Retour à l’archipel : le cri du cœur d’Elsie Rodolphe

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Fernand Mandarin rappelle que l’archipel compte 65 îlots qui abritaient plus d’une centaine de familles.

Fernand Mandarin rappelle que l’archipel compte 65 îlots qui abritaient plus d’une centaine de familles.

Le temps passe et fait tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins. Mais il ne peut pas revenir en arrière et effacer les souvenirs. Qu’ils soient à Maurice ou aux Seychelles, les Chagossiens ont fait leur petit bout de chemin contre vents et marées, souvent malgré eux. Si les jeunes, issus de la génération née après la déportation, durant l’exil, sont plus ou moins intégrés dans la vie active, les plus anciens rêvent toujours d’un retour à la maison, dans l’archipel, pour retrouver leur style de vie, et un rythme disparu, unique. C’est le constat que l’express dresse après une rencontre avec des déracinés chagossiens, à Cité Îlois, Pointeaux-Sables.

Les maisons de Cité Îlois ne baignent pas dans la misère. Elles sont pour la plupart modernes, bien entretenues, avec une petite cour et des plantes. Nous faisons le tour du quartier quand nous tombons sur une vieille dame qui, à l’aide d’une canne, marche lentement. Nous l’abordons pour un brin de causette. Elsie habite la Cité Îlois depuis «bien lontan». Son âge ? Elle-même ne le sait pas. «Je suis trop vieille. J’oublie certaines choses, mais je n’oublierai pas les souvenirs de mon pays», lance Elsie Rodolphe, comme un couteau qui vous transperce l’âme.

En nous guidant jusqu’à sa maison, les souvenirs remontent, petit à petit, au rythme de ses pas. Comme des vagues d’émotions qui s’écrasent sur les brisants de sa vie.

«Je suis née à Salomon et j’étais jeune quand je suis arrivée à Maurice. J’ai eu un enfant à Salomon et deux autres enfants à Maurice. Nous vivons ici et nous avons une maison. Mais nous étions bien chez nous, nous avions nos maisons, nos jardins, bien plus grands qu’ici, nos animaux, notre famille et nos habitudes», raconte notre interlocutrice. Et d’ajouter que «la vie ici ne me pla ît pas. Rien ne pourra remplacer celle des Chagos, pas l’argent, pas  le passeport...»

Pour elle, ce que les autorités de l’époque ont fait subir aux Chagossiens est inacceptable. «Je ne sais pas écrire mais j’ai encore toute ma tête», se défend Elsie Rodolphe.

«La vie là-bas était agréable. Nous avions à manger en abondance alors qu’ici tout est cher. Vous mangez souvent du calamar frais vous ? Nous avions tout ça en abondance chez nous. Ici, les poissons frais et autres fruits de mer sont tous congelés ou alors très chers. Depuis mon arrivée à Maurice, je n’ai jamais acheté du calamar.»

Chez elle, c’est dans la cuisine que la conversation se poursuit. Elle se rappelle qu’à son arrivée à Maurice, il n’y avait pas encore de maisons construites et les Chagossiens devaient habiter chez des gens et dormir sur des lits de fortune. «Vous voyez ma maison, elle est bien, même si elle est simple et que je vis seule. C’est la manière de vivre des gens qui est différente ici», continue notre hôte.

Ce qui lui manque le  plus ? L’esprit de partage entre voisins, les déjeuners et les dîners en famille ou entre amis, l’eau de coco, les baignades en mer ou encore les jours où l’on grille le café. Au fur et à mesure que les souvenirs refont surface, elle ne peut retenir ses larmes, qui coulent sur ses joues creusées par le temps, ciselées par les épreuves. «Monn pas boukou mizer mo tifi.» Elle se lève alors pour nous apporter son acte de naissance qui indique qu’elle est née en 1924 et est donc âgée de 92 ans.

À Maurice, c’est le manque de liens entre voisins ou les membres d’une famille qui plaît le moins à Elsie. «Je n’ai pas grand-chose dans la vie mais j’aime ma famille. Toutefois, les liens ne sont pas comme avant. Les jeunes n’ont pas de respect pour les aînés et c’est difficile.» Par ailleurs, dit-elle, «on entend plein de choses; des crimes et des vols, il n’y avait pas ça chez nous».

Prochaine rencontre : Fernand Mandarin, qui aime rappeler que les Chagos comptent 65 îlots et qu’il y avait des centaines de familles qui y habitaient : «La plupart maintenant n’ont plus vraiment de souvenirs des Chagos et ont refait leur vie».

Selon lui, si les Chagossiens n’avaient pas été déracinés, ils auraient pu développer l’industrie de la pêche et même le tourisme sur quelques îles. D’ailleurs, il est d’avis que «Maurice n’aurait pas eu à importer du poisson de loin. Savez-vous qu’il y a actuellement des travaux à Peros Banhos ? Que veulent-ils faire ?» se  demande-t-il.

Les choses n’étaient toutefois pas simples dans les années 60, à leur arrivée ici. Pour éviter les moqueries de certains Mauriciens, les Chagossiens avaient à dissimuler leurs accents ou éviter de parler, d’autres cachaient même leur identité : «C’était une exclusion. Cette exclusion existe toujours, mais moins ou en tout cas, elle est  mieux cachée...»

Aux Seychelles, la communauté chagossienne s’est également adaptée et vit normalement au même titre que les Seychellois. «Notre histoire est un peu différente de celle des Mauriciens mais quand nous sommes arrivés aux Seychelles, nous étions mis à l’écart. Certains habitaient dans la prison abandonnée. C’était difficile et avec le temps ça a changé. Nous sommes Seychellois, mais la tristesse est toujours présente», dit Pierre Prosper, des Seychelles. Malgré l’adaptation forcée, les souvenirs du déracinement ne s’en iront pas.

Leur corps est peut-être physiquement à Maurice, aux Seychelles ou ailleurs sur la mappemonde, mais leur cœur est resté dans les îles des Chagos, bercé par les vagues de la vie qui viennent s’y écraser de temps  en temps.

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Maurice a remporté une première bataille avec le vote de la résolution sur les Chagos à l’Assemblée des Nations unies le jeudi 22 juin. Une résolution adoptée avec 94 voix en faveur de la résolution, 15 voix contre et 65 abstentions. Prochaine étape : la Cour internationale de justice…

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