Télé privée: l’argent brouille le signal

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C’était lors de la séance parlementaire du mardi 3 mai : la question de Rajesh Bhagwan sur la possibilité de privatiser quelques chaînes de la MBC a relancé le feuilleton autour de l’avènement de la télévision privée. Le Premier ministre a insisté sur le fait qu’un tel projet ne ferait pas de la figuration et qu’il était une des priorités du gouvernement. Question pour un champion: qu’est-ce qui empêche donc la naissance d’une ou de plusieurs chaînes privées, justement? Réponses.

Rentabilité

Qu’attendent donc les investisseurs pour lancer leur propre chaîne de télévision? Selven Naidu, consultant en audiovisuel au niveau africain, affirme que c’est le retour sur investissement qui pose problème. Selon lui, les investisseurs craignent qu’un tel projet ne soit pas rentable chez nous. «Il y a 300 000 foyers à Maurice. Ces téléspectateurs se tourneront-ils vers les chaînes privées?» D’autant que bon nombre de Mauriciens sont abonnés au câble.

Alors, comment engranger des profits, se demande-t-il. «C’est pour cette raison qu’ils sont très peu qui ont la volonté d’investir dans ce domaine.» Il y a trois ans environ, le consultant avait même préparé un business plan pour une société, qui voulait se jeter à l’eau. Un projet qui devait être rentable cinq ans après son lancement. Mais aujourd’hui, le projet en question n’est plus viable, en raison des changements au niveau des comportements des consommateurs. «Il y a, par exemple, Netflix, qui permet au public de regarder des films en ligne. J’en reviens aux chaînes satellitaires qui investissent énormément dans l’achat de programmes, il y en a pour tous les goûts.» En comparaison, avance Selven Naidu, une petite boîte, elle, pourra difficilement investir dans l’achat de films ou de séries, qui sont d’ailleurs disponibles, à n’importe quelle heure, en streaming.

Combien ça coûte ?

Le montant des investissements dans une télé privée varie, selon Selven Naidu. Cela dépend, par exemple, s’il s’agit, entre autres, de chaînes thématiques ou généralistes. Hormis les équipements et le personnel, il faudra non seulement investir dans l’achat de programmes mais aussi dans des productions locales, pour concurrencer, justement, les chaînes internationales.

La tendance mondiale démontre que les producteurs injectent quelque 300 euros (environ Rs 12 000) dans une émission de 30 minutes. Sans parler des chaînes consacrées au sport, qui pèsent lourd, très lourd, dans le budget, en raison des droits de diffusion, notamment.

Quant à Ashok Radhakissoon, ancien président de l’Independent Broadcasting Authority (IBA), il affirme qu’avec les nouveaux outils informatiques, il est possible de lancer une chaîne de télévision privée avec des investissements moins importants qu’il y a dix ans, par exemple. Tout en rappelant, cependant, que les équipements coûtent toujours très cher et que le but d’une télévision privée est d’engranger des profits. «L’informatique facilite le fonctionnement d’une télé privée, mais cela ne veut pas dire que le coût est amorti.» L’important est de savoir s’il y aura un retour sur investissement, ajoute-t-il, rejoignant ainsi les propos de Selven Naidu.

Les régulateurs

Trois organismes d’Etat sont impliqués dans tout ce qui touche à la mise en oeuvre d’une télé privée. Toute demande de licence doit d’abord passer par l’IBA. C’est elle qui délivre les permis d’opération. Par la suite, l’Information and Communications Technologies Authority (ICTA) est appelée à attribuer une fréquence sécurisée à celui qui en fait la demande. Enter ensuite MCML, qui permet la diffusion des émissions. En ce qui concerne l’Internet Protocol Television, comme c’est le cas actuellement avec MyT de Mauritius Telecom, l’opérateur n’a besoin que du feu vert de l’IBA et de l’ICTA, la diffusion s’effectuant grâce aux câbles téléphoniques de la société.

Les fréquences

C’est un prétexte qui a souvent été utilisé. D’aucuns faisaient ressortir, il y a peu, qu’il n’y avait pas de fréquence disponible pour permettre aux chaînes privées de diffuser leurs émissions à Maurice. Mais la donne a changé depuis juin 2015. Un ancien ingénieur de la Mauritius Broadcasting Corporation et de Multi Carrier Mauritius Ltd (MCML) affirme que depuis que l’on est passé à la TNT, il y a de la place pour d’autres chaînes. «La disponibilité des fréquences n’est plus un problème. L’ICTA peut désormais mettre celles-ci à la disposition des télévisions privées.» Nous avons tenté, à ce propos, d’obtenir une déclaration d’un responsable de l’ICTA. Mais nos sollicitations sont restées sans réponses.

La loi

L’Independent Broadcasting Act fait déjà provision pour la création de chaînes de télé privées, précise Ashok Radhakissoon. Cependant, plusieurs opérateurs avaient demandé que la loi soit amendée pour que des groupes étrangers puissent investir à hauteur de plus de 19,9% dans un consortium, celle-ci prévoyant que ce pourcentage ne peut être dépassé pour ce qui est de l’actionnariat. Ce qu’il faut en déduire? Que les investisseurs locaux ne souhaitent pas se lancer seuls dans cette aventure.

Où sont passées les applications faites à l’IBA ?

En avril 2014, alors qu’il était Premier ministre, Navin Ramgoolam avait déclaré au Parlement que sept compagnies privées avaient fait une demande de permis auprès de l’IBA en vue de lancer une télé privée à Maurice. Les demandes ont été faites principalement en 2013, alors que deux applications dataient de 2014. Or, une source proche de l’Hôtel du gouvernement affirme qu’«il n’y a aucune trace des dossiers concernant ces demandes». Par ailleurs, depuis que le nouveau gouvernement a pris le relais, aucun opérateur n’a sollicité l’IBA pour un permis. Mais les choses devraient évoluer, apprend-on, puisque si l’on en croit Ashok Radhakissoon, trois groupes s’apprêteraient à se jeter dans l’arène. Attendons voir.

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