Ameenah Gurib-Fakim: «Maurice n’est pas à l’abri des extrémismes religieux»

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Ameenah Gurib-Fakim fête, le dimanche 5 juin, le premier anniversaire de sa prise de fonction au Réduit. L’occasion de dresser un bilan mais surtout de se projeter dans l’avenir. Au regard, notamment, des incidents de lundi à l’ambassade de France.

Quelle poigne !
Je suis très douce mais j’ai une poigne de fer…

Vous vous voyez ainsi ?
Absolument.

Quelle question ne faut-il surtout pas poser à une poigne de fer?
(Rire) Allez-y sans tabou, je réponds à tout…

C’est soluble dans un château, une «emmerdeuse» ?
(Elle s’était qualifiée ainsi lors d’une précédente interview, NdlR) Non, non ! (Rire) L’emmerdeuse a fait du chemin, aujourd’hui, elle tente de s’en frayer un dans les couloirs du Réduit.

«Elle est là parce qu’elle est musulmane», entend-on encore. Ça vous agace?
Ce discours ne me gêne pas. Nous vivons dans une société plurielle où toutes les composantes doivent être représentées. Si ma nomination contribue à la stabilité du pays, pourquoi pas? Je suis la seule chef d’État musulmane au monde, religion minoritaire ici. Cela prouve la maturité du peuple mauricien.

Lundi à l’aube, l’ambassade de France a été visée par des tirs portant la signature de l’État islamique. Le fanatisme serait donc chez nous?
Avant de vous répondre, je dois vous dire que je condamne de toutes mes forces cet acte méprisable. Tirer sur une ambassade est inacceptable dans un pays laïc, dans un État de droit. Il va falloir trouver des solutions pour contrecarrer cet excès de zèle qu’on appelle «fanatisme». C’est là-dessus qu’il faut réfléchir.

Le fanatisme religieux est un «excès de zèle» ?
Oui, c’est un excès. Partout dans le monde, dans toutes les religions, il y a des excès, des «fanatiques» comme vous dites. Maurice n’est à l’abri d’aucun extrémisme religieux, que ce soit l’islam ou toute autre foi. Aucun pays au monde ne l’est. Ce qui m’intéresse, c’est d’amener ces gens-là dans un débat, d’entendre leur point de vue.

Il faut dialoguer avec les extrémistes ?
Oui. L’ostracisme n’a jamais rien réglé.

La présence à Maurice d’un islam radicalisé est donc bien une réalité?
Ces gens-là ne sont pas représentatifs de la communauté, leur interprétation de la religion n’est pas celle de la majorité des musulmans. Ceux qui ont tiré se prennent pour des messagers qu’ils ne sont pas, ils ne représentent qu’eux-mêmes. Chez nous, les religions ont toujours coexisté pacifiquement. Même si nous avons connu des dérapages, nous restons un modèle de vivre-ensemble et le tissu social est suffisamment fort pour contrecarrer ces dérives.

C’est ce que vous avez dit à l’ambassadeur de France ?
Je l’ai rassuré : Maurice est l’ami de la France et j’espère que c’est réciproque. Depuis l’indépendance, la France a toujours été là pour nous aider. Cette amitié est très importante à nos yeux et nous veillerons à ce que tout le monde soit en sécurité dans le pays. C’est la conversation que j’ai eue jeudi avec le Premier ministre. Il ne plaisante pas avec ça, il est déterminé à retrouver les auteurs de ces actes.

Êtes-vous informée de l’avancée de l’enquête ?
Oui, le commissaire de police m’envoie des rapports… (elle s’interrompt). Il faut bien comprendre une chose: si Maurice est un pays où il fait bon vivre, si nous avons connu un développement économique rapide, c’est grâce à la stabilité sociale. Si l’on veut que la société mauricienne continue de progresser, cette stabilité doit être préservée à tout prix. Je sais que le gouvernement se donnera tous les moyens. Parce que sans stabilité, il n’y a pas d’investissement et sans investissement, il n’y a pas d’emploi.

Parlons de cette première année de présidence. Si vous deviez la qualifier, quels mots choisiriez-vous?
(Elle prend le temps de la réflexion) Je dirais satisfaction et fierté. Satisfaction pour mon bilan et fierté d’avoir accompli ce parcours, depuis Plaine-Magnien, le village où j’ai grandi, jusqu’au Réduit.

À quoi avez-vous dû renoncer ici ?
(À voix basse) Ma liberté. Je ne peux plus sortir comme tout le monde. Les courses, le marché du samedi, tout ça c’est fini. Mais bon, j’ai fait un choix, je ne me plains pas: toute médaille a son revers.

Qu’avez-vous appris durant de cette année ?
Qu’il faut apprendre très vite ! Dès le premier jour, vous n’avez pas droit à l’erreur. J’écoute beaucoup, plus qu’avant. J’adopte la formule d’Albert Einstein: soit A un succès dans la vie. Alors A = x+y+z, où x = observer, y = écouter et z = la fermer. Chez moi x et y sont constants, z dépend des circonstances (rire).

Vous êtes dans quel mode, là ?
Ça dépend de votre question…

Quelle sera l’erreur à ne plus commettre au second mandat?
Est-ce que je souhaite un deuxième mandat ? (Sourire complice)

«Je ne veux pas être l’égale de l’homme, moi! Une femme qui aspire à être l’égale de l’homme manque singulièrement d’ambition.»

Avez-vous le sentiment d’avoir fait avancer ce que vous appelez «la cause féminine»?
Je pense, cette cause me tient à coeur. Ce mois-ci, j’organise au Réduit la 12e édition du Women’s Forum (NdlR, 20-21 juin). Plus de 300 personnes de 38 pays, dont 75% de femmes, vont y participer. Nous allons parler du changement climatique et de ses conséquences. C’est la menace numéro un qui pèse sur la planète, pas le terrorisme. On la sous-estime à Maurice alors que nous sommes l’un des pays les plus exposés. Vraiment, je crois qu’on ne mesure pas le danger qui nous guette.

Le programme de ce «Davos des femmes» ?
Des conférences et des ateliers pour mettre en lumière la voix des femmes sur les principaux enjeux économiques et sociaux liés au réchauffement climatique: l’emploi, la santé, l’agriculture, la sécurité alimentaire, l’eau, l’énergie. Ce sera l’occasion d’écouter des role models féminins, des personnes inspirantes et emblématiques, telles que Laurence Tubiana, cheville ouvrière de l’accord de Paris à la COP21, ou la femme d’affaires sud-africaine Snowy Khoza.

Vous avez dit récemment : «Pour faire avancer la cause des femmes, il faut des lois et la présidente ne les fait pas.» Ça sonne comme un aveu d’impuissance…
Pas du tout. J’ai voulu dire que mon rôle est en amont. Je suis au contact des associations de femmes, j’écoute leurs revendications, je les encourage à se manifester, à faire remonter leurs problèmes: c’est le point de départ de tous projets de lois. Après, je signerai le texte volontiers.

Doit-on passer nécessairement par la loi pour promouvoir l’égalité femmes-hommes?
Attendez, qui a parlé d’égalité ? Je ne veux pas être l’égale de l’homme, moi! Une femme qui aspire à être l’égale de l’homme manque singulièrement d’ambition. Je poserais la question différemment: comment promouvoir la mixité dans les sphères de pouvoir, économiques ou politiques, en dehors de la loi? Le droit agit sur les conduites, il incarne la norme. Tous les pays qui ont progressé en matière de représentation féminine sont passés par des quotas. C’est la voie à suivre pour faire progresser la mixité dans les conseils d’administration ou en politique.

Plus de mixité, ce serait plus de quoi ?
Plus de talents, de complémentarité, de productivité. Les femmes représentent 52% de la population, on ne peut plus ignorer ce gisement de compétences. Certes, les Mauriciennes ont gagné le droit d’être présentes dans des territoires dont elles étaient autrefois exclues. Des secteurs comme le judiciaire, la médecine ou l’éducation ont un pourcentage élevé de femmes, mais le chemin reste encore long. Qu’on le veuille ou non, nous vivons toujours dans une société patriarcale où les stéréotypes sexistes sont nombreux. On dira d’un homme qui reste au travail jusqu’à 22 heures qu’il est consciencieux; si c’est une femme elle est égoïste, elle néglige sa famille, elle ne sait pas s’organiser. Changer de regard est fondamental.

En ferez-vous un objectif de votre deuxième année de mandat?
Oui, mais pas seulement. Durant la première année, je me suis concentrée sur l’éducation, la culture et le développement durable. La deuxième portera davantage sur la promotion de l’entrepreneuriat, de la science et des valeurs.

On va souper du discours moralisateur ?
Il ne s’agit pas de morale mais de transmettre ce en quoi je crois. Nos valeurs sont notre héritage commun. Ce sont des points de repères transmis par nos parents, le pays. C’est ce qui nous définit, tous. À l’ère du rapide, du jetable, du zappable, ces valeurs se perdent.

Qu’est-ce que vos parents vous ont transmis de plus précieux?
Le goût du travail bien fait. À la maison, le travail était une religion.

Cela fait partie de votre travail de recevoir les religieux qui viennent d’arriver?
Ils sont là parce que je les ai invités. Je refuse de me rendre aux fonctions socioreligieuses, par contre je les invite au Réduit. On s’assoit autour d’une tasse de thé, c’est le moment de créer des liens. Derrière cette démarche, il y a la conviction que le dialogue interreligieux consolide l’unité nationale.

Par quoi attaquerez-vous lundi l’année II de votre mandat ?
Par le baccalauréat de ma fille, elle démarre les épreuves. La maman sera plus anxieuse que la présidente! (Rire)

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