Michel Bouchaud, ancien proviseur du lycée Louis-le-Grand (2012-2015): «Nous allons former les élites de la région»

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Michel Bouchaud : «Maurice a des besoins énormes en matière de formation, il y a de la place pour tout le monde.»

Michel Bouchaud : «Maurice a des besoins énormes en matière de formation, il y a de la place pour tout le monde.»

Le prestigieux lycée français Louis-le-Grand s’installe à Tamarin en septembre. Derrière ce projet, le groupe Trimetys et Michel Bouchaud, ex-proviseur du temple parisien de l’excellence. Rencontre.

Il était une fois en 1563… L’histoire commence ainsi ?

Oui, une histoire riche et mouvementée. Avant d’être un lycée, Louis-le-Grand est une institution. Elle se crée au milieu du XVIe siècle grâce aux bienfaits d’un évêque. À sa mort en 1560, il lègue une partie de ses biens aux jésuites et leur donne une mission : acheter une maison pour donner un enseignement gratuit à six écoliers  parisiens. La condition est remplie trois ans plus tard, les jésuites achètent un hôtel en mauvais état qui sera la cellule initiale du lycée. Immédiatement, le succès dépasse les espérances, il faut s’agrandir, l’histoire de Louis-le-Grand commence…

L’établissement jouit d’une réputation mondiale. Comme devient-on la crème des lycées ?

Notre vocation est de former les élites françaises et mondiales. Senghor et Césaire, pour ne citer qu’eux, sont d’anciens élèves, le premier a accueilli le second. L’ouverture au monde est l’un des piliers de ce lycée. Le refus de la discrimination aussi. Le même établissement qui accueillait les princes et les grands bourgeois donnait, dès le XVIe siècle, un enseignement gratuit, accessible aux plus démunis. Cette tradition a perduré : un élève sur six est boursier, ce qui ne reflète pas le quartier (NdlR, le huppé Ve arrondissement de Paris). Nous allons chercher les bons élèves là où ils sont. Nous prenons en général le premier de chaque collège.

La liste des anciens élèves est impressionnante…

On n’entre pas à Louis-le-Grand pour son nom, mais y passer peut effectivement contribuer à s’en faire un.

Un «petit frère» de Louis-le-Grand va donc naître à Tamarin en septembre. Pourquoi Maurice ?

Comme souvent dans la vie, c’est une histoire de circonstances. Le groupe Trimetys (NdlR, qui compte parmi ses directeurs le député travailliste Ezra Jhuboo) nous a approchés. Ils savaient que nous avions des partenariats avec des lycées à l’étranger, à Pondichéry, Chicago, Abu Dhabi, etc. Leur intuition de départ a été de se dire que les besoins en enseignement vont croître dans la région et qu’il faut rapprocher les filières d’excellence des lieux où les gens vivent. Nous, accompagner l’excellence, on sait faire.

C’est-à-dire ?

Ça commence par le choix des élèves et des professeurs. Les élèves nous choisissent et nous choisissons les élèves, c’est un principe de base. Nous irons chercher les meilleurs de Maurice et de toute la région,à la Réunion, à Madagascar, peut-être plus loin. Ils seront recrutés sur dossier, donc sur le mérite.

Combien de classes à l’ouverture ?

Certainement deux, une seconde et une première scientifique.

Mais le lycée n’est pas encore sorti de terre…

L’enseignement va débuter dans une bâtisse existante que nous allons adapter. Le lycée à proprement parler sera construit à proximité, avec un internat. Il sera prêt pour la rentrée 2017. D’ici à cinq ans, nous envisageons une dizaine de classes de la seconde à la terminale. À terme l’objectif est de monter une classe préparatoire à Maurice (NdlR, les «prépas» sont des formations de très haut niveau qui préparent les bacheliers aux concours des grandes écoles).

Quel est le projet pédagogique ?

Ouvrir une nouvelle route de l’excellence, être un établissement de tout premier plan dans la formation des élites de la région. À la sortie du lycée, les élèves doivent pouvoir prétendre aux formations les plus exigeantes. Il faut que le monde leur soit ouvert.

Sortir de Louis-le-Grand, est-ce avoir un avenir assuré ?

Oui, on peut le dire. Le lycée est la voie royale vers les grandes écoles, avec un fort pourcentage d’intégration à l’École Polytechnique et à l’École Normale Supérieure. Quand vous passez par ces filières, vous êtes appelés à devenir un grand chercheur ou à diriger les plus grandes entreprises.

Tout cela a forcément un prix…

Les frais de scolarité tourneront entre sept et nuit mille euros par an (NdlR, entre Rs 280 000 et Rs 320 000). Ce sera modulable en fonction des revenus des parents. Une fondation sera créée. Elle pourra prendre en charge tous les frais, ou une partie, lorsqu’une famille ne peut pas suivre. Le coût ne doit pas être une barrière, c’est un point fondamental sur lequel nous nous sommes mis d’accord avec les promoteurs.

Louis-le-Grand fait l’objet de procès en élitisme. Que répondez-vous à ceux qui l’instruisent ?

L’élitisme, nous l’assumons. Faire de ce terme un substantif dévalorisant est une pure absurdité. Nos sociétés ont besoin d’élites, elles ont besoin de gens comme Pasteur, Einstein, Mandela. Ceci dit, que les choses soient claires : on entre à Louis-le-Grand parce ce que l’on est bon, et même très bon, pas parce que l’on est bien né. L’élitisme n’est pas l’inégalité des chances.

Au nom de l’élitisme, ne fabriquez-vous pas des bêtes à concours aux jeunesses broyées ?

Cette réputation est caricaturale et partiale. Près d’un quart des médaillés Fields (NdlR, la plus haute distinction mondiale en mathématiques) a étudié à Louis-le-Grand, c’est parlant. Nous ne sommes pas que des préparateurs, ça va plus loin. Cette «maison» est un lieu d’échanges et d’émulation, il n’est pas question d’élitisme en vase clos.

Vous êtes donc un bourreau bienveillant ?

(Sourire) Je ne me vois pas en bourreau, plutôt en accompagnateur de la réussite. C’est vrai, c’est parfois dur pour nos élèves. L’excellence se mérite. Être à Louis-le- Grand, c’est avoir la volonté de se dépasser constamment. On apprend à ne pas reculer devant la difficulté, à s’y confronter. Valoriser l’opiniâtreté, ce n’est pas broyer les gens : il faut être capable de vouloir de grandes choses. Cela suppose de l’effort, du travail, de l’humilité. Et puis on est là aussi pour critiquer les connaissances que l’on reçoit. Les élèves sont comme les professeurs, extrêmement exigeants, donc peu dociles.

De plus en plus de grandes écoles s’expatrient. Dites-vous oui à toutes les sollicitations ?

Non, tout dépend du projet. S’il s’agit d’apposer le label «Louis-le-Grand» pour que des gens se fassent de la pub, cela ne nous intéresse pas.

Ici, qu’est-ce qui vous a convaincu ?

Les gens de Trimetys. Ils ont des ambitions pour leur groupe mais aussi pour leur pays. Ils veulent accompagner son développement et ils ont conscience que pour cela il faut investir dans l’éducation.

Quel a été l’accueil des autres établissements français ?

Les gens s’inquiètent un peu, forcément… (on coupe)

Un peu ou beaucoup ?

Parlons clair : si j’étais proviseur d’un lycée français à Maurice et que je voyais Louis-le-Grand s’implanter, je me poserais des questions. Est-ce qu’ils viennent me piquer mes élèves ? La réponse est non. Maurice a des besoins énormes en matière de formation, il y a de la place pour tout le monde.

Serez-vous le proviseur du lycée de Tamarin ?

Rien n’est interdit. Ce qui est sûr, c’est que je vais accompagner le développement de ce lycée.

Le lycée Louis-le-Grand, c’est :

900 étudiants en classes préparatoires.

800 élèves de la seconde à la terminale.

55 nationalités différentes.

100 % de réussite au bac (dont 65 % de mention «très bien»)

Une pépinière : parmi les anciens élèves on compte notamment plusieurs prix Nobel, des hommes de lettres (Molière, Voltaire, Diderot, Hugo, Baudelaire), des chefs d’États africains (Senghor, Biya) et quatre des six derniers présidents de la République française, dont François Hollande.

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