Lloyd Lai Fak Yu: «J’ai honte de Chinatown»

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Chinatown sera en fête ce weekend, pour la 12e édition du festival culinaire et culturel. Mais les lampions rouges ne peuvent masquer la réalité d’un quartier en décrépitude. Lloyd Lai Fak Yu, président de la Chambre de commerce chinoise et responsable du comité organisateur du festival, aborde divers problèmes en toute franchise.

Vous accrochez à nouveau des lampions dans un quartier en décrépitude. Qu’est-ce que cela vous fait ?

L’objectif du festival, dès le début, est de faire revivre le quartier chinois.

Objectif fixé il y a 12 ans.

On ne peut le faire tout au long de l’année, mais au moins cela arrive deux week-ends par an. Nous reconnaissons tous que Chinatown est vraiment en déclin. Pa zordi nou pe dir sa. Il y a quelques jours, je faisais le suivi de certains travaux dans le quartier et j’ai eu honte. J’ai honte de Chinatown. Si un touriste visite le quartier, il verra un terrain vague à gauche, enn fencing bien vilin, des bâtiments délabrés de l’autre côté. Nous allons essayer de résoudre le problème. Pourquoi est-ce que Chinatown est dans cet état ? Le plus grand problème, c’est l’Aapravasi Ghat.

Vous dites qu’un patrimoine mondial fait de l’ombre à cet autre patrimoine qu’est Chinatown ?

Chinatown se trouve juste à côté de ce patrimoine mondial. Une partie du quartier se trouve dans sa zone tampon (buffer zone). C’est là le problème. Il y a des règlements interdisant la construction en hauteur. Nous ne pouvons pas dépasser deux ou trois étages, dépendant de l’emplacement du terrain. La moyenne, c’est deux et demi.

Un demi-étage ?

Arrivé au troisième étage, il faut découper le bâtiment, comme un puzzle. La Chambre de commerce chinoise (CCC) possède un terrain à la rue Joseph Rivière. On avait le projet d’un immeuble de sept étages, mais quand on s’est retrouvé dans la buffer zone, après que l’Aapravasi Ghat soit devenu patrimoine mondial, on a reculé.

La CCC ne possède qu’une petite parcelle dans ce grand terrain qui va de l’arche jusqu’à la rue David. Ce n’est pas viable d’y faire un seul immeuble. On voulait faire un consortium avec les autres propriétaires : l’Amicale et les sociétés Lai Fat Fur et Piang Sang. Tout est au frigo depuis des années. Avec trois étages, quels profits pourraient faire un promoteur ? Li pa vo la penn. C’est pour cela que Chinatown est délabré.

Ce n’est pas parce qu’il y a un manque de relève que les jeunes générations délaissent le quartier ?

Non, je ne le crois pas. C’est vrai qu’il y a une vague d’émigration, que le phénomène d’herbe plus verte ailleurs attire beaucoup de jeunes. Quand ils étudient à l’étranger, ils ont une qualité de vie qu’ils ne retrouvent pas ici. Ler zot kalkil tousala, il y a un déphasage. La seule solution, c’est de leur donner de l’herbe verte ici, pour que les jeunes reviennent. Nous n’y arrivons pas encore. Mais ce n’est pas cela qui empêche le développement de Chinatown. Je vous donne un exemple concret. Juste en dehors de la buffer zone, il y a un immeuble de 15 étages, le Tower 88, qui est en construction. C’est clair et net. Il faut trouver un moyen d’intégrer le patrimoine dans le développement.

Tous les ans, l’Aapravasi Ghat Trust Fund organise des séances de consultations avec les propriétaires se trouvant dans la «buffer zone». Vous y avez soulevé la question ?

Pas plus tard que le mois dernier, cette réunion a eu lieu à la mairie de Port-Louis. Quand vous abordez le sujet, les personnes présentes disent que cela ne relève pas d’elles. C’est cela le problème. On vous dit aussi qu’on peut étudier les dossiers au cas par cas.

Vous avez présenté votre cas ?

Pour l’instant, les différents propriétaires concernés n’ont pas encore bougé. Ils ne sont pas intéressés. Pour présenter un projet, il faut déjà investir, recruter un consultant, etc. Quand vous savez que la réponse risque d’être négative, qu’est-ce que vous faites ? C’est à eux de faire un plan avec des critères et des avantages clairs et nets. Actuellement, c’est à nous d’aller vers eux, après ils verront. Ki nou zwe boul koumsa nou ? Il faudrait étudier comment Singapour a fait. Il y a des gratte-ciel et il a su préserver son Chinatown.

Cela dit, nous avons des solutions en tête pour masquer le délabrement du quartier chinois. C’est un projet sur le long terme, pour habiller les terrains vagues avec des tableaux, comme au Jardin de la Compagnie, où on accroche des œuvres aux grilles du jardin. On réfléchit aussi au moyen de redynamiser les arches de Chinatown. Bien sûr, il faudrait trouver le financement. On a aussi des lampadaires qu’on veut habiller et installer dans le quartier. Si nou kasiet sa bann vilin la, nou alim nou lars ek nou bann lanpader, cela donnera un autre cachet à Chinatown

Depuis plusieurs années, nous avions fait une requête pour que les trottoirs soient réparés. Le problème, c’est que la municipalité ne s’occupe que des rues latérales. Elle a fini par faire des travaux. Mais la rue Royale relève de la Road Development Authority (RDA). Sakenn ti pe pass boul ar so kamarad. Et puis, les élections sont arrivées en décembre 2014. J’ai parlé au ministre Alain Wong et il a fait une visite des lieux au début de l’année, avec une task force. Avant le festival, nous avons fait une nouvelle requête à la RDA et effectivement les travaux ont commencé la semaine d’avant et prendront fin cette semaine. Il y aura des trottoirs neufs des deux côtés de la rue Royale, à partir des jonctions avec la rue Jummah Mosque jusqu’à la rue Arsenal. Sewerage ousi inn travay.

L’un des thèmes de la dernière campagne électorale, dans la circonscription n°2 Port-Louis Sud/PortLouis Centre, où se trouve Chinatown, c’était l’absence de candidat d’origine chinoise. Finalement les choses avancent quand même ?

Nous avons eu Alain Wong. Je le remercie, car c’est grâce à son appui que les choses s’améliorent. Sinon mo panse nou ti pou kontign kriy dan vid.

Aujourd’hui, vous vous sentez écouté par les autorités ?

Elles nous écoutent, mais après, il n’y a pas de réaction. Pour les trottoirs, cela a pris des années. Prenez la question de sécurité. Il y a eu des attaques dans Chinatown. Cela a commencé avec l’attaque de l’Amicale, qui a fait sept morts en 1999. Cela nous reste sur la conscience. Ou santi sa pwa-la. Dernièrement, c’est un cuisinier qui a été tué. Nous avons fait une marche de protestation, après rien. Il y a des caméras de surveillance, mais est-ce qu’elles fonctionnent ? Est-ce suffisamment dissuasif ? Chinatown, la capitale elle-même, est ville morte après 18 heures.

Quelles sont les difficultés liées à l’organisation du festival ?

Il y a d’abord l’aspect financier. Sans les sponsors, cela n’aurait pas été possible.

L’État y contribue-t-il ?

En partie, oui. En termes de logistique et de finances.

Quel est le budget pour l’organisation du festival de Chinatown ?

Il tourne autour de Rs 3 millions. La contribution de l’État ne dépasse pas 15 %. Tout le reste provient des sponsors. Nous attendons une augmentation de 20 % de l’affluence, et cette année, nous élargissons la zone concernée par le festival. L’année dernière, nous avons accueilli environ 80 000 personnes.

Il y a le problème des marchands ambulants. Il y a une vingtaine qui est autorisée à travailler. Tous les ans, le plus gros problème, c’est ceux qui envahissent le quartier pendant le festival. Nous collaborons avec la police. Nou pou sey bar zot partou.

Il y a aussi un aspect qui concerne le voisinage. Nous vivons dans un pays de droit, multiculturel et multiracial. Nous voulons vivre en harmonie avec tous nos voisins. Et faire une fête qui représente la nation mauricienne. Cette fête n’est pas que pour les Mauriciens d’origine chinoise, mais pour tous les Mauriciens. Il y a de plus en plus de touristes qui viennent. Cette année, 150 personnes feront le déplacement de La Réunion. Le festival concerne les restaurateurs, mais aussi l’industrie touristique. Ce n’est pas juste une fête culturelle, il y a un volet commercial. Dans l’organisation du festival, nous respectons les heures de prières. Nous sommes pour l’harmonie. Au début, c’était cinq minutes, maintenant on nous demande 20 minutes. Ce qui veut dire interrompre les spectacles. On nous demande cela plusieurs fois dans une journée. Quand on arrête un spectacle pendant 20 minutes, cela refroidit totalement l’ardeur du public qui finit par se disperser.


Tout L’art des Shaolin

Pour sa 12e édition, le Chinatown Food & Cultural Festival accueille 25 adeptes shaolin, qui viennent de la montagne Song, située dans la province de Henan. «C’est le coeur même des Shaolin», précise Lloyd Lai Fak Yu. «Maurice compte de très nombreux fans d’arts martiaux». Seront aussi de la partie : trois cuisiniers de la province de Tian Jin, deux artistes qui pratiquent le découpage de papier et la sculpture. Le public pourra aussi apprécier les prestations de deux troupes de la Réunion : la Country Dance Academy et une troupe de danse classique.

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