Pascall Taruvinga: «Le Morne et Robben Island sont des symboles de pardon»

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Le jumelage du Morne avec Robben Island est prévu pour le 18 juillet. 

Le jumelage du Morne avec Robben Island est prévu pour le 18 juillet. 

Le jumelage du Morne avec Robben Island est prévu pour le 18 juillet. Est-ce seulement un symbole? Pas, à en croire Pascall Taruvinga, un des deux responsables de l’île-prison où Nelson Mandela a été incarcéré pendant 18 ans. Ils étaient chez nous, la semaine dernière, pour préparer les futures initiatives conjointes.

Quelle portée a le jumelage de Robben Island avec Le Morne? D’ailleurs, connaissiez-vous Le Morne avant ce jumelage?

Oui, nous avions déjà entendu parler du Morne avant le jumelage, et c’est très important pour nous. Le Morne fait partie des patrimoines mondiaux du continent africain. Le Morne et Robben Island ont en commun la lutte pour la liberté. Dans le cas du Morne, c’est la reconnaissance du marronnage alors qu’à Robben Island, c’est la reconnaissance des prisonniers politiques qui y étaient enfermés. Certains y sont restés 18 ans (NdlR, Nelson Mandela) dépendant de la gravité des délits. D’autres encore ont été bannis et envoyés à Robben Island, comme Robert Sobukwe, parce qu’il était considéré comme pouvant inciter d’autres citoyens à se mobiliser contre des lois discriminatoires.

Même à Robben Island, il était tenu à l’écart des autres détenus.

C’est exact, il était emprisonné tout seul dans une petite maison. Même quand sa famille lui rendait visite, elle n’était pas autorisée à dormir dans la même maison. Les deux sites sont surtout des symboles de réconciliation, de cohésion sociale, qui participent à la construction de la nation. Ce sont aussi des symboles de pardon. Quand nous avons visité Le Morne durant la semaine, nous avons vu neuf statues.

Vous parlez d’œuvres réalisées par des sculpteurs de pays de peuplement.

Ce qui m’a frappé, c’est que quand une nation peut ériger un monument symbolisant tout ce qu’elle a enduré, cela veut dire qu’elle est sur la voie de la réconciliation. Quand vous parvenez à aborder ce type de sujet douloureux, cela veut dire que vous pouvez pardonner. C’est ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Quand Mandela est sorti de prison, il est devenu un ambassadeur de la réconciliation. N’oubliez pas que l’Afrique du Sud, tout comme Maurice, est une nation arc-en-ciel. Tous doivent comprendre que le passé c’est le passé, mais nous pouvons rendre le futur meilleur en étant une nation.

Vous anticipez la prochaine question: qu’est-ce que Le Morne peut apprendre de Robben Island?

Permettez-moi de reformuler la question, c’est plutôt qu’est-ce que nous pouvons apprendre l’un de l’autre? Nous avons appris qu’au Morne, on travaille sur le dossier du développement socio-économique, comment s’appuyer sur le tourisme. C’est une question clé. Je sais qu’à Maurice, le tourisme est un pilier de l’économie. Nous faisons la même chose à Robben Island. Notre défi, c’est que nous sommes une île, alors que Le Morne est un espace plus grand, où on peut faire toutes sortes d’activités. Dans notre cas, nous devons nous adapter à l’île. Nous nous posons la question: comment transformer cette ancienne prison en logements?

Votre prochaine phase de développement sera de faire un hôtel sur Robben Island?

Oui, ce sera un hôtel, la maquette existe déjà. Mais nous n’allons rien construire de nouveau, ni modifier les bâtiments existants.

Ce sera un cinq-étoiles avec un spa et un parcours de golf?

(Rires) Non, non. Ce sera juste des logements pour permettre aux visiteurs de faire l’expérience de ce que c’était qu’être en prison à Robben Island.

Ce sont d’anciens prisonniers politiques incarcérés à Robben Island qui servent de guide. L’un d’eux raconte qu’il n’a eu droit qu’à un seul repas par jour: un peu de porridge, deux tranches de pain sans beurre et une tasse de thé sans sucre. Les visiteurs auront-ils droit au même régime?

(Rires) C’est une option. Une expérience d’immersion doit être en lien avec ce qui se passait vraiment à Robben Island. Nous étudions cela. Quand vous proposez des logements, les gens vont vouloir manger. Le type de restaurant sur place est à l’étude. C’est vrai qu’on pourrait donner un aperçu du traitement alimentaire accordé aux prisonniers. Mais il ne faut pas oublier que les règles en vigueur à ce moment-là concernant les repas n’étaient pas normalisées. Les prisonniers blancs avaient de meilleurs repas, les «Coloured» aussi et les prisonniers noirs avaient de moins bonnes choses à manger que tous les autres. Présenter un site demande de la créativité et de l’innovation.

Le projet d’un hôtel à Robben Island a-t-il heurté certaines sensibilités?

Robben Island a connu plusieurs périodes durant son histoire. Elle a été utilisée du 16e au 20e siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle faisait partie de la ligne de défense. Donc, des logements ont toujours fait partie du quotidien de Robben Island. Aujourd’hui, il y a du personnel qui habite l’île. Ils sont entre 185 et 200.

Incluant des enfants qui prennent le ferry pour aller à l’école tous les jours.

C’est vrai, c’est seulement le personnel qui y habite. Nous ne changeons rien à l’utilisation historique de l’île. Ce que nous changeons, c’est l’expérience proposée dans l’île: permettre à des gens de dormir sur place. Si vous venez à Robben Island pour trois heures, vous faites le tour de la prison (NdlR, et vous voyez la cellule de Nelson Mandela en dernier). Il y a d’autres facettes de l’île que vous ne pouvez voir que si vous y passez la nuit. Ne serait-ce qu’admirer le lever et le coucher du soleil, subir la chaleur ou le froid intense en hiver.

Revenons à ce que ces patrimoines mondiaux peuvent apprendre l’un de l’autre, y a-t-il d’autres aspects en dehors du tourisme?

Il y a plein d’exemples. Le premier, c’est comment montrer l’importance des deux sites au public. Il y a des guides au Morne et à Robben Island. Il faudrait faire des échanges et de la formation, pour que ce que nous présentons au touriste soit à la fois éducatif, social, tout en répondant à leurs attentes. Dans notre cas, comme vous l’avez souligné, ce sont d’anciens détenus politiques, mais ils ne sont pas éternels, malheureusement. C’est une question de génération, nous les perdons un à un. Cela veut dire qu’il faut former une nouvelle génération de guides. Dans cette optique, nous pouvons nous associer au Morne. Il faut préserver la mémoire sociale, pour que des guides, qui seront recrutés dans 20 ans, aient suffisamment d’informations, pour faire leur travail correctement.

Il y a aussi le volet de la recherche, du patrimoine intangible et de la mémoire sociale. Robben Island a plusieurs facettes. Des chefs traditionnels bannis y ont été envoyés pour avoir résisté au colonialisme. Cela a commencé avec les Anglais et s’est poursuivi avec les Hollandais.

L’histoire retient que l’un d’eux s’est évadé de Robben Island à la nage.

Oui. Il n’y a pas eu suffisamment de recherches à ce sujet, donc un partenariat est souhaitable. Cela permettra de produire des publications et des expositions conjointes.

Nous pensons aussi à des programmes d’échange pour le personnel. Vivre une expérience, c’est toujours mieux que de lire à propos de cette expérience

Nous étudions aussi la collaboration en termes de gestion du site. Le Morne est dans une île qui est plus grande que Robben Island. Les deux sont des sites côtiers. L’écologie et les changements climatiques nous concernent directement. En Afrique, il y a moins d’accent sur ces sujets. Nous pourrions unir nos forces et nous préparer à toute éventualité. Il y a des îles qui sont menacées de disparition avec la montée du niveau de la mer. Dans notre cas, des bâtiments sont affectés par l’environnement marin, ce qui pèse sur notre budget de fonctionnement.

Au-delà, il y a une grande idée, un rêve. Celui d’établir un lien intercontinental entre tous les pays marqués par l’esclavage. Il passerait par Maurice, les Seychelles, le Mozambique, l’Afrique de l’Est avec le Kenya, le Ghana, l’Ouest africain jusqu’au Liberia, qui est le résultat de la traite négrière. C’est quand la traite a été abolie que le Liberia a été fondé.

Nous ne serons plus des îles alors ?

 C’est cela, mais un grand continent lié par l’histoire. Nous espérons que la collaboration avec Maurice va ouvrir la voie à ce projet.

Sur le plan symbolique, après le jumelage, le Morne sera-t-il représenté à Robben Island?

 Justement, nos discussions portent sur la façon de le faire.

Pour que ce ne soit pas juste un panneau indicateur?

Voilà, mais davantage des échanges d’expositions. Le Morne nous enverrait des expositions que nous pourrions montrer à Robben Island. Et vice versa. Nous avons un site web, l’une des choses les plus rapides à faire, c’est de créer un lien vers le site de l’autre. Il faudra créer une vitrine pour les deux sites sur une seule plateforme, que ce soit lors de conférences ou de promotions touristiques en Asie. Le salon du tourisme Indaba est une manifestation annuelle. Nous étudions à la fois les coopérations traditionnelles et les stratégies liées aux nouvelles technologies, pour réduire le nombre de kilomètres séparant Robben Island et Le Morne.

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