Sanjeet Fowdar: «S’ils m’emmerdent trop, je provoque une partielle»

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Il est passé de la colère à la révolte. Éjecté sans ménagement du Muvman Liberater ce mardi, Sangeet Fowdar se défend d’être le pyromane du gouvernement, mais celui qui a tiré l’alarme anti-incendie. Son malaise : les promesses brûlées et les braises du mécontentement populaire qui couvent sous la cendre. Interview tout feu, tout flamme.

Êtes-vous toujours membre du Muvman Liberater (ML) ?

Oui. À ce jour (NdlR, vendredi 18 mars), je n’ai reçu aucune communication officielle me disant que je suis expulsé.

La déclaration de presse du leader ne vous suffit pas ?

Il a dit que je m’étais «auto-expulsé», ça veut dire quoi ? Je pense maîtriser le français, mais là, ça m’échappe.

Il faut vous faire un dessin ?

(Sourire) Allez-y, expliquez-moi…

Vous ne voulez pas porter la responsabilité de la séparation, n’est-ce pas ?

Absolument. Il y a une différence entre démissionner et se faire expulser. Moi, je ne sors pas tant qu’on ne me dit pas clairement de sortir. S’auto-expulser, j’ignore ce que c’est. En revanche, je sais que le ML est en train de s’autodétruire.

En vous mettant dehors ?

C’est vous accorder beaucoup d’importance… Je ne parle pas du cas Fowdar, ça va au-delà. Le comité exécutif de lundi finn vir anba lao, c’est la pagaille totale. On n’en serait pas là si Ivan Collendavelloo avait été plus cohérent entre ses paroles et ses actes.

C’est-à-dire ?

Ivan a toujours prôné le parler-vrai. Au ML, on parle karé-karé, c’est son grand credo. La première fois qu’un député parle karé-karé, il le dégage. Je ne comprends pas ce qui lui arrive, il ne sait plus discuter. On se connaît depuis vingt ans, Ivan est un type correct (il appuie) mais des gens ont une influence négative sur lui ces derniers temps. Ils lui ont retourné le cerveau. Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué.

 Qui sont ces gens ?

Non, je ne veux pas envenimer les choses.

De quoi avez-vous peur ?

Je n’ai pas peur.

Des familles ne mangent pas à leur  faim et nous, au gouvernement, on prend ça à la légère. On se concentre sur Heritage City 

Alors, qui sont les «retourneurs» de cerveau ?

(Silence)

 Anil Gayan, Vijaya Sumputh, Eddy Boissézon?

Vous lisez dans l’esprit des gens, vous ?

 Seulement quand ils pensent très fort. Le trio est-il hors-sujet ?

Non.

 Regrettez-vous cette interview sur Radio Plus ?

Je ne regrette rien. Réécoutez-la, je n’ai rien dit de mal contre mon parti. C’est l’apathie du gouvernement que j’ai pointé du doigt, notre incapacité à faire des choses concrètes. Et toutes ces nominations qui piétinent la méritocratie. Ce gouvernement va dans le mur et je refuse de fermer les yeux, de faire semblant que tout va bien. Je laisse ça aux députés-vase à fleurs, aux députés-moutons. Tirer la sonnette d’alarme n’est pas seulement un droit; c’est ici un devoir.

L’avez-vous fait en interne ?

Éna bann instans ki péna zorey. On se réunit le samedi, blablabla, personne n’écoute. C’est juste pour la forme. Je ne parle pas seulement du ML, c’est partout pareil. La soi-disant démocratie interne des partis, c’est du vent. Et puis, à qui voulez-vous que je dise qu’il est scandaleux qu’un ministre recrute quatre membres de son cercle familial ? (NdlR, Il fait référence à Anil Gayan). Tout le gouvernement est au courant, ça en fait tiquer plus d’un mais on laisse faire. Voilà ce qui m’agace. J’ai parlé au Premier ministre, à Pravind, ils savent. Après, je les comprends, ils ont d’autres soucis.

 Quel est le vôtre ?

Mon problème ? Tous ces gens qui deviennent subitement compétents dès que leurs proches sont au pouvoir. Tous ces ministres qui ne travaillent pas. Donnez-moi le bilan du ministère chargé des PME. Dites-moi ce qu’a fait la National Development Unit en un an. L’économie bleue, il est passé où le ministre ? On traîne, on traîne… L’ex ministre des Finances avait promis 15 000 emplois par an, où sont-ils ? Des familles ne mangent pas à leur faim et nous, au gouvernement, on prend ça à la légère. On se concentre sur Heritage City. Dites-moi quelle est l’urgence de délocaliser des ministères à Ébène ! Combien d’emplois stables ce projet va-t-il créer ? Très peu. Nous passons à côté de l’essentiel.

 C’est quoi, l’essentiel ?

Soulager la misère des gens. Dans ma circonscription, des foyers n’ont de l’eau que deux heures par jour. Je vais voir la CWA et leur demande quel est le plan. Les bons jours, on me répond : «On va essayer de fournir l’eau durant quatre heures.» Les mauvais : «Le plan ? Quel plan ?» (Il monte dans les décibels) Mais ce n’est pas ça, bon sang, qu’on a promis aux gens ! Et je devrais rester tranquille ?

Qu’allez-vous faire de cette colère ?

S’il faut démissionner, je le ferais. Je m’en fous, croyez-moi. J’ai un métier, je suis expert-comptable. Je ne vis pas de mes indemnités de député.

 Et si vous n’aviez pas digéré votre mise à l’écart du cabinet ministériel ?

Je savais que cet argument viendrait parce qu’on me le ressert à chaque fois. (Ferme) Je vais vous dire une chose : je me fous carrément de ne pas être ministre. Si c’était un problème, je me serais manifesté au moment de la composition du cabinet, pas 15 mois plus tard, quand tout est joué. Cet argument du député frustré n’a pas de sens. Croyez-moi, ma colère est ailleurs.

 On raconte que les inondations de février ont été la goutte qui a fait déborder le vase de votre colère. Que s’est-il passé ?

Rien, justement ! Et oui, ça m’a mis hors de moi. En 2013, à la suite des inondations à Fond-du-Sac, le gouvernement en place a lancé un programme de cut-off drains. Ils ont dessiné les plans, préparé le compulsory acquisition, etc. Là-dessus, les élections sont arrivées et on a pris le relais. Or, de décembre 2014 à février 2016, nous n’avons rien fait, rien ! Vous voulez que je dise quoi à mes mandants ? Nou kas enn gran paké ? C’est faux et ils le savent !

LES GENS VONT FINIR PAR REGRETTER RAMGOOLAM. PARCE QU’ON NE FAIT PAS MIEUX QUE LE PARTI TRAVAILLISTE. ON PROMET (…) MAIS CONCRÈTEMENT ?

Et le 10 février, nouvelle inondation… Dans ma circonscription, des sinistrés ont tout perdu. Grâce à mes contacts personnels, très vite, j’ai obtenu Rs 1,7 million pour soulager ces gens là (On coupe).

C’est qui vos contacts ?

Un ami entrepreneur. Avec mon colistier, Sudesh Rughoobur, on a organisé la répartition, Rs 600 000 pour les sinistrés de Camp-Carol, à Grand-Baie, et Rs 1,1 million pour ceux de Fond-du-Sac. Sauf que la remise des fonds n’a jamais eu lieu (Les yeux dans le vide).

 Que s’est-il passé ?

Le Conseil des ministres a décidé de placer l’argent dans le Prime Minister’s National Relief Fund. OK, ils avaient sûrement de bonnes raisons. Mais l’argent n’a pas été décaissé alors qu’il est là depuis un mois ! Pendant ce temps, des enfants dorment sur des matelas mouillés. On s’étonne, après, que ceux qui nous portaient en triomphe au lendemain des élections soient furieux. Ils ont vu, ils sont déçus. J’entends le mécontentement. J’entends les cris. Je veux qu’on y réponde, c’est tout. Qu’on arrête de regarder ailleurs. Je ne suis pas le pyromane, je suis celui qui voit le feu couver et qui appelle les pompiers.

Sont-ils seulement équipés ?

SAJ est un pompier qualifié. Regardez ce qui se passe au MSM. Les tiraillements entre deux ministres, les pro-Pravind, les pro-Nando, les pro-SAJ. Le leader de l’alliance a pris les choses en main, il a fait fermer les bouches. C’est ce qu’Ivan aurait dû faire : s’asseoir avec moi et les autres. Nous aurions trouvé une solution et on serait déjà passés à autre chose.

Mais il vous a reçu…

Oui, pour me dire deux choses. Un, tu dois te rétracter dans un communiqué. Deux, si tu ne le fais pas tu prends la porte. L’humiliation ou l’expulsion. Si j’avais signé ce communiqué, j’aurais tout perdu : ma dignité et ma crédibilité. J’ai proposé que l’on cherche une autre solution. Ils n’ont rien voulu entendre et m’ont demandé de sortir.

«Ils», c’est qui ?

Deux ou trois personnes virulentes dont nous avons parlé (Il est interrompu pour la énième fois par son portable). C’était l’Assemblée nationale, ils voulaient savoir si j’allais au Public Accounts Committee. Bah non, je siège sur ce comité en tant que représentant du ML.

 Avec quels partis avez-vous eu des contacts ?

Tous. Ils m’ont tous contacté d’une manière ou d’une autre.

 Pour vous dire quoi ?

«Tu es le bienvenu chez nous.» Quand quelqu’un sort d’un parti, il y a toujours du monde à la porte.

 Un accord entre les partenaires de l’alliance Lepep stipule qu’en cas d’expulsion ou de démission… (Il coupe)

Je sais, je ne peux pas intégrer un autre parti de l’alliance.

 Vous avez donc trois options. Soit vous rétracter et réintégrer le ML… (Il coupe)

Ce que je ne ferai pas…

 Ce sera donc l’opposition ou siéger en indépendant…

Vous oubliez une quatrième option : démissionner du Parlement, me retirer complètement.

 Je parlais d’option crédible…

(Visage grave) C’est une option crédible. Je ne dis pas que mon choix est fait mais s’ils m’emmerdent trop, je vais les emmerder. Je démissionne, je provoque une partielle. (Il marque une pause) Vous savez ce qui nous pend au nez ? L’impensable : les gens vont finir par regretter Ramgoolam. Parce qu’on ne fait pas mieux que le Parti travailliste. On promet, on s’agite, on annonce des plans, des visions, mais concrètement ? Le gouvernement embauche à tour de bras des neveux et des nièces pour calmer les gens.

 Si Ivan Collendavelloo entrait dans votre salon, là, maintenant, vous lui diriez quoi ?

Je commencerais par lui offrir un petit whisky. Ensuite, je lui expliquerais que je ne suis pas là pour détruire un parti où j’ai… (Il se reprend) Où je suis toujours. Et je lui dirais d’arrêter d’écouter cette clique qui lui fait du tort.

C’est quoi votre problème avec Anil Gayan ?

(Il réfléchit) C’est compliqué de travailler avec lui. Pour tout vous dire, j’aurais préféré ne pas avoir à le faire. Il y a au ML des cultures trop différentes. La plupart des membres sont d’ex-MMM, comme moi, avec une approche disciplinée. Et puis, il y a les autres. Il nous manque un projet d’équipe, une cohésion.

On est bien d’accord, le ML et vous, c’est terminé ?

Vous enregistrez toujours ?

 Oui…

(Moue bavarde) Je ne sais pas si c’est terminé. Ça dépend d’eux.

Moi je pense que vous savez…Je sais mais je

Je sais mais je ne peux pas vous le dire maintenant.

 Vous êtes passé à autre chose, n’est-ce pas ?

Je suis quelqu’un de prévoyant.

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