Maya Hanoomanjee: «Les débats parlementaires en direct à partir d’août»

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À deux semaines d’une rentrée parlementaire qui s’annonce mouvementée, dites-nous ce que vous estimez être les qualités requises pour être un bon Speaker?

L’impartialité et l’autorité. Ce sont là les qualités essentielles requises du Speaker. Celui-ci a pour mission d’être un médiateur entre le législatif et l’exécutif. En cette capacité, il doit être neutre dans ses prises de décision. En outre, il doit exercer son autorité pleinement pour que les travaux de l’Assemblée se déroulent dans la sérénité. C’est un principe sur lequel je ne transige pas. Les Standing Orders prévoient que si un parlementaire n’est pas d’accord avec la décision du Speaker, il peut présenter une motion pour être débattue au Parlement.

Quelles sont les sanctions applicables à un parlementaire indiscipliné ?

Lorsqu’un député prononce un mot que je juge inacceptable, je l’invite, dans un premier temps, à retirer ses propos. En général, il accepte. Je n’ai pas de dictionnaire qui recense les mots interdits mais je m’appuie sur les décisions antérieures et mon jugement personnel. Le discernement – voilà une autre qualité importante que doit posséder un Speaker. Si le député fautif insiste, je peux l’expulser pour la séance.

Quand un député fait montre d’indiscipline d’une gravité inacceptable, je peux recourir à une sanction plus sévère, le «naming». Dans ce cas, il incombe au Leader of the House de venir avec une motion pour expulser le député pour une durée déterminée. Mais je ne souhaite pas être placée dans une situation où le recours à des mesures extrêmes soit nécessaire. Au contraire, je suis patiente. En contrepartie, je souhaite que les parlementaires respectent  la fonction du Speaker et maintiennent le décorum de la Chambre.

Y a-t-il des actions que vous pouvez prendre en amont pour que les travaux se déroulent dans une atmosphère apaisée?

Souvent, j’organise des rencontres avec les whips du gouvernement et de l’opposition. Je me propose d’ailleurs de les inviter à mon bureau avant la rentrée pour voir comment on peut travailler dans un espace plus ordonné. Ce n’est pas le rôle du Speaker d’être dans une logique de confrontation.

Avez-vous le sentiment qu’il est plus difficile pour une femme d’affirmer son autorité dans un Parlement composé majoritairement d’hommes?

Tout dépend de la personnalité de la personne qui préside les séances. Généralement, la femme attire plus de regards. En ce qui me concerne, je me sens tout à fait à l’aise. J’ai l’avantage d’avoir évolué parmi les hommes durant ma longue carrière dans la fonction publique. Cela m’a aidé à forger mon caractère. J’ai été présidente de plusieurs boards et grâce à cette riche expérience, j’ai appris à surmonter des problèmes très divers.

Souvent, les ministres esquivent les questions embarrassantes. Dans quelle mesure un Speaker peut-il  contraindre un ministre à répondre à une interpellation?

Les Standing Orders prévoient les conditions dans lesquelles des questions parlementaires peuvent être posées. Or, la décision d’accepter ou de rejeter une question est la prérogative du Speaker. Par contre, le Speaker n’a aucun contrôle sur la réponse du ministre à une question. Pourquoi ? Le but de poser une question est de rechercher des informations du ministre par rapport à un sujet quelconque. En principe, le ministre est tenu de répondre. Mais comme vous dites, s’il choisit d’esquiver ou d’éviter de répondre, le Speaker n’y peut rien.

Vous avez appartenu à un parti politique. N’êtes-vous pas susceptible d’être motivée par des considérations partisanes?

J’ai coupé tout lien avec mon ancien parti depuis que j’assume mes nouvelles fonctions. Je ne participe plus à aucune activité politique. J’observe une objectivité rigoureuse. Quand il faut rappeler à l’ordre un ministre, je le fais sans réserve. Quand le Premier ministre était accusé d’avoir utilisé une expression qui était «unparliamentary», j’ai réécouté la bande son et je l’ai invité à retirer ses mots. C’est ce qu’il a fait. Cela dit, appartenir à un parti politique n’a jamais été un handicap pour accéder au poste de Speaker. À travers le monde, et même à Maurice, tous mes prédécesseurs ont, à un moment ou un autre, appartenu à un parti politique. Cela ne les a pas empêché d’accomplir leur devoir avec impartialité.

Vous n’avez pas de formation légale. Est-ce une lacune ?

Avoir une formation légale n’est pas une condition requise pour accéder au poste de Speaker. Par contre, avoir une expérience dans la politique  active et, dans mon cas, avoir été députée et ministre, donc avoir une expérience des rouages de la pratique parlementaire sont des atouts me permettant de mener à bien mon rôle de Speaker.

L’opposition a exprimé des doutes sur l’aboutissement du projet de retransmission en direct des travaux parlementaires. Que répondez-vous à cela?

Ce projet marquera l’histoire de notre démocratie parlementaire d’une pierre blanche. Je m’investis personnellement pour veiller à ce qu‘il soit mené à bon port. Vous croyez que c’est possible de traîner les pieds alors que c’est la volonté unanime de la chambre? Cela étant, je crois que beaucoup ne mesurent pas  l’immensité de la tâche. C’est bien plus  compliqué que de diffuser en différé quelques tranches des travaux parlementaires comme le fait la MBC.

Vous butez sur des difficultés précises ?

Difficultés n’est pas le mot. Ce sont les différentes phases de l’exécution du projet qui prennent du temps.  D’abord, il faut de l’espace pour accommoder les différentes unités. Pour cela, il faut mettre sur pied une Broadcasting Unit, un studio dans l’enceinte du Parlement, des locaux pour le personnel additionnel, etc. Il faut installer des caméras montées sur des bras robotiques et créer une IT Unit. Il nous faut amender les Standing Orders et établir un Broadcasting Committee. Tout cela est complexe, mais nous avançons. Je vous révèle que la semaine dernière, nous avons réalisé des tests avec l’aide technique de MCML. Ces tests étaient concluants.

Quand seront diffusées les premières images ?

Je me suis fixé une date-butoir : août 2016. Ces images seront diffusées sur une chaîne dédiée et aussi sur le Web. Je vais travailler d’arrache-pied pour respecter ce délai. Tous les dix jours, je préside une réunion de suivi et, au moindre obstacle, j’interviens pour débloquer la situation.

Est-il envisageable d’organiser sur cette chaîne parlementaire des débats impliquant la société civile?

Oui. J’ai en tête divers projets d’émissions liées à la vie parlementaire. D’abord, il faut franchir la phase cruciale, c’est-à-dire la retransmission en direct des délibérations parlementaires. A partir de là, on verra l’évolution.

Les voyages des parlementaires font polémique. Le leader de l’opposition s’en préoccupe beaucoup...

C’est son droit. Puisqu’il a soulevé la question, permettez-moi d’apporter des éclaircissements. Quand j’ai été nommée Speaker, j’avais convenu avec le leader de l’opposition, par l’intermédiaire du whip de l’opposition, que le MMM serait représenté de manière permanente au Parlement panafricain et que le PTr participerait au SADC Forum.

En cours de route, il y a eu des dissensions au sein de l’opposition. Le Mouvement patriotique a vu le jour. Il siège dans l’opposition. Ses députés ont également le droit d’assister à des conférences à l’étranger. Ils en étaient systématiquement exclus. Ils m’ont fait part de leurs griefs. C’est vrai qu’à l’exception du SADC Forum, le leader de l’opposition désignait toujours un membre du MMM pour participer aux conférences à l’étranger. J’en ai parlé au whip de l’opposition. Rien n’a changé. J’ai donc agi pour qu’il y ait un partage équitable à l’avenir.

Aussi, cette année, pour représenter Maurice à la conférence de l’Union interparlementaire (IPU), j’ai désigné les députés Barbier et Rutnah. J’étais d’accord pour que le député Ameer Meea participe à la tranche des travaux de l’instance réservée  aux jeunes parlementaires. C’est ce qui a déclenché toute la polémique.

Qui a la prérogative de désigner les représentants de l’opposition ?

Généralement, la prérogative revient au Speaker de décider de la participation de nos députés aux conférences internationales. Mais dans la pratique, en vertu d’une convention non-écrite, le leader de l’opposition est consulté.

Comptez-vous relever le défi du leader de l’opposition et publier la liste de vos voyages?

Non. Je vais la publier quand j’estimerai qu’il y a lieu de le faire. Demandez au Deputy Speaker combien de fois je l’ai mandaté pour me représenter à des conférences et vous comprendrez que les allégations faites à mon encontre sur les soi-disant abus sont infondées.

Vous avez été chef de Cabinet avant d’être Speaker. Vous êtes donc bien placée pour analyser les blocages administratifs dont parlent les entrepreneurs?

Je dois dire que la fonction publique a évolué et que le traitement des dossiers doit se faire plus vite. Il y a un problème plus grave à régler, le «red tapism», c’est-à-dire les réglementations inutiles et les tracasseries administratives. J’ai été haut fonctionnaire et je vous dis que pour accélérer la prise de décision, il suffit parfois de réunir des gens autour d’une table et de trancher rapidement.

Quoi ? Multiplier les réunions ? Il y a déjà de nombreuses réunions à longueur de journée dans la fonction publique!

Chaque réunion a un objectif précis, il faut qu’il y ait des réunions qui apportent des résultats concrets. Je m’explique: pour s’attaquer à un problème spécifique, il est mieux de réunir tous ceux concernés et de trouver ensemble des solutions. Le «red tapism» est plus complexe. Les fonctionnaires appliquent de manière pointilleuse les règles. Cela donne lieu à une lourdeur bureaucratique excessive. Il est difficile d’éliminer ce problème car les fonctionnaires doivent être prudents et suivre les procédures à la lettre. Ils savent qu’ils doivent des comptes à l’Audit pour chaque sou dépensé. Cela dit, je pense qu’il est temps d’étudier la possibilité de donner plus de latitude aux fonctionnaires pour prendre des décisions. Pour les demandes de permis, tant les investisseurs que les particuliers vous diront qu’il faut généraliser le principe du one-stop shop.

Vous parlez de structures. Or, les lenteurs découlent d’un problème d’attitude...

Je ne passerai pas de jugement même si je pense qu’il y a des perceptions qui ne sont pas forcément fondées. Le gratin de la fonction publique fournit, à mon avis, un volume de travail plus important que celui du secteur privé.

Les horaires de travail dans les administrations publiques sont pourtant de 9 heures à 16 heures?

C’est mal connaître la haute fonction publique. Personne ne s’arrête à 16 heures. Moi, je rentrais au plus tôt à 21 heures. Je quittais la maison à 7h30. Chaque soir, je travaillais jusqu’à minuit sur mes dossiers pendant mes années dans la fonction publique.

Reconnaissez-vous l’existence de la corruption à différents échelons de la fonction publique?

Une fonction publique efficace doit fixer des délais courts pour la délivrance des permis. Cela éviterait les possibilités de corruption.

Pensez-vous que l’égalité hommes-femmes soit rigoureusement respectée à Maurice?

Il y a eu beaucoup de progrès grâce notamment à des lois progressistes. L’accès à l’éducation a été un facteur déterminant pour l’émancipation de la femme mauricienne. De nos jours, les femmes se retrouvent à des postes de haute responsabilité dans toutes les sphères de la vie publique. N’empêche qu’il y a encore du chemin à parcourir, que ce soit dans le domaine de l’éducation, de la santé, du travail, etc.

Mais les femmes ont-elles percé le plafond de verre ?

Elles sont tout près du but. Trois postes constitutionnels sont occupés par des femmes. N’est-ce pas là une preuve de la volonté des décideurs publics d'oeuvrer pour l’émancipation de la femme? Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de femmes qui président des conseils d’administration, ou même qui en font partie, dans les entreprises privées. Le secteur privé a pris du retard sur cette question.

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