Sept ans aux Chagos : les années les plus formatrices de la vie de Claire Guillemin

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Jean et Claire Guillemin se sont mariés le 23 mars 1964. Ils ont quitté Maurice 15 jours après.

Jean et Claire Guillemin se sont mariés le 23 mars 1964. Ils ont quitté Maurice 15 jours après.

Elle n’est pas Chagossienne de souche. Mais après sept années dans deux des principales îles de l’archipel, Salomon et Peros Banhos, en tant qu’épouse de l’administrateur, Claire Guillemin a vécu son retour forcé à Maurice comme un déracinement. «La réadaptation à Maurice a été dure et a pris plusieurs années. J’ai dû me faire une raison.»

«Mais une partie de mon coeur est restée là-bas», confie cette Vacoassienne. Elle, qui a terminé sa scolarité à 17 ans, ignorait que l’amour frapperait à sa porte sous les traits de son voisin, Jean Guillemin. Et que ce dernier l’entraînerait dans ces îles lointaines.

Jean Guillemin, qui a passé quatre ans à Agaléga, avant d’être employé par une compagnie mauricienne extractrice de coprah aux Chagos, société rachetée par la suite par une compagnie seychelloise, regagne Maurice pour des vacances en 1963. Il aperçoit sa voisine, alors Claire Mounien, et succombe à son charme. Celle-ci vient de fêter ses 17 printemps.

Le sentiment est mutuel. Si bien que l’année suivante, le 23 mars 1964, et contre l’avis de sa mère qui lui demande d’attendre deux ans avant de se marier, Claire épouse Jean Guillemin. Il a beau lui avoir expliqué que la vie aux Chagos est plutôt austère – pas de télévision, une fréquence radio pas toujours au point, des coupures de courant, une pénurie de denrées alimentaires lorsque le bateau approvisionnant les îles tous les six à neuf mois connaît des avaries –, rien n’entame l’enthousiasme de Claire.

Quinze jours après, elle et Jean embarquent à bord du Mauritius à destination de Rodrigues d’abord, puis de Diego Garcia, où ils passent deux jours. Sa première impression est celle d’une très belle île, «plus jolie que Maurice.» Harold Poporeau, un Seychellois administrant l’île, les reçoit. Quatre cents personnes, dont une majorité d’îliens, y vivent.

Les Guillemin mettent ensuite le cap sur l’île de Salomon où Jean Guillemin est administrateur. Cent cinquante personnes la peuplent. Claire trouve la maison coquette et est prise en charge par des employées de maison, des îliennes, qui lui témoignent immédiatement de l’affection.

«J’étais très jeune et elles ont quelque part remplacé mes parents. Elles étaient aux petits soins avec moi et m’ont donné beaucoup d’amour. Je pense à Yvonnette, sa soeur Pauline ou encore à Mauricia, qui a assisté la nurse mauricienne lors de mon accouchement.» Elle met au monde une petite fille, Gilberte, qui a le statut de Chagossienne.

Claire se fait apprécier et sentant le besoin des enfants d’être scolarisés, elle lance une petite école pour les six à dix ans. Elle leur apprend à lire, mais aussi le catéchisme car un prêtre ne vient de Maurice qu’une fois l’an pour les premières communions, confirmations et autres baptêmes. «Une trentaine d’enfants m’avaient été confiés et je leur apprenais aussi la couture, la confection de gâteaux et de pain.»

Deux ans après leur arrivée à Salomon, qui comporte huit îles qu’ils ont toutes visitées, les Guillemin sont envoyés à Peros Banhos, «la plus belle de toutes» avec ses 32 îles. Claire se remet à l’éducation des enfants et les emmène même camper dans plusieurs des îles. Elle est ébahie par la profusion de poissons et de crustacés qui se pêchent facilement. «Un jour, alors que nous pêchions à la ligne dans une de ces îles, j’ai dû demander aux enfants d’arrêter car nous avions eu un petit tas de poissons et cela allait être du gaspillage.»

«J’aimais cette vie simple... Nous vivions comme une famille.»

Chaque île dispose d’une boutique gérée par l’administrateur qui envoie sa liste de produits nécessaires à la compagnie seychelloise. Or, c’est cette dernière qui décide de ce qu’elle enverra ou pas comme commodités. Il arrive que la monnaie papier vienne à manquer. L’administrateur paie alors ses travailleurs avec des coupons de Rs 10, Rs 15, Rs 20, etc., qu’ils échangent à la boutique contre des produits de consommation courante jusqu’à ce que les billets soient expédiés de Maurice. La compagnie seychelloise impose ses règles que l’administrateur ne peut qu’exécuter.

C’est en 1965 qu’une délégation de six Britanniques débarque pour la première fois à Peros Banhos et s’informe à propos des îles. Les Guillemin, qui avaient été avertis par la compagnie seychelloise, sont intrigués par cette visite. Mais personne ne se doute de ce qui va suivre. Juste après l’Indépendance de Maurice, ils apprennent par la même source que les Chagos ont été vendus à la Grande-Bretagne, que ces îles font désormais partie duBritish Indian Ocean Territory et qu’il n’y aura plus de visite de prêtres et de magistrats mauriciens mais anglais.

C’est désormais le navire anglais Nordveer qui ravitaille les îles. Claire note à plusieurs reprises que de nombreux îliens qui partent en vacances à Maurice ne reviennent jamais et sont vite remplacés par des Seychellois. Elle sent un certain relâchement au niveau de la direction de la compagnie seychelloise. Mais elle tombe des nues lorsqu’après quatre ans de dur labeur, elle et son mari vont passer des vacances aux Seychelles et que l’employeur de son époux les informe qu’ils ne retourneront plus aux Chagos.

«Nous avons été pris de court. Nous ne pouvions rien faire. Toutes nos affaires, des biens de valeur sentimentale surtout, sont restées à Peros Banhos. Les Seychellois ont certes proposé à Jean un emploi dans une des îles des Seychelles, mais nous avons refusé et avons regagné Maurice en 1970.»

Pour Claire et les siens, c’était un déchirement, un déracinement. «J’aimais cette vie simple. Certains Mauriciens n’ont jamais essayé de comprendre les îliens. Ce sont des gens simples, doux et gentils, généreux… Un matin par exemple, je me suis retrouvée avec 17 homards dans un sac que les pêcheurs m’avaient apportés. De mon côté, je leur donnais des vivres lorsqu’ils en avaient besoin et je les accompagnais à l’hôpital», raconte Claire.

«Nous vivions comme une famille. Ils ne m’ont jamais fait me sentir une étrangère. Ces sept années aux Chagos ont été les plus formatrices de mon existence. En 1975, Jean et moi sommes repartis à Agaléga. Mais c’était deux mondes différents, une autre mentalité.»Depuis, Claire rêve d’y retourner, si l’occasion lui est un jour donné.

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Maurice a remporté une première bataille avec le vote de la résolution sur les Chagos à l’Assemblée des Nations unies le jeudi 22 juin. Une résolution adoptée avec 94 voix en faveur de la résolution, 15 voix contre et 65 abstentions. Prochaine étape : la Cour internationale de justice…

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