Un exercice qui s’annonce délicat. En tout cas, après tout ce cinéma, plusieurs scénarios sont envisageables. Les paris sont ouverts. Faites vos jeux.

Scénario 1: Pravind Jugnauth largue Bhadain

Si vous souhaitez miser sur une possible révocation de Roshi Bhadain, sachez que la cote était à 2 contre 1 chez les bookies officieux, dans la nuit de jeudi à vendredi, après la déposition contre Sanspeur. Mais elle a évolué au cours des dernières 48 heures. Les raisons: Roshi Bhadain a rencontré Pravind Jugnauth, vendredi, et lui a expliqué sa démarche. Il s’est également confié au Premier ministre. Ensuite, samedi, Roshi Bhadain s’est exprimé lors du bureau politique du MSM. Au terme de ces trois exercices, rien n’indique qu’il aurait reçu un ordre quelconque le sommant d’arrêter «d’embêter» Gérard Sanspeur. Il n’a reçu aucun avertissement émanant de la direction du parti. Bien au contraire, Pravind Jugnauth a déclaré qu’au sein du MSM, chacun est libre d’exprimer ses opinions. Et a fait comprendre que c’est lui qui «tranche» en cas de divergence.

Sauf que Roshi Bhadain n’a pas encore complètement renversé la vapeur. S’il incrimine, dans sa déposition qui se poursuit ce week-end, un deuxième conseiller de Pravind Jugnauth dans ce qu’il appelle le «complot anti-Heritage», cela risque fort d’embarrasser le leader du MSM, qui serait alors obligé de prendre une décision, au cours des prochains jours, à l’encontre du «fauteur de troubles».

Scénario 2 : Pravind Jugnauth largue Sanspeur

Personne ne s’attendait qu’il affirme aussi clairement sa position. Raison pour laquelle cette probabilité était cotée à 10 000 contre 1 ! Mais le 7 août, Pravind Jugnauth a bel et bien déclaré que «Sanspeur agit avec [ma] bénédiction»… Toutefois, si le CCID décide de donner suite à l’affaire après les accusations formulées par Roshi Bhadain et que Gérard Sanspeur fait l’objet d’une interpellation – voire même s’il est inculpé, soyons fous – Pravind Jugnauth n’aura d’autre choix que de lui demander de step down, au moins le temps de l’enquête.

Mais dans un tel cas de figure, Pravind Jugnauth se mettrait en porte-à-faux après sa fracassante déclaration, citée plus haut. Et ferait de Roshi Bhadain le grand gagnant de cette guerre des nerfs. Un moindre mal, toutefois, comparé à une éventuelle une élection partielle au nº 18 et aux dégâts que peut causer «l’officier du KGB» Bhadain s’il se retrouve en dehors du gouvernement. Surtout s’il est très, très en colère contre le MSM…

Scénario 3 : Pravind Jugnauth calme les deux  et c’est «business as usual»

Le scénario le plus improbable, celui sur lequel personne ne mise. Cela traduirait le manque de leadership de Pravind Jugnauth, son incapacité à trancher, justement et à crever l’abcès. Et encouragerait cette situation malsaine, qui perdurerait entre le ministre des Services financiers et le conseiller le plus important au ministère des Finances. Même le ton et les gestes consensuels de Pravind Jugnauth ne pourront, alors, forcer les deux hommes à cohabiter. Résultat des courses : le cheval «statu quo» est un non-partant dans cette course car un des deux hommes devra être sacrifié, en toute logique.

Scénario 4 : Pravind Jugnauth largue les deux

Un bon outsider pour ceux qui aiment les paris. Trop de désordre, trop de guerres intestines qui font capoter le feel good factor du Budget. Du coup, Pravind Jugnauth décide d’enlever les deux épines de son pied, d’un coup. Il en sortirait grandi et se débarrasserait une fois pour toute de sa réputation de «leader mou». Mais cela équivaudrait aussi à sanctionner celui qui a raison. Que ce soit Bhadain ou Sanspeur…

Ce que l’un reproche à l’autre

La déposition de Roshi Bhadain contre Gérard Sanspeur oscille autour de trois axes : complot, infraction à la Companies Act et conflit d’intérêts. De fait, avant même que Pravind Jugnauth ne soit acquitté dans l’affaire MedPoint, avant même qu’il n’accède au poste de ministre des Finances, avant même que Gérard Sanspeur ne soit nommé sur le board de la compagnie Heritage City Ltd et avant même qu’il n’accède au poste de chairman de la SLDC, compagnie partenaire du projet Heritage City, le Special Adviser s’est mis à rechercher des informations sur le projet.

La preuve: ce courriel de Gérard Sanspeur, expédié le 18 mai et adressé à Dev Manraj et dans lequel il questionne le financement de Heritage City. Roshi Bhadain argue que, même s’il était conseiller aux Finances depuis le  4 avril, le Special Adviser n’avait pas à se «mêler» du dossier. Autre interrogation du ministre des Services financiers : Gérard Sanspeur n’enfreint-il pas la Companies Act quand il rédige un rapport daté du  4 août, qu’il ne soumet pas au board dont il est membre, mais qui apparaît dans la presse ? Roshi Bhadain se demande aussi pourquoi, dans son rapport, Gérard Sanspeur s’inquiète du fait que Heritage City réquisitionnera les terres de Hermes (une smart city du secteur privé  se trouvant juste à côté de Heritage City). Ce même Hermes, qui attend la letter of intent du Board of Investment que préside Gérard Sanspeur.

Pravind Jugnauth: «Mes relations avec Roshi Bhadain ne sont pas tendues»

Après la réunion du bureau politique du MSM, qui s’est tenue au Sun Trust Building, samedi, Pravind Jugnauth a répondu aux questions  des journalistes. Voici  ce qu’il avait à dire.

Avez-vous évoqué la colère de Roshi Bhadain à l’encontre de Gérard Sanspeur lors de la réunion ?

Je suis en train de traiter ce dossier. Nous sommes en train de travailler dans l’intérêt du gouvernement avant tout et dans l’intérêt du parti. Je ferai part des développements qui vont intervenir ultérieurement.

Aucune décision n’a donc été prise à ce stade ?

Pas pour le moment. Au sein du parti, nous avons pour habitude de permettre à chacun de s’exprimer librement. La réunion du BP est l’occasion pour mes camarades et moi, y compris notre camarade Roshi, de nous rencontrer pour évoquer des sujets qui ont un certain impact sur le gouvernement et le parti. Il y a certaines choses sur lesquelles je souhaite me pencher. Lorsqu’il y aura des développements, je vous en ferai part.

Est-ce qu’il y a eu une rencontre entre Gérard Sanspeur et Paul Bérenger ?

C’est totalement faux ! J’espère que le journal qui a évoqué la question va reproduire ma déclaration.

Est-ce que les relations entre vous et Roshi Bhadain sont tendues ?

Mes relations avec Roshi Bhadain ne sont pas tendues. Au sein du parti, il y a parfois des divergences, des différences opinions, mais nous essayons de parvenir à un consensus à la fin. Il est vrai qu’il y a des «issues» au sein du gouvernement mais ils sont secondaires. Notre principale préoccupation, c’est de diriger le pays. D’ailleurs, le Budget a été favorablement accueilli par la grande majorité de la population. Le travail le plus important reste à faire.

Un ministre qui fait une déposition contre votre conseiller Sanspeur, c’est quand même important…

J’aurais souhaité que les conditions soient meilleures. Nous avons discuté de la question et j’espère qu’on parviendra à un consensus plus tard.

Oui, non, oui, non, oui…

Il n’y a pas eu de rencontre entre Paul Bérenger et Gérard Sanspeur. C’est en tout cas ce qu’a déclaré Pravind Jugnauth, lors de la réunion du bureau politique du MSM, hier, tout en affirmant que cette information est «totalement fausse». Oui, mais que dit l’un des principaux concernés à ce propos ? Lors de sa conférence de presse hebdomadaire, samedi, le leader de l’opposition a soutenu «avoir pris note de la déclaration faite par l’entourage de Sanspeur» (NdlR, des sources proches du Senior Adviser ont confié que ce dernier avait bien rencontré Paul Bérenger il y a deux ou trois semaines). Et d’ajouter : «Linn (NdlR, Sanspeur) démenti formelman, li koné ki li pé dire non ?» Oui, mais voilà. Du côté du MMM également, des sources avancent que ladite rencontre a bel et bien eu lieu.

Ce n’est pas fini. Autre information démentie par Pravind  Jugnauth : il n’a pas eu de réunion avec SAJ et Nando Bodha, jeudi soir. «Il n’y a eu aucune rencontre à La Caverne, ni jeudi ni vendredi. SAJ mo papa é mo dir ou ki mo pa finn al laba pandan sa period ki zot finn mansioné la.» Pour rappel, pas plus tard que vendredi matin, un ministre du MSM avait déclaré au sujet de la réunion en  question : «Ayo pa kapav koz lor la, zot pou fer mwa gayn lamerdma !»

Le micro-trottoir

Qinzino, 31 ans, messenger, Rose-Hill

«Il faudrait mettre Bhadain à la porte. Il ne fait que nuire au gouvernement. Je pense qu’il en sait trop et c’est pour cela qu’ils ne peuvent se débarrasser de lui

Mamade, 40 ans, marchand ambulant, Port-Louis

«Je ne comprends pas nos dirigeants. Ils ne font que se disputer. Mé eski zot deliver à nou, ti-dimounn ? Le problème, c’est la viabilité de Heritage City et non les histoires personnelles

Ally, 48 ans, chauffeur, Port-Louis

«Il faudrait non seulement se débarrasser de Bhadain, mais aussi de ce  gouvernement ! Lepep admirab… Les gens ne réalisent-ils pas qu’il est temps de se faire entendre ?»

Fanfan, 58 ans, cuisinier, Terre-Rouge

«Nous, les ti-dimounn, travaillons dur pour gagner notre argent. Par contre, Roshi Bhadain et autres se font facilement des sous sur notre dos. Donc, quand on leur met des bâtons dans les roues, zot révolté !»

Savitree, 39 ans, entrepreneuse, Rose-Hill

«Nou kouma nou fer kitsoz, nou al fermé. Bhadain kouma li ankor an post li ? Ki li pé fer la ?»

Ryanna, 18 ans, étudiante, Pointe-aux-Sables

«Je ne comprends plus cette histoire. Ça a commencé avec Heritage City. Donc, il serait bien qu’au lieu de se bagarrer, on sache finalement si le projet est viable ou pas. Et surtout, il faut que la décision soit prise en considérant les informations présentes, et non l’ego de  ceux concernés

Anouchka, 25 ans, étudiante, Roches-Brunes

«Je pense que Bhadain passe par Sanspeur pour attaquer Pravind Jugnauth. Eski kikenn avek sa lotorité-la kapav get figir, au lieu de s’inquiéter de notre sort ?»

Ozair, 29 ans, salesman, Beau-Bassin

«Li bon mem inn arété sa Heritage City-la. Éna lot sekter ki bizin devlopé

Veena, 35 ans, Moka

«Sanspeur a raison. C’est une perte d’argent. Kapav servi sa kas-la pou lékol et kolez ! Pravind a raison, il faut rappeler le ministre à l’ordre. En ce qui concerne Sanspeur, il ne fait que son travail

Réactions

Arvin Boolell : «Le tireur se fait tirer dessus»

“The sniper is being sniped”. Arvin Boolell, du PTr, commente ainsi le clash entre Bhadain et Sanspeur. «Ce que je crains maintenant, c’est que cette guerre ne devienne frontale entre le clan Bhadain et le clan Pravind Jugnauth, au fur et à mesure que ce dernier s’imposera comme le prochain Premier ministre du pays

PMSD: «Une affaire interne»

«C’est une affaire interne», affirme une source bleue, qui ne  souhaite pas s’étendre davantage sur la question.

Armoogum Parsuramen : «C’est du jamais-vu»

«Roshi Bhadain a fait une déposition contre le conseiller de  Pravind Jugnauth. C’est sans précédent. C’est du jamais-vu. C’est inquiétant pour le pays», estime Armoogum Parsuramen, ancien ministre de l’Éducation et un des membres fondateurs du MSM.

Jack Bizlall : «Un dauphin et un technocrate illuminé»

Le syndicaliste Jack Bizlall analyse la situation de façon plus  philosophique. «En politique, il y a deux choses qui vous motivent. Le pouvoir et l’argent. C’est ce qui se passe actuellement entre Roshi Bhadain et Pravind Jugnauth. Dans cette configuration, il y a aussi la soumission et l’hégémonie. D’un côté, il y a le dauphin de sir Anerood Jugnauth qui ne veut pas qu’on le surpasse et de l’autre, un technocrate illuminé.»

Carnet de guerre

  • 4 avril : Gérard Sanspeur est nommé Senior Adviser aux Finances.

  • 22 juillet : Gérard Sanspeur n’est pas encore nommé sur le board de Heritage City Ltd. Il écrit au Permanent Secretary du ministère de la Bonne gouvernance et demande qu’on arrête tous les paiements destinés à Stree Consulting Ltd car il n’est « personnellement pas d’accord » avec la gestion du projet.

  • 29 juillet : Pravind Jugnauth alloue  Rs 2.7 milliards, sur deux ans, au projet Heritage City, dont  Rs 1,5 milliard pour 2016-2017.

  • 1er août : Pravind Jugnauth rencontre le représentant de Stree Consulting et constate avec satisfaction l’avancée des travaux.

  • 2 août : Tous les ministres et les conseillers des Finances sont convoqués par le PMO pour évaluer le design de Stree Consulting. Ils décident ensemble de certains détails relatifs, notamment, aux façades des bâtiments administratifs ou encore à la forme du point culminant de Heritage City. Détail important : Gérard Sanspeur n’est pas là ce jour-là. Il participe à une émission diffusée sur une radio privée, durant laquelle il défend le budget de Pravind Jugnauth.

  • 2 août : Gérard Sanspeur participe à la réunion du board de Heritage City Ltd, remet tout en question, s’attaque au consultant Saeed Ahmed Saeed, interrompt la réunion, passe un coup de fil à Pravind Jugnauth. Et revient pour demander qu’on arrête tout.

  • 3 août : Fuite dans la presse d’un rapport non signé, évoquant, entre autres, les risques que le Bagatelle Dam ne cède.

  • 4 août : Réunion du High-Powered Committee composé, entre autres, de Dev Manraj. Le secrétaire financier estime que les frais de Stree Consulting représentent «value for money» et recommandent que la firme dubaïote continue son travail.

  • 5 août : Le Conseil des ministres décide d’abandonner le projet Heritage City.

  • 6 août : Roshi Bhadain ne participe pas à la réunion du bureau politique du MSM.

  • 7 août : Pravind Jugnauth déclare que Gérard Sanspeur a agi avec sa bénédiction.

  • 8 août : Pravind Jugnauth et Roshi Bhadain se rencontrent en présence de SAJ. Roshi Bhadain explique à Pravind Jugnauth comment tout a été fait, dans la légalité, selon lui.

  • 10 août : La PNQ de Paul Bérenger est adressée à Pravind Jugnauth, elle concerne Heritage City. Mais le ministre des Finances demande à Roshi Bhadain d’y répondre à sa place. Paul Bérenger pique une colère et retire sa question.

  • 18 août : L’express révèle que le rapport, non signé et non daté, est bien celui de Gérard Sanspeur.

  • 18 août : Roshi Bhadain se rend au CCID pour porter plainte contre Gérard Sanspeur.

  • 19 août : Roshi Bhadain explique sa démarche à SAJ et Pravind Jugnauth.

  • 20 août : Roshi Bhadain explique sa démarche au bureau politique du MSM, lors duquel Pravind Jugnauth annonce des développements imminents…

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