Harold Mayer,CEO de Ciel Textile et co-président de l’ONG Love Bridge Mauritius: «La pauvreté, c’est toujours la faute d’un autre»

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Le patron de Ciel Textile a décidé de se retrousser les manches autrement. Cheville ouvrière du projet Love Bridge, Harold Mayer veut marier culture du résultat et lutte contre la pauvreté. Il parle d’amour, d’argent, d’accompagnement… et de ses notes d’il y a vingt ans.

Peace ou love ?

(Direct) Love.

Même au travail ?

Même au travail.

Avec 17 000 employés ?

Le fond reste love, toujours.

Et la forme ?

C’est la performance (sourire).

Ça performe comment en ce moment ?

On fait Rs 10 milliards de chiffres d’affaires. Nous avons dix-sept usines dont quatre à l’étranger… (il s’interrompt) Je pensais qu’on parlerait de Love Bridge.

Tout à l’heure. Combien d’esclaves Bangladais travaillent ici ?

(Yeux écarquillés) Des esclaves !? Jamais de la vie !

Le ministre du Travail a parlé de «trafic d’êtres humains» aux mains de «réseaux mafieux». Il exagère ?

Vous ne verrez jamais ça chez nous.

On descend à l’usine ?

Si vous voulez, aucun problème (il se lève et nous invite à le suivre). Ciel Textile est un modèlede bonne gouvernance et d’intégrité. Avec desvaleurs morales et humaines très ancrées.

Et des salaires de combien ?

Entre Rs 9 000 et Rs 15 000 par mois, c’est ce que touche un ouvrier étranger. Ils sont 2 500 environ, originaires de Madagascar, du Bangladesh, d’Inde ou du Sri Lanka.

Des esclavagistes, vous en connaissez ?

Je ne sais pas ce qui se passe chez les autres...

Mais vous connaissez un peu votre secteur d’activités.

Je sais qu’il y a des agents malhonnêtes, des employeurs peu scrupuleux qui promettent des choses. Une fois sur place, les travailleurs se rendent compte qu’ils se sont fait berner. Ce n’est pas propre au textile, vous avez des brebis galeuses partout.

Mais le textile file une sale réputation…

L’industrie textile, de par le monde, recrute sa main-d’oeuvre dans les pays pauvres. D’où certaines pratiques abjectes comme le travail des enfants. Oui, notre industrie traîne une lourde réputation, mais la situation s’améliore. Les clients sont de plus en plus exigeants sur les normes de production et les conditions de travail. Ceci dit, je reconnais qu’il reste encore beaucoup à faire.

Un collaborateur dit de vous : «Quand il a une idée en tête, c’est un bulldozer, une machine de guerre, rien ne lui fait peur. Les autres ont parfois du mal suivre.» Vous vous reconnaissez ?

Oui. Je suis un entrepreneur, quand j’ai une idée en tête j’avance vite et avec beaucoup d’énergie.

L’idée de mettre cette énergie au service de la lutte contre la pauvreté remonte à quand ?

Je devais avoir une trentaine d’années. J’ai relu mes anciennes notes, le social était déjà un objectif.

Vos notes ?

Je suis quelqu’un de méthodique, qui planifie. Depuis tout jeune, chaque fin d’année, j’écris des notes, comme ça, pour moi. Je me fixe des objectifs, j’essaie de donner une direction à ma vie. Récemment, je relisais mes notes d’il y a vingt ans : je voulais d’abord réussir dans le business, puis m’investir dans le social.

La crise de sens de la cinquantaine ?

Ce n’est pas une crise, c’est une envie. J’ai passé les vingt-cinq dernières années de ma vie à entreprendre dans le monde des affaires ; j’aimerais passer les vingt-cinq prochaines à entreprendre dans le social, d’où Love Bridge. Parce que je crois en l’amour du prochain, à la solidarité, la fraternité. Même si ce que je peux amener n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, je veux le faire.

Vous avez gagné beaucoup d’argent dans votre première vie ?

Oui. Je suis CEO d’une grosse entreprise et rémunéré en conséquence.

Love Bridge repose sur le concept d’accompagnement. Expliquez…

Le défi est de sortir le plus possible les familles du cercle vicieux de la pauvreté,  en les aidant à devenir autonome. La méthode, c’est l’accompagnement : pour chaque famille pauvre, vous avez une famille accompagnatrice et un social worker. C’est un triangle. On a démarré en 2012 à Curepipe avec quarante-deux familles. Cette année, le projet devient national. On va passer dans les deux ans et demi à cinq cents familles, puis à cinq mille si l’on fait nos preuves. Pour cela, il faudra que le projet s’autofinance parce que nos moyens sont limités.

Les Rs 100 millions du gouvernement sont insuffisants ?

C’est un capital de départ qui permet au projet de décoller. Après, il faudra actionner d’autres leviers : l’international fundraising, la diaspora mauricienne…

Dites, vous ne seriez pas un peu gourmand ?

Je suis réaliste. Il y a toute une organisation à mettre en place. Une cinquantaine de personnes seront recrutées dans les six prochains mois.

Qui sont les familles accompagnatrices ?

Vous, moi, la société civile. L’idée, c’est d’aller à la rencontre des gens et d’embarquer dans l’aventure ceux qui croient dans le projet. L’important, c’est d’y aller avec son coeur.

Et son porte-monnaie ?

Non, les familles accompagnatrices n’ont pas besoin d’argent. Celles qui ont les moyens pourront faire un effort, les autres puiseront dans un fonds que nous mettrons à leur disposition – par exemple, pour payer des leçons aux enfants en difficultés scolaires. L’accent est mis sur l’empowerment, pas sur l’assistanat, et sur l’amour. C’est ce qui distingue ce projet de beaucoup d’autres : on part du principe que si le coeur n’y est pas, l’accompagnement ne sera pas durable. L’amour est le coeur du projet.

Gagne-t-on le combat contre la pauvreté avec de l’amour ?

Avec de l’amour et des moyens financiers, il faut les deux. L’amour est le mot le plus utilisé au monde et peut-être le moins compris. Moi, je le résume à deux choses. Aimer, c’est faire passer l’autre avant moi. Et c’est agir. L’amour n’est pas un sentiment pieux, c’est être dans l’action.

Et dans la religion ?

Love Bridge est un projet humaniste 100 % laïc. Les employés, les accompagnateurs et les bénéficiaires sont tous issus de la «panoplie» mauricienne. Il n’y a aucune dimension religieuse.

Pourtant Jésus est très présent.

Où ça ?

Dans un film de présentation du projet. Celui réalisé par Net For God (NdlR, un réseau international de prière et d’évangélisation).

Ce n’est pas un film de Love Bridge.

Mais il est consacré à Love Bridge…

Laissez-moi vous expliquer pour éviter tout amalgame. Chaque mois, Net For God réalise un film de trente minutes. Ils le font dans le pays de leur choix, sur le sujet de leur choix (NdlR, chaque film est envoyé dans 80 pays et traduit en 26 langues). Ilse trouve qu’en novembre 2015, ils ont choisi Maurice et Love Bridge. Nous, on a diffusé une séquence de sept minutes. Mais ce film n’est pas le nôtre, il appartient à la communauté catholique du Chemin neuf, comme tous les films produits par Net For God.

Et Love Bridge bénéficie du soutien du Chemin neuf…

Et alors ? Des gens veulent nous aider, je ne vais pas m’en plaindre ! Le Chemin neuf estime qu’il y a des choses valables dans notre projet, nous partageons des valeurs communes, ils se retrouvent dans notre action envers les démunis. S’ils veulent nous soutenir, ils sont les bienvenus, toutes les confessions sont les bienvenues   Mais que les choses soient claires : ce n’est pas la communauté du Chemin  neuf qui a lancé Love Bridge, c’est Harold Mayer. Et ce projet, je le répète, n’a aucune connotation religieuse.

Quelle place la religion a-t-elle dans votre vie ?

Je suis chrétien, pratiquant et heureux de l’être. Les valeurs de la chrétienté occupent une place importante dans ma vie. Ceci dit, je ne mélange pas tout. Mes convictions chrétiennes sont une chose, mon engagement pour Love Bridge en est une autre. La ligne de démarcation est claire et nette.

Ce qui est tout autant clair et net, c’est que malgré les milliards de roupies dépensées depuis une décennie, la pauvreté ne recule pas. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?

Déjà, le manque d’amour…

(on coupe)

C’est une obsession !

Ce n’est pas le seul facteur mais c’en est un : le manque d’amour, d’empathie, l’indifférence. Pour moi, l’amour est en toute chose, en tout acte.

Vous parlez comme un gourou…

(Sec) Écoutez, les gourous ce n’est pas mon truc. Je vais vous dire quelque chose : sur leur lit de mort, qu’est-ce 99 % des gens regrettent ? De ne pas avoir été suffisamment aimant (ému).

D’autres obstacles ?

L’amateurisme, le manque de leadership, l’inefficacité. Dans l’entreprise, si on investit de l’argent, c’est pour atteindre des objectifs. Cette culture du résultat doit être appliquée à la lutte contre la pauvreté. Il faut de la bonne gestion (NdlR, Love Bridge Mauritius est une filiale de Business Mauritius).

Si je vous demandais un objectif très concret ?

Endiguer de 80 % l’extrême pauvreté (NdlR, elle touche 24 000 personnes selon les derniers chiffres disponibles, pour 2012). Mais il faut viser les 100 %.

En combien de temps ?

Une génération, vingt ans.

En attendant, nos sociétés perçoivent la pauvreté comme un scandale mais finissent par s’en accommoder. Êtes-vous d’accord avec ça ?

Oui. Parce qu’on vit dans un monde de vitesse. S’arrêter, prendre du temps pour l’autre, ça ferait du bien. Le problème n’est pas plus d’individualisme donc moins de solidarité, mais moins de temps donc plus d’aveuglement. Je suis persuadé que si les gens se donnaient la peine de toucher du doigt le quotidien d’une famille en détresse, très peu resteraient les bras croisés. Mais on ne prend pas le temps de voir, de comprendre. Et puis, la pauvreté, c’est toujours la faute d’un d’autre : le gouvernement, le capitalisme, les pauvres eux-mêmes. En réalité, la pauvreté est de notre faute à tous. Elle est notre fardeau commun, notre honte. Et c’est ensemble – et uniquement ensemble – que l’on gagnera. Pour moi, la bataille se joue là : en donnant envie à chacun d’agir. C’est tellement facile de blâmer le gouvernement. Chaque Mauricien pourrait commencer par se dire : «Mais moi, je fais quoi ?»

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