Le Brésil, en ébullition, révèle ses fractures sociales et raciales

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La crise politique historique qui secoue le Brésil a non seulement divisé la population entre partisans et opposants de la présidente de gauche Dilma Rousseff, mais révèle aussi les fractures sociales et raciales du géant émergent d'Amérique latine.

Sous les banderoles rouges du Parti des travailleurs (PT, gauche) au pouvoir, les sympathisants du gouvernement ont défilé vendredi dans tout le pays, quelques jours après les protestations massives, teintées du jaune et vert du drapeau brésilien, exigeant le départ de la présidente.

Mais les couleurs brandies par les manifestants n'étaient pas la seule différence entre les deux camps. Parmi la foule des anti-gouvernement, il y avait beaucoup plus de Blancs que chez les partisans de Rousseff, davantage aussi de Brésiliens plus riches et mieux formés que la moyenne de la population, selon différents sondages.

"Les gens qui souhaitent désespérément que ce gouvernement tombe sont ceux qui ont perdu leurs privilèges", assurait vendredi Mafa Nogueira, musicien de 42 ans, qui manifestait à Brasilia en faveur de la gauche.

Selon lui, les changements sociaux opérés au Brésil, en 13 ans de pouvoir du PT, ont fait paniquer les élites : 40 millions de Brésiliens sont sortis de l'extrême pauvreté, grâce à un cycle économique favorable et à des programmes sociaux.

Des pauvres dans l'avion

John French, historien à l'université américaine de Duke, partage le même avis.

Les anti-gouvernement «sont dérangés par le fait que des gens parviennent à un niveau (social) qu'ils ne sont pas censés avoir», estime-t-il.

«Par exemple, beaucoup de pauvres voyagent maintenant en avion, ce qui les scandalise vraiment, car les aéroports étaient auparavant le pré carré des classes élevées», note l'historien, citant aussi «le triplement du nombre de personnes allant à l'université» comme motif d'indignation chez les élites.

Du côté des opposants à Dilma Rousseff, on rejette bien évidemment cette explication sociologique.

Pour Jefferson Banks, un des leaders du mouvement de protestation à Brasilia, évoquer les différences sociales et raciales ne sert qu'à détourner l'attention des vrais problèmes : l'énorme scandale de corruption autour du groupe pétrolier d'Etat Petrobas, la violente récession économique et les dysfonctionnements du gouvernement.

«Cela permet d'écarter les projecteurs des vraies questions que pose notre mouvement, en déplaçant le débat ailleurs : blancs et noirs, riches et pauvres», soupire-t-il.

Mais les chiffres sont troublants dans un pays connu pour sa diversité raciale, avec 50,7% de Noirs ou métis, et ses problèmes historiques d'inégalité, hérités du temps de l'esclavage, aboli en 1888.

Dans la plus grande protestation anti-Rousseff, à Sao Paulo, 77% des manifestants s'identifiaient comme blancs et 77% avaient des diplômes universitaires, selon l'institut de sondages Datafolha.

A l'échelle nationale, ces proportions sont de 48% et 13% respectivement.

La moitié des manifestants ont déclaré gagner cinq à 20 fois le salaire minimum, soit plus de deux fois le pourcentage de personnes dans cette catégorie de revenus au Brésil.

Le PT au banc des accusés

La dernière fois que le pays est entré en ébullition sociale, en 2013, une frange plus large et représentative était descendue dans la rue, pour réclamer de meilleurs services publics (transports, éducation, santé).

A l'époque, certains analystes politiques avaient estimé que le Parti des travailleurs était victime de son succès : des millions de Brésiliens étaient sortis de la pauvreté, mais devenaient du coup plus exigeants.

Malgré cet épisode, Dilma Rousseff est parvenue à se faire réélire, de justesse, en 2014.

Désormais, la situation est plus grave : l'économie est plongée dans une récession historique et le PT est au banc des accusés, soupçonné d'avoir créé un réseau de pots-de-vin autour de Petrobras.

La popularité de la présidente a chuté à 10% et 68% des Brésiliens soutiennent la procédure de destitution à son encontre, actuellement étudiée au Parlement pour maquillage présumé des comptes publics.

Il est vrai que seule une portion de ses opposants descend effectivement dans la rue, mais leur profil social laisse à penser que d'autres motivations sont à l’œuvre.

«La corruption est systémique au Brésil. Elle n'a pas été inventée par le Parti des travailleurs», soulignait vendredi Margarita Breda, retraitée participant aux manifestations pro-gouvernement, à Rio de Janeiro.

Les opposants «utilisent cet argument pour cacher leur véritable objectif : prendre le pouvoir».

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