Bruno Julie : «Mon pays m’a abandonné»

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L’ancien boxeur Bruno Julie est sans aucun doute l’un des plus grands sportifs mauriciens et africains. Aujourd’hui âgé de 37 ans, il a réussi l’exploit de s’infiltrer dans le cercle privilégié des médaillés olympiques. Un exploit grandissime et inédit pour un Mauricien mais qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. Huit ans après avoir rapporté sa médaille de bronze de Pékin, Bruno Julie n’a pas fini de se battre. Cette fois, sa bataille, il la mène hors du ring dans les couloirs du ministère de la Jeunesse et des Sports. 

Bruno Julie est sur le pied de guerre. Qu’est-ce qui a motivé ce sursaut ?
Le résultat d’un ras-le-bol. Ma patience a atteint ses limites. Et je veux le poste d’animateur de boxe qu’on m’a promis il y a des années.

Quand vous a-t-on promis ce poste ?
A la fin de ma carrière de boxeur en 2012, j’avais enclenché une première fois les démarches. Devanand Rittoo était alors en poste. Malgré un discours rassurant, rien ne s’est passé. Quand Yogida Sawmynaden est arrivé, j’ai relancé mes démarches. On m’avait demandé de patienter jusqu’aux Jeux des îles de 2015. Et on m’a laissé croire qu’on allait accorder plus d’importance à mon dossier mais ce n’est pas le cas.

Fin mars, le président de l’AMB, Indiren Ramsamy, a rencontré l’actuel ministre de la Jeunesse et des Sports pour parler de votre cas. N’êtes-vous pas satisfait des retombées ?
Il n’y a pas eu de dénouement en ma faveur. Selon mon ressenti, le ministre Yogida Sawmynaden ne considère pas mon dossier comme une priorité. Il me semble qu’il veut juste se débarrasser de moi ou me faire taire. Selon le MJS, les procédures pourraient durer encore une année.

Alors pourquoi ne pas patienter ?
Au cours d’une année, beaucoup d’événements peuvent se produire. Après, j’ai déjà attendu quatre ans. Avant ça, j’ai consacré 21 ans à défendre les couleurs de mon pays (NdlR : 1991 à 2012). J’ai disputé une demi-finale olympique pour mon pays. J’ai décroché la première médaille olympique pour Maurice. Et cette médaille, bien qu’elle soit historique, elle ne me fait pas vivre. Je suis père de famille. Et après toutes ces années au service de mon pays, j’estime avoir le droit de demander un retour.

«Je veux être payé pour mon expertise. Car j’ai encore beaucoup à offrir au pays.»

Et qu’attendez-vous en retour ?
Un emploi. Je veux être payé pour mon expertise. Car j’ai encore beaucoup à offrir au pays. Je veux mettre mon expérience au service de l’équipe nationale de boxe et des jeunes boxeurs. Je donne un coup de main au staff technique national deux fois par semaine. Et cela à titre bénévole. Je sors du travail plus tôt pour me rendre au centre de boxe. Par conséquent, mon employeur (NdlR : la compagnie de construction Padco) déduit ces heures de mon salaire mensuel. Cela devient insoutenable. Je mérite mieux car il n’y a pas beaucoup de fédérations qui peuvent compter un médaillé olympique parmi ses encadreurs.

Une proposition a été faite pour que l’AMB vous paye une allocation pour les entraî- nements. Pourquoi avez-vous refusé ?
Je ne veux pas qu’on me fasse la charité. Je veux un emploi stable car je ne veux pas dépendre du bon vouloir de quiconque. Je veux qu’on reconnaisse que j’ai ma place au sein de l’équipe technique.

Il paraît que ce sont vos lacunes au niveau académique qui posent problème…
J’avoue que j’ai arrêté mes études en deuxième année du cycle secondaire. J’ai fait cela pour me consacrer à la boxe. J’avais un talent et je l’ai exploité pour en faire mon métier. Ce talent, mon pays l’a aussi exploité. Pendant des années, j’ai parcouru le monde pour défendre les couleurs de mon pays. Et ce pays m’a encensé pour mon courage sur le ring. Et depuis que je ne peux plus boxer en compétition à cause de mon âge, mon pays m’a abandonné.

Ce sont des paroles fortes. Essayez-vous d’attirer la sympathie ?
Ce sont des paroles fortes et véridiques. Je n’ai pas besoin de sympathie. Mais j’ai besoin de faire entendre ma vérité. Beaucoup de gens croient qu’après ma médaille de bronze olympique, j’ai pu m’offrir une bonne situation financière. Mais rappelez vous, pour ma médaille, l’Etat m’a simplement offert un cachet de Rs 600 000 et un appartement de la NHDC situé à Mon-Choisy. Je suis reconnaissant à l’Etat pour ça mais cette compensation n’équivaut pas à 21 ans passés au service du sport mauricien.

Pour vous, qu’est-ce qui serait la juste récompense ?
Que l’Etat reconnaisse mon expertise technique en boxe. J’ai déjà mes diplômes d’entraîneur. Ma carrière en tant que sportif est, certes, terminée. Mais j’ai encore de longues années devant moi. J’ai 37 ans et j’ai besoin de travailler. Il faut me donner l’opportunité de vivre de mon métier qui est la boxe.

Entre 2012 et 2016, qu’a fait Bruno Julie pour subvenir à ses besoins ?
J’ai continué à travailler comme agent de sécurité au sein de la compagnie Padco. J’y suis employé depuis 2005. Mais depuis quelque temps, les conditions attachées à mon poste ne sont plus les mêmes. Je ne m’accorde plus des heures supplémentaires. Je dois me contenter de ma base mensuelle de Rs 11 000 alors que j’ai trois enfants à ma charge. J’ai besoin d’évoluer.

Ne pouvez-vous pas le faire avec votre actuel employeur qui a pour directeur le président du Comité olympique mauricien, Philippe Hao Thyn Voon ?
A ce niveau-là également, j’ai eu de grosses déceptions. A mon retour de Beijing, on m’a fait beaucoup de promesses. Cependant, elles ne se sont jamais concrétisées. A la fin de ma carrière sportive, les attitudes à mon égard ont beaucoup changé. Une fois j’ai croisé une des personnalités qui étaient venues m’accueillir tout sourire à l’aéroport et ce jour-là, elle n’a même pas levé les yeux pour me regarder en face.

«Les politiciens ne se préoccupent pas du sort des sportifs.»

Et que vous inspire ce genre de réaction ?
Si je m’en souviens, c’est parce que cette attitude m’a touché. Mais elle reflète la mentalité de beaucoup de gens. A Maurice, un sportif est apprécié pour son courage. L’image et la réussite du sportif sont utilisées par beaucoup pour augmenter leur popularité. Mais ces politiciens ou autres ne se préoccupent pas sincèrement de notre sort. J’ai peur pour les jeunes sportifs. Je ne veux pas qu’ils subissent le même sort que moi.

Justement, Dominique Filleul lance l’Association Nationale pour les Sportifs Après Carrière (ANSAC) pour remédier à la situation. Avezvous été approché ?
Non. Mais ce n’est pas la première fois que j’entends parler de ce genre de projet. Le problème c’est qu’il n’y pas de suite.

Vous êtes très sceptique…
Cette méfiance s’est développée au fil des coups encaissés. Je suis l’unique médaillé olympique mauricien et pourtant je peine à me faire apprécier à ma juste valeur.

«Je veux ma chance»

Avant vous, les héros des précédentes générations comme Judex Bazile, JeanClaude Nagloo ou Richard Sunee ont pu faire de la boxe leur métier. Qu’est-ce qui vous différencie d’eux ?
Chacun a pu tracer sa route selon ses capacités. Je suis heureux de leurs conversions réussies. Je veux aussi avoir ma chance. Les boxeurs ou autres sportifs devraient avoir la même possibilité en fin de carrière.

Que pensez-vous pouvoir apporter à la boxe mauricienne ?
Mon expertise. L’expérience que j’ai acquise au fil des années est une source inestimable. J’ai un vécu que je veux partager avec les jeunes. Maurice peut décrocher d’autres médailles olympiques. L’équipe en place fait un excellent travail et je suis certain que je pourrai apporter un plus à nos boxeurs.

Merven Clair et Kennedy St-Pierre sont qualifiés pour les Jeux de Rio de Janeiro du 5 au 21 août prochain. Ont-ils des chances de médailles ?
Ces deux-là ont toutes les chances d’arriver jusqu’au podium. Maurice peut encore qualifier d’autres boxeurs qui pourront faire aussi bien qu’eux à Rio. Mais, il faut qu’ils aient une préparation de qualité. Durant les trois prochains mois, ils devront pouvoir faire des stages poussés.

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