À Crawley, la diaspora chagossienne se fait entendre

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Crawley est aujourd’hui le lieu, en dehors de Maurice, où vivent la majorité des Chagossiens.

Crawley est aujourd’hui le lieu, en dehors de Maurice, où vivent la majorité des Chagossiens.

L’Église est bondée. Plus une seule place. Les retardataires sont obligés de rester debout. C’est comme une veillée de Noel, sauf qu’on est en été. Dehors, un beau carrosse vitré, tiré par deux chevaux blancs et recouvert d’un lit de belles fleurs, attend patiemment. Cependant, l’heure n’est pas à la fête. Les prêtres de l’Eglise The Friary de Crawley, banlieue éloignée de Londres, sont en train d’officier les funérailles d’une jeune femme d’origine Chagossienne, décédée d’un cancer. Elle n’avait même pas 35 ans et laisse derrière elle un fils de 10 ans. Father Chris et Father Raphael ne cachent pas leur émotion. Ils connaissaient bien leur paroissienne Christina, celle qui aimait organiser les fêtes pour la famille et les amis. La communauté Chagossienne est venue en grand nombre lui dire un dernier au revoir au son des cantiques en créole et en anglais interprétées par une chorale chagossienne. 

On se croirait presque dans une Église de Maurice. Même Father Chris a récité le Hail Mary en français. S’il fallait illustrer à quel point les Chagossiens se sont ajustés à leur ville d’adoption, Crawley, il ne faut pas chercher ailleurs. La communauté chagossienne contribue désormais à la diversité de cette ville très cosmopolite du West Sussex. 

Un premier groupe de 18 Chagossiens débarqués à l’aéroport de Gatwick en automne 2002 après avoir obtenu le passeport britannique, un deuxième groupe de 50 est arrivé l’année suivante, suivi d’un autre en 2004 comprenant cette fois 124 personnes. Trois groupes menés par Allen Vincatassin qui ne savait alors rien de Crawley. «Le billet moins cher de Maurice était un vol d’Air Zimbabwe par Harare à destination de Gatwick. C’est comme ça qu’on a débarqué ici», explique celui qui se présente aujourd’hui comme président du Provisional Government of Diego Garcia and Chagos Islands. 

Munis d’un passeport britannique mais sans argent ni logement, les Chagossiens du premier groupe y ont improvisé un sit-in jusqu’à ce que le gouvernement leur vienne en aide. Apres quelques nuits passées dans les halls de l’aéroport,  le Crawley Council a accepté de les accueillir en leur offrant logement et nourriture. C’est le début de l’exode des Chagossiens de Maurice vers la Grande-Bretagne. 

Que de chemin parcouru depuis. Crawley est aujourd’hui le lieu, en dehors de Maurice, ou vivent la majorité des Chagossiens. Il y a plus de 3 000 Chagossiens et leurs familles qui y vivent, y compris les Chagossiens des Seychelles, quoi que ces derniers ne sont pas en grand nombre. 

Cindy Leuk faisait partie du premier groupe en 2002. Elle ne regrette pas sa décision de s’installer en Grande-Bretagne, malgré les difficultés à l’époque. Les rudes nuits d’hiver à l’aéroport, elle s’en souvient. Elle se souvient aussi des journées à chercher du boulot. Elle se souvient surtout de la solitude qui l’a habitée pendant un an loin de son époux et de sa fille. C’est pour eux qu’elle a fait le grand saut. «Pour offrir un meilleur avenir à ma famille», dit-elle. Ses longues heures dans une usine de textile à Maurice ne suffisaient pas pour mener une vie décente et faire des projets. «Mo ti travay matin ziska fer noir me zamé ti pé kapav avansé», explique Cindy qui fait partie de la deuxième génération de Chagossiens. Aujourd’hui mère de deux enfants, cette fille de Chagossienne se sent chez elle à Crawley, une ville qui lui a permis de grimper l’échelle sociale et qui a offert à ses enfants une éducation de qualité. Pour ces raisons, Cindy ne compte pas rentrer à Maurice car son home à elle est au pays de sa Majesté mais elle reconnaît que ce n’est pas le cas pour sa mère qui espère retourner aux Chagos. «Cela aurait été mieux si le projet de relocalisation se concrétisait avant que tous les natifs ne meurent. Ce serait une victoire pour ma mère qui rêve de retrouver sa terre natale.» 

Même génération, différent point de vue. Richard Ally dont la mère est native des îles Chagos, rêve de vivre sur la terre natale de sa mère. «Cela peut surprendre mais c’est ce que je ressens. Peut-être parce que c’est la maison de ma mère et qu’elle nous en a tellement parlé», tente-t-il d’expliquer. Toutefois, cet ancien sergent de police à Maurice est réaliste. Il y a très peu de chances, dit-il, que ceux de la deuxième génération comme lui aient la chance d’aller vivre sur l’archipel. À défaut, il ambitionne de rentrer à Maurice quand ses enfants auront terminé leurs études supérieures. Arrivé à Crawley il y a neuf ans, Richard voulait offrir à ses enfants la chance de vivre en Europe et de bénéficier d’une meilleure éducation. Ce qu’il ne pouvait prédire par contre, c’est qu’un de ses fils Emmanuel deviendrait un boxeur très prometteur et décrit par la presse comme «one of Crawley’s finest boxers» (Crawley Observer, Nov 2015).

Pour Richard, la vie en Angleterre n’est pas aussi facile que peuvent le croire ceux qui y viennent en vacances. Le logement et les nombreuses factures coutent très cher bien que de nombreux Chagossiens reçoivent des allocations du gouvernement. Si Richard est plutôt satisfait de sa nouvelle vie en Angleterre, il est d’avis que les natifs ainsi que ceux de la deuxième génération n’arrivent pas à s’adapter avec succès à leur nouvel environnement. Ces deux groupes, dit-il, restent en Angleterre parce qu’ils ne sont pas financièrement capables de rentrer à Maurice, étant donné le cout de la vie élevé à Maurice.

La précarité financière dont parle Richard Ally est un facteur important pour comprendre d’abord le flux migratoire des Chagossiens vers l’Europe et ensuite pourquoi ceux qui y sont établis ne sont pas enthousiastes à l’idée de rentrer à Maurice. 

En fait, la précarité financière est une des principales motivations de la migration des Chagossiens vers la Grande-Bretagne. Si Cindy Leuk effleure le sujet plus haut, une autre interlocutrice ne passe pas par quatre chemins. «Chagossiens inn mazinn enn sel zafer, ziss pound.» Bien que Dorinne Jean-Baptiste avait sa maison et gagnait bien sa vie, elle reconnaît que de nombreux Chagossiens vivaient dans la misère à Maurice. L’absence d’un logement décent pour certains, la faiblesse des revenus pour d’autres, bref la situation économique défavorable des Chagossiens en général a entretenu et continue d’entretenir une forte propension à émigrer. 

Cet ex-habitante de Roche-Bois déplore toutefois que les Chagossiens étaient tellement focalises sur la livre sterling que beaucoup ont négligé l’obstacle majeur : la langue. «On a vite réalisé que sans l’anglais, c’était difficile d’avoir un boulot ou une maison», se remémore Dorinne qui a mis huit mois avant de décrocher un job comme agent de nettoyage à l’aéroport. Elle trouvait les formulaires de candidature compliquées et elle redoutait les interviews. «On nous a donné le passeport britannique et on croyait que ça allait suffire», ajoute-t-elle. Avec très peu d’éducation formelle, beaucoup ont trouvé des emplois peu qualifiés et peu rémunérés  notamment comme agents de nettoyage à l’aéroport de Gatwick.

Dorinne ne s’est pas laissé décourager pour autant. Au contraire, ces obstacles lui ont permis de se surpasser. Onze ans plus tard, Dorinne est aujourd’hui une femme indépendante. Elle n’a plus besoin d’aide pour aller dans les bureaux de la mairie ou chez le médecin. Cette mère de quatre enfants ne regrette pas sa décision de quitter Maurice et pense que l’immigration des Chagossiens vers la Grande Bretagne a été une bonne chose pour beaucoup, qui ont vu leur qualité de vie s’améliorer. «La nourriture n’est pas chère. Nos frigos sont remplis de yaourt et de jambon. Nous mangeons ce que nous voulons et n’avons pas à attendre le weekend ou la fin du mois pour manger quelque chose de spécial», donne-t-elle en exemple. Elle est surtout rassurée que ses enfants bénéficient d’une éducation de qualité.

La Grande-Bretagne, terre d’opportunités pour les Chagossiens ? Marie, ex-habitante de Pointe-aux-Sables et qui vit en Angleterre depuis douze ans, abonde dans le même sens. Sa priorité demeure l’épanouissement de sa famille surtout celui de ses enfants. Grace à l’éducation, ses filles, dit-elle, sont devenues de jeunes adultes indépendantes qui ont la chance de voyager et découvrir le monde – chose qu’elles n’auraient pu faire si elles vivaient à Maurice. «Nous avons pas mal d’opportunités ici. C’est à nous de les saisir», renchérit Marie qui concède néanmoins que le problème de logement demeure un des facteurs décourageants pour la communauté Chagossienne. Le manque de logements et le prix des maisons ou appartements inquiète Marie.

C’est un fait, certes, que le logement est en crise dans le sud-est de l’Angleterre. Crawley n’est pas épargnée ; sa position géographique comme une banlieue de Londres et surtout sa proximité avec l’aéroport de Gatwick fait de cette ville de 100 000 habitants un endroit très prisé. Crawley a une population croissante à loger et cette croissance démographique est provoquée par l’immigration qui de ce fait aggrave la pénurie de logements dans cette partie de l’Angleterre. Ce qui rend la situation de ceux à faibles ou moyens revenus très difficile. Marie voudrait bien acheter une maison mais n’a tout simplement pas les moyens de contracter un emprunt logement. Elle ne se plaint pas pour autant. Elle dit mener une vie tranquille et «mo happy kot mo été.»  

C’est peut-être le nombre d’années passées en terre d’accueil qui fait que Marie est heureuse de sa vie anglaise. Idem pour Dorinne et Cindy qui elles aussi ont fait plus d’une décennie en Angleterre. Leur situation n’est pas comparable à celle des immigres récents. Par exemple, Anastasia qui est arrivée à Crawley il y a cinq ans, ne peut pas dire qu’elle s’est adaptée complètement. 

Dans le cas d’Anastasia, elle déplore qu’elle n’ait pas encore trouvé un job qui lui convienne. Être agent de nettoyage dans un bureau était loin d’être l’ambition de cette jeune femme lorsqu’elle a quitté son quartier bruyant de Baie-du-Tombeau en 2011 à l’âge de 17 ans avec sa mère et sa grand-mère. «Cela a été un cauchemar pour trouver un job après des études en Travel and Tourism au Crawley College», raconte celle qui fait partie de la troisième génération de Chagossiens. Pourtant ses débuts n’étaient pas très difficiles. Anastasia persévère. Ce n’est pas demain qu’elle rentrera à Baie-du-Tombeau. Bien que les plages mauriciennes lui manquent, «the government is bullshit», lâche-t-elle, se référant aux promesses jamais tenues. Ceci dit, Anastasia ne mâche pas ses mots non plus à l’égard des dirigeants chagossiens. «Certains délégués sont censés nous aider, mais ils ne font rien. Ils ont oublié comment ils vivaient à Maurice.»

Le flot des migrants Chagossiens ne tarit pas, bien que la vague d’arrivées ait diminué au fil des années. Alison Fanchin est à Crawley depuis huit mois et elle a rejoint sa mère après une année de séparation. Agée de 14 ans, elle profite du beau temps, son premier été anglais. Elle ne sait pas pourquoi sa famille a décidé d’émigrer. «Mo konn ziss vini», dit-elle de façon laconique. Elle était impatiente de venir en Angleterre pour retrouver sa mère mais aussi pour voir la neige. Elle en a vu un peu l’hiver dernier. Ce qu’elle aime dans sa nouvelle ville c’est l’abondance de nourriture. Alison adore aussi se rendre à la boutique Poundland ou tout se vend a une livre sterling. «Il y a plein de chocolats», s’exclame-t-elle.

Cette ex-élève du Prevok à Medco est aujourd’hui en Year 9  à l’école secondaire Oriel High School. Elle s’est fait quelques amis britanniques et mauriciens malgré le fait que la barrière linguistique l’empêche de s’épanouir.  Elle se souvient encore de ses premiers jours à l’école. «Mo ti gounga», lance-t-elle en riant. Les logiciels de traduction en ligne ont été utiles pour se faire comprendre. L’adolescente est bien entourée à Crawley, car en sus de sa famille immédiate, elle a aussi des tantes, oncles et cousins. C’est peut-être pour ça qu’elle n’a pas le mal du pays. Enfin, pas trop. Elle évoque son grand-père qui lui manque beaucoup. Elle évoque aussi «mo la plaz, mo soley ek mo salad mang.» Qu’à cela ne tienne, elle peut attendre les prochaines vacances. Son avenir, dit-elle, se trouve en Angleterre car elle s’est fixée un objectif précis : être hôtesse de l’air. Et elle est convaincue que l’éducation britannique lui permettra de concrétiser son rêve.

Les expériences des uns et des autres diffèrent. La communauté Chagossienne établie en Angleterre représente un groupe distinct d’immigrés. Soit, mais tout le monde ne vit pas l’expérience de la même façon. L’acculturation est un processus complexe et entraîne un changement d’identité résultant du contact entre deux cultures : celle du pays d’origine et celle du pays hôte (Berry, 1997). La question du pays d’origine est pertinente pour la communauté chagossienne qui a été déracinée de ses origines.

En tous cas, Cindy ne se voit pas Chagossienne. Son chez soi à elle, c’est Crawley. Richard, quant à lui, rêve de fouler la terre de sa mère et d’y vivre avant d’ajouter que son souhait c’est de voir l’archipel être géré par le gouvernement britannique. Il ne fait pas confiance au gouvernement mauricien. Même son de cloche pour Marie qui traite le gouvernement mauricien d’hypocrite pour avoir «vendu» les Chagos. Elle voit en Chagos un archipel à visiter en vacances. Si elle quittera l’Europe un jour, c’est pour rentrer à Maurice. Dorinne n’a pas l’intention de vivre aux Chagos. «Les Chagossiens n’ont raconté que ce qui est positif sur les îles. Zot ti gagn manzé fré, zot ti kouma dir poissons dans l’eau. Mé zot pa rakonté ki zanfan pa ti al lekol, ti bizin al kas coco lor zil. Zot pa dir ki ti ena missié blan ki ti viol zenn tifi», dit-elle. Enfin, Anastasia suggère aux dirigeants de se battre pour de meilleures conditions de vie pour les Chagossiens, y compris de ceux en Grande-Bretagne, au lieu de se battre pour le retour aux îles, «une cause déjà perdue.»

L’avenir nous dira si la bataille pour un retour aux Chagos aura été une cause perdue. Ce qui est certain, c’est qu’il y a maintenant une jeune diaspora Chagossienne à Crawley, active et déterminée à faire entendre sa voix.


References :
www.crawleyobserver.co.uk/.../amazing-ally-shows-why-he-is-one-of-crawley-s-fines 
Berry, J.W. (1997). Immigration, acculturation, and adaptation 

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