Mookesswur Choonee : «Les politiciens sont les plus vulnérables à la corruption»

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S’il y a une personne qui peut comprendre Raj Dayal en ce moment, c’est bien cet ancien ministre de la Culture. Il avait été accusé de corruption dans une affaire concernant l’octroi de bail sur des terres de l’État dans les années 2000. Il avait par la suite été blanchi. L’ex ministre voit venir des élections générales anticipées.

Que pensez-vous de votre successeur au ministère de la Culture ?

D’abord, je lui souhaite bonne chance. C’est un ministère complexe, rempli de sensibilités. Je suis triste de constater que le ministre n’a pas réussi à décoller. Je ne le juge pas. Je laisse le soin à la population de faire son propre constat. Dans la culture, on ne fait pas de politique. Il n’avait qu’à prendre le White Paper (livre blanc) qui a été produit et la vision 2020-2025…

J’entends dire qu’il n’aime pas lire. S’il ne veut pas les lire, qu’il les donne à des fonctionnaires. D’ailleurs, ce sont eux qui ont travaillé sur ces documents. Je n’ai rien inventé. C’en est assez avec cette perception que la culture n’est que le tamtam. C’est un volet important, certes, mais ce n’est pas tout. Si le ministre prend ce White Paper, qu’il le mette en pratique. Batiz li, mo péna problem mwa ! Ce document est complet. Il y a eu, à l’époque, beaucoup de critiques à mon égard parce que je tardais trop. Mais ce n’était pas simple, il fallait plusieurs consultations. Ce qu’on a fait avec le Copyright Act, c’est du solide.

Quelle est votre analyse de l’actualité politique ?

Je trouve que le Premier ministre (PM), à l’âge de 86 ans, alors qu’il donne tout de lui-même, est mal entouré. C’est incroyable de voir les efforts qu’il doit fournir pour diriger le pays. Je lui dis bravo pour cette énergie. Le gouvernement est malade. Il est en panne. Les gens à qui il a fait confiance l’ont trahi. Ce n’est même pas mon analyse personnelle, mais c’est ce que j’entends sur le terrain. Les gens disent qu’ils regrettent que le Parti travailliste (PTr) gagne du terrain. Le gouvernement fait le travail pour l’opposition.

Le peuple a été berné par Lepep. Il y a des faits parlants. Je prends les exemples des circonscriptions n° 5 à n° 9. Dans la première, le Parliamentary Private Secretary Sharvanand Ramkaun laisse quelqu’un utiliser son télécopieur et il ne se passe rien. Je me souviens qu’à l’époque, Vinod Boyjonauth avait eu un problème similaire et il avait dû démissionner. Ici, je ne vois rien. Sir Anerood Jugnauth a dit qu’il serait sans pitié et qu’il mettrait de l’ordre. Qu’il ne ferait pas de cover-up.

Au n° 6, il y a deux problèmes : horsepower et pouvoir. Que se passe-t- il avec Ashit Gungah ? On n’entend plus rien. Apparemment, d’autres VIP seraient concernés selon les journaux. Au n° 7, concernant Vishnu Lutchmeenaraidoo, je ne vous dis pas. Le miracle est un mirage. Au n° 8, il y a le cas de Pravind Jugnauth et nous sommes toujours en attente. Si dans cinq circonscriptions rurales il y a des secousses, pensez-vous que le gouvernement peut continuer à l’aise ? Si jamais il faut organiser une partielle, c’est cinq qu’il en faudra. Il faudrait des élections générales.

Que pensez-vous de Raj Dayal et de ce qui lui arrive en ce moment ?

Je le connais bien. Il est trop imbu de lui-même. C’est le coup de la malchance. C’est triste. (Il  s’arrête, fouille dans ses notes… et reprend) Li bien anwiyan ! Il faut attendre et laisser l’enquête suivre son cours. Mais il semblerait qu’il y ait un prima facie case contre lui et contre Vishnu. Si comme le PM l’a dit, il ne tolérera rien, l’enquête suivra son cours ; il faudrait que tout se fasse vite sinon le gouvernement sera davantage déstabilisé.

Quel est votre point de vue sur le fonctionnement de l’ICAC, qui porte souvent l’étiquette d’être un outil politique ?

Là, je crois que de nouvelles personnes sont à l’ICAC. Donn zot zot sans. Mais elles doivent se rappeler qu’elles doivent fonctionner en toute transparence, sans protéger qui que ce soit. Tôt ou tard, la vérité finit par éclater.

Revenons au moment où des allégations de corruption avaient été formulées contre vous. Comment êtes-vous sorti de vos démêlés avec les forces de l’ordre ?

(Il se redresse sur son fauteuil) Je n’aime pas revivre ce moment de ma vie. Je n’aime pas en parler mais puisque vous me demandez… Dans mon cas, c’était légèrement différent. Ils (NdlR, les cadres de l’ICAC) avaient été maladroits. Premièrement, la commission anti-corruption n’avait pas le droit de mener une enquête sur moi. Ce n’était pas leur prérogative.  C’était à la police de le faire. Ce n’est que parce que l’ICAC avait initié une enquête – je rappelle qu’à l’époque Roshi Bhadain y travaillait – que j’avais démissionné. Je devais le faire  ! Et je dis à mes camarades sur qui pèsent des allégations : n’hésitez pas à démissionner.

Après ma démission, la police a fait son travail et elle a trouvé qu’il n’y avait pas de preuves contre moi. À l’époque, sir Anerood Jugnauth et Paul Bérenger m’avaient dit que si j’étais blanchi, ils n’auraient aucune raison de ne pas me rétablir. Mé li anwiyan ! Gramatin ou minis tanto ou’nn perdi tou ! C’est très difficile de vivre cela. On en ressort traumatisé.

Depuis l’Indépendance, il y a eu huit ministres, y compris Raj Dayal et vous, sur qui des allégations de corruption ont pesé. Où se trouve le vrai problème, selon vous ? Serait-ce au niveau de la proximité entre les politiciens et les hommes d’affaires ?

C’est très complexe. Les politiciens sont les plus vulnérables. Il y a plusieurs cas où des ministres ne sont pas revenus en politique. Je pense à Daby et Badry et, tout dernièrement, à Vishnu Bundhun. Ramgoolam n’arrête pas de dire qu’il a été blanchi, mais il n’y a rien à faire. C’est possiblement la proximité, oui, mais c’est un système très complexe. Certains ministères sont plus exposés que d’autres. De par leur vocation, plus de choses qui ne devraient pas arriver se passent. Je parle de ministères comme le Logement et les terres, les  Finances, l’Environnement, la Santé. Il n’y a pas qu’un ministre qui est concerné, c’est tout un système. Mais le ministre paie les pots cassés. Je ne défends personne, ce n’est qu’une  observation. Je connais des cas où les ti dimounn demandent des faveurs. Il faut que cela cesse.

Est-ce une utopie que de  croire qu’un jour, Maurice aura des politiciens libres de toute perception de corruption ?

Je crois que cela viendra mais je ne sais pas quand. J’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit que, quand il se rend à la banque pour un emprunt, ce n’est jamais une chose facile et que, quelquepart, il faut un coup de pouce pour que les choses avancent. La loi doit être plus sévère ou c’est son application qui doit être plus stricte.

En parlant de perception, pensez-vous  que ce sera facile pour Navin Ramgoolam de se défaire de celle qu’il dégage ?

(Il sourit…) Je vais vous dire. Tout a été fait. Le PTr a un leader sur qui pèsent des charges provisoires.

Vous êtes d’accord que les gens n’oublieront pas les images de coffres-forts d’aussitôt ?

Oui, mais c’est l’effet de la technologie. C’est ce qui nous a fait perdre les élections. Pas les coffres, la technologie et viré mam ! Ils ont pris l’avantage que leur a procuré la technologie sur Facebook et YouTube. Savez-vous combien de choses on a entendues sur les autres leaders ? Mais si Navin Ramgoolam a eu l’occasion, pendant neuf ans, de mettre les choses à jour, il a aussi un sens de l’éthique. Il ne ferait pas cela à un ancien PM. Il aurait pu. Ce qui n’a pas empêché les autres de lui faire le coup.

Un PM a le droit de recevoir des donations. Il l’a dit : c’était l’argent destiné à refaire le quartier général du parti. Mais s’il doit se retirer de la politique, tout le monde doit en faire autant. Et si d’autres politiciens sont blâmés, si c’est Arvin, Anil, Shakeel ou n’importe qui d’autre ? Tout le monde se retire du parti ? Il ne restera plus personne.

Navin Ramgoolam a dit que la décence veut que Dayal démissionne. Pensez-vous sincèrement qu’il puisse parler de décence ?

Il n’y a aucune preuve que Ramgoolam est un homme corrompu. Il dit qu’il n’a jamais pris une seule commission et que ce sont des dons. Il y a des charges provisoires et il reconnaît avoir fait des erreurs quand vous lui parlez d’autre chose. Je ne vais pas revenir dessus. Mais tout le monde fait des erreurs. Il a demandé pardon. Je pense qu’il est encore crédible.

En tant qu’ex-haut commissaire de Maurice en Inde, dites-nous ce qui nous empêche de renouveler le traité de non double imposition.

C’est encore un dossier complexe. À l’époque, on m’avait fait comprendre qu’avec le gouvernement en place, on nous laissait tranquille. Certains pays leur demandaient de revoir cela. Singapour faisait de grosses pressions sur l’Inde. Finalement, on est venu avec le GAAR (General Anti Avoidance Rule). Je pense que Maurice a bien profité de l’avantage qu’elle a eu. Je pense que si on revoit les choses brutalement, cela ne sera pas à notre avantage. C’est pour cela qu’il y a des discussions entre les techniciens de Maurice et de l’Inde.

Là encore, il y a deux versions. D’un côté, Vishnu Lutchmeenaraidoo qui, lorsqu’il était ministre des Finances, a dit qu’on ne pouvait revoir les choses brutalement. D’un autre côté, Roshi Bhadain, qui est venu dire que tout allait bien. Franchement, on n’arrive plus à suivre. Mais l’Inde se sent embarrassée. Elle évoque le roundtripping. Toutefois Maurice n’est pas un paradis fiscal. Nous avons beaucoup de lois. L’Inde l’a évoqué plusieurs fois.

J’ai personnellement dit aux Indiens d’envoyer un de leurs top officers pour qu’il vienne se rendre compte de lui-même. De plus en plus, nos protections vont disparaître. Que ce soit dans le sucre, le textile…

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