Travailleurs bangladais: l’argent, l’espoir, les galères

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 Malgré des conditions de vie parfois difficiles, des ouvriers bangladais font contre mauvaise fortune bon coeur.

Une bande sonore, où un agent recruteur – qui avouera plus tard qu’il s’agissait d’un coup de bluff – parle de pots-de-vin à payer à un ministre, a provoqué un branle-bas cette semaine. Mais au-delà de l’effervescence médiatique, cette affaire lève un coin du voile sur le business de la main-d’oeuvre bangladaise à Maurice, un véritable trafic de «coolies modernes».

Nombreux sont les Bangladais qui viennent travailler à Maurice, en acceptant d’être loin des leurs. Ce qu’ils espèrent : se faire plus d’argent que dans leur pays, afin de pourvoir aux besoins de leurs proches. Ainsi, en dépit de leurs conditions de vie qui laissent à désirer, ils gardent le sourire…

«Ma femme et mon fils de deux ans me manquent, mais je n’ai pas le choix», confie Ali, l’un des ouvriers bangladais que l’express a rencontrés dans un dortoir à Terre-Rouge, jeudi soir. Cela fait un an et demi que cet homme de 29 ans travaille à Maurice, et son contrat n’arrive à terme que dans 18 mois.

Auparavant, il a bossé trois ans en Inde, et un mois à Dubayy. Ali n’en est pas à sa première «visite» chez nous. Il a déjà rempli un contrat de trois ans avant de regagner son pays, en 2007. De tous les pays où il a travaillé, il préfère le Bangladesh. «Non pas parce que c’est mon pays natal mais parce que là-bas, la rémunération est beaucoup plus intéressante», explique-t-il.

«Je croyais que j’allais percevoir plus d’argent ici, mais c’est faux. Au Bangladesh, je touchais 16 000 taka, soit Rs 8 000. Alors qu’ici, je perçois Rs 6 000, voire moins»

Qu’est-ce qui explique donc son déplacement à Maurice ? «Je croyais que j’allais percevoir plus d’argent ici, mais c’est faux. Au Bangladesh, je touchais 16 000 taka, soit Rs 8 000. Alors qu’ici, je perçois Rs 6 000, voire moins», relate ce Textile Supervisor. Et d’ajouter que ce n’est qu’en décembre qu’il fait des heures supplémentaires, en raison de la demande en cette période de l’année. Du coup, il n’arrive pas à expédier de l’argent à ses proches chaque mois. «Je ramasse de l’argent pendant deux ou trois mois, et ce n’est qu’après que je le leur envoie», affirme Ali.

Si ce dernier a dû emprunter Rs 100 000 à ses proches pour venir à Maurice, son compatriote Robair Hussain n’a, lui, déboursé que Rs 50 000. «J’ai reçu l’aide de mes proches qui travaillent ici», dit-il. Loin de ses parents et de la fratrie, cet homme de 26 ans confie qu’il n’est pas heureux…

Abool Kasim, lui, est à Maurice depuis neuf ans. Il en est à son troisième contrat. Tout comme Ali, sa femme et son fils lui manquent aussi. D’ailleurs, il communique avec eux chaque jour grâce à la magie de la technologie. «Mon fils a 17 ans», confie-t-il en montrant sa photo. «Je dois payer sa scolarité. C’est pour ça que je suis venu travailler à Maurice.» Il précise, dans la foulée, qu’il a pu rembourser les Rs 100 000 empruntées. Cela lui a pris deux ans.

Loin de leur patrie, ces Bangladais s’entraident afin d’améliorer leurs conditions de vie. Lorsqu’ils sont arrivés au dortoir, il n’y avait pas de lits et d’armoires. «On a fait le nécessaire. Ensuite, pour pouvoir rester en contact avec les proches, on a fait installer le Wi-Fi», racontent-ils.

Leur salaire laissant à désirer, les ouvriers bangladais se sont retrouvés dans l’obligation de chercher un deuxième travail. Et c’est ainsi qu’ils font de la peinture ou le nettoyage, chez des particuliers, notamment, pour arrondir leurs fins de mois. On apprend que les femmes, elles, vont travailler dans des champs. Elles touchent, pour certaines, quelque Rs 500 en une journée.

Les ouvriers bangladais comptent-ils revenir travailler à Maurice à l’achèvement de leur contrat ? «On verra. Si on nous offre un meilleur salaire, pourquoi pas ?»

La situation au Bangladesh

Un machiniste touche Rs 3 000 au maximum au Bangladesh. Ici, avec les heures supplémentaires (beaucoup d’heures supplémentaires), ils peuvent percevoir jusqu’à Rs 12 000, voire Rs 14 000, d’où l’intérêt de venir ici. L’exportation de la main-d’oeuvre est un pilier de l’économie bangladaise en soi, et l’association des recruteurs est le plus grand contributeur à la réserve des devises de l’économie bangladaise. À titre d’exemple, en 2009, l’exportation de la main-d’oeuvre a rapporté $10 milliards au Bangladesh qui, cette année-là, avait envoyé plus de 5 millions de ses citoyens à l’étranger. Il y a des centaines d’agents recruteurs au Bangladesh. Leur business : «vendre» de la main-d’oeuvre. Leur modus operandi consiste à travailler avec leurs homologues ailleurs dans le monde pour obtenir le maximum d’offres d’emploi. Pour un poste de machiniste, ils peuvent recevoir jusqu’à 1 000 candidatures. Commencent alors les enchères, le job allant ensuite à celui qui offrira le plus d’argent. Certains peuvent payer jusqu’à Rs 150 000 (incluant billet d’avion et frais administratifs) pour obtenir un contrat de quatre ans à Maurice.

Comprendre le business

Le rôle du recruteur mauricien qui détient un permis

Les HR Managers des usines, ici, approchent des recruteurs mauriciens et leur demandent de chercher un certain nombre d’ouvriers bangladais. Les recruteurs contactent leurs homologues au Bangladesh et ces derniers leur fournissent ce qu’ils cherchent. Les HR Managers peuvent leur remettre une somme par tête, ou proposer un prix «en gros».

Le quota

Le Work Permit Committee du ministère du Travail accorde des quotas de travailleurs étrangers aux usines mauriciennes et permet ainsi le recrutement de travailleurs bangladais. Si le comité refuse, le ministre a le pouvoir de rayer ce refus d’un trait de plume et d’accorder la permission de recruter avec un nouveau quota.

1ère tricherie

La loi mauricienne impose à la société qui recrute de payer le billet d’avion de l’ouvrier. Or, le Bangladais a tellement envie de venir à Maurice qu’il paie lui-même ce billet d’avion. Il ne le paie pas tout le temps directement, mais en payant Rs 150 000 pour venir travailler ici, il finance indirectement l’achat de son billet. Le reste, ce sont les agents recruteurs des deux pays qui se le partagent. Il arrive que le Bangladais n’ait pas déboursé cette somme. L’agent vient alors récupérer son dû en tranches tous les mois.

2e tricherie

Le plus facile, c’est de se tourner vers de faux agents recruteurs, qui n’ont pas de permis. Ils travaillent avec des recruteurs (officiels ou marrons) au Bangladesh et offrent le même service que les recruteurs mauriciens officiels aux HR Managers des usines mauriciennes qui les paient beaucoup moins cher que les recruteurs officiels. Le ministère du Travail n’y voit que du feu. Les usines présentent ce recrutement comme un recrutement direct (d’employeur à employé) et officiellement, l’agent – puisque c’est un faux agent – n’intervient pas. Les autorités se rendent compte de la supercherie uniquement quand un problème éclate et que les Bangladais portent plainte au ministère. Ils expliquent alors comment ils sont venus, et à travers qui, etc.

3e tricherie

Une usine peut disposer d’un quota de 200 travailleurs étrangers mais n'en compter qu’une centaine. Elle loue l'excédent du quota qui lui a été alloué à d’autres usines, c’est-à-dire, recrute en son nom, mais le Bangladais est amené à travailler pour une autre usine.

Le recrutement d’ouvriers étrangers chez Empire Professional Ltd

Le directeur de cette entreprise de construction intervient dans la bande sonore où il est question de «pey minis». Empire Professional a aussi fait la une récemment pour ne pas avoir payé les salaires de huit travailleurs bangladais. Lors de notre enquête, nous avons découvert, qu’en janvier 2012, le Work Permit Committee avait, en évoquant le fait que la compagnie n’avait pas recherché cette main-d’oeuvre au niveau local, rejeté sa demande de recruter 16 Bangladais ou Indiens pour le poste de «Breaker Man». Un mois plus tard, «at ministry’s level», ce refus est rayé et Empire Professional obtient la permission requise. Le scénario se répète en 2013 pour un nombre nettement plus important : 200 travailleurs. Le Work Permit Committee rejette, mais «at ministry’s level», on approuve. Grâce à ce quota de 200 travailleurs, Empire Professional peut toujours aujourd’hui recruter 148 Bangladais et Indiens car elle n’en a recruté que 52. Le directeur d’Empire Professional Ltd dit ne rien savoir de tout cela. «Je ne fais qu’envoyer mes demandes aux autorités et j’obtiens les réponses. Je ne sais pas ce qui se trame là-bas et ça ne me concerne pas», explique Shaheer Gaungoo.

Allô, M. l’agent ?

Les agents recruteurs qui opèrent illégalement ne sont pas uniquement mauriciens. Plusieurs Bangladais, après avoir travaillé pendant longtemps ici, n’hésitent pas à changer de casquette, se transformant en agents sans permis afin d’arrondir leurs fins de mois aux dépens de leurs compatriotes.

Comment opèrent-ils ? Nous en avons contacté un au téléphone. S’exprimant dans un kreol parfait, ce Bangladais habitant la région de Saint-Pierre, marié à une Mauricienne, explique qu’il peut, sans problème, faire venir des travailleurs étrangers moyennant paiement. «Si ou bizin enn dépanaz, mo kapav fer ou gagn bann séki déza Moris, mé si pou enn long peryod, pou bizin fer vini.» Car «bouger» les travailleurs d’une compagnie à une autre peut poser problème au niveau de la loi.

D’autre part, poursuit notre «agent», l’employeur n’a aucun souci à se faire puisque le recruteur a déjà établi son réseau et se charge de contacter luimême les personnes au Bangladesh. «Loi» est un terme qui revient souvent dans son discours. Selon cette même loi, explique-t-il, l’employeur doit aussi payer le billet d’avion de ceux qui viennent travailler. «Mais ne vous en faites pas. Je peux trouver des personnes qui paieront elles-mêmes leur billet», précise-t-il, se voulant rassurant.

La loi stipule également que l’employeur doit loger les immigrés. Deux chambres pour cinq personnes, selon lui, cela ne pose pas de problème. «Les règles doivent être respectées. Mais là aussi, je peux vous aider sur le permis si la surface n’est pas tout à fait aux normes», poursuit le recruteur illégal. Bien sûr, ce service a un coût. Il demande une commission de 5 % du salaire annuel de l’employé, ce qui équivaut à Rs 6 300 par personne…

La colère de l’ambassadeur bangladais

L’ambassadeur du Bangladesh à Maurice, Abduk Mannan Howlader, a récemment exprimé son exaspération quant au traitement réservé à ses compatriotes à Maurice. Il a évoqué la question avec le secrétaire permanent du ministère du Travail. La phrase célèbre qu’il a laissé échapper : «If tomorrow the Bangladeshi workers stop working in the bakeries around Mauritius, you won’t have bread for breakfast.» Parmi ses griefs, le «big business» des agents recruteurs. Il déplore le fait que ces derniers  font fortune sur le dos des ouvriers, qui se font, par la suite, exploités.

Le drame du Rana Plaza

24 avril 2013. L’immeuble Rana Plaza s’effondre dans la banlieue ouest de Dacca, capital du Bangladesh. Bilan : 1 135 morts et plus de 1 600 blessés, pour la plupart mutilés. Ce drame laisse entrevoir les horreurs de l’industrie du textile au Bangladesh. La presse internationale parle d’esclavage moderne, de servage et de conditions de vie et de travail moyenâgeuses. La médiatisation de cette tragédie dégage une prise de conscience des entreprises et consommateurs occidentaux. Se sentant «coupables» de vouloir des vêtements bon marché à tout prix, les entreprises, sous la pression des consommateurs, revoient leurs rapports de travail avec les entreprises de confection au Bangladesh. Le concept du travail décent et éthique y est introduit. Il aurait fallu plus de 1 000 morts pour cela.

Le département d’État américain épingle Maurice pour trafic humain

Le département d’État américain a tiré la sonnette d’alarme en 2015, en rabaissant le classement de Maurice dans son rapport annuel sur le trafic humain. En 2014, Maurice se classait dans la catégorie Tier 2 du rapport et en 2015, le pays a été déclassé pour se retrouver dans la catégorie Tier 2 «sous surveillance». Il est noté, dans ce document, que notre économie a recours au travail forcé des étrangers, notamment des Bangladais. Le 6 novembre 2015, le Conseil des ministres donne son aval pour l’institution d’un comité interministériel, présidé par l’Attorney General, qui doit se pencher sur les questions soulevées dans le rapport du département américain sur la traite des personnes à Maurice.

Areff Salauroo : «Un travail et des conditions décentes pour tous»

Areff Salauroo, président de l’Association of Human Resource Professionals, est catégorique. À Maurice, les professionnels des ressources humaines ne font pas de distinction entre travailleurs locaux et étrangers. «Nous travaillons avec des êtres humains, qu’ils soient étrangers ou locaux, ce sont des êtres humains qui méritent un travail décent et des conditions de travail et de vie qui doivent s’appliquer à tous», explique-t-il. Le rôle du professionnel des ressources humaines, précise-t-il, est de se soucier du bien-être de l’employé au sein de l’entreprise, peu importe ses origines et son pays de provenance.

Le travailleur bangladais ne coûte pas forcément moins cher

Il est payé au même tarif que son homologue mauricien, selon les Remuneration Orders. De surcroît, l’employeur doit payer la nourriture et l’hébergement. Mais le travailleur bangladais ne se syndique pas, ne revendique pas ses droits aux congés et n’a pas d’engagement familial, ici du moins.

Nombre de travailleurs étrangers à Maurice selon leur pays d’origine.

Nombre de Bangladais recrutés depuis 2005

Tableau comparatif du nombre de permis de travail délivrés aux Bangladais chaque année
depuis 2005. Il montre aussi les différents ministres en poste car ceux-ci ont le pouvoir de revoir les décisions du Work Permit Committee (WPC) et ainsi d’accorder la permission de recruter des étrangers quand le WPC rejette la demande.

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