Décryptage: Maurice prend la grosse dette

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Notre pays est-il en voie de devenir une Grèce bis ? Les Cassandres des finances publiques poseront certainement la question dans quelques jours, avec la publication des nouveaux chiffres de l’endettement public. De quoi parle-t-on ? La dette publique est la somme des dettes de l’État et des entreprises publiques. Ces dix dernières années, elle a littéralement explosé, passant de Rs 130 milliards à Rs 260 milliards, ce qui est une importante détérioration tant dans l’absolu que dans le relatif. Pour la plupart d’entre nous, cette masse vertigineuse d’emprunts n’a aucune signification.

Pour mieux en cerner les enjeux, oublions la valeur brute et notons que Maurice, au dernier pointage en septembre dernier, traînait une dette représentant 64% de son Produit intérieur brut (PIB) - soit la bagatelle de Rs 214 000 par Mauricien. Autrement dit : il faudrait pour la rembourser y consacrer pendant neuf mois toute la richesse générée dans le pays.

A priori, ce taux est encore supportable. À 64 %, on est loin des 180 % de la Grèce. Des dizaines de pays riches, après tout, supportent bien une dette de 100 %. Celle du Japon tutoie même les 200 % et on en est encore très loin ! Mais un tel endettement commence à poser problème.

Le premier est d’ordre structurel : aucun budget n’a jamais été exécuté à l’équilibre depuis des décennies. Cela signifie que chaque année, Maurice voit augmenter son endettement. Quand on dit que le pays vit à crédit, ce n’est donc pas seulement une image ! Et l’exemple vient d’en haut. Dangereux ? En soi, une dette n’est ni bonne ni mauvaise. Ce qui est grave, c’est l’absence de maîtrise. Or le point de rupture n’est plus très loin.

Deuxième considération : la vitesse d’accumulation. Depuis trois ans, la hausse de la dette est ultrarapide. Au cours de la période 2010-2012, Maurice creusait ses créances de Rs 8,5 milliards par an. Depuis 2013, nous sommes passés à environ Rs 20 milliards par an. Le pays n’est pas encore surendetté mais à ce rythme il le deviendra rapidement.

Troisième problème : les intérêts ne cessent de gonfler. Alors que le taux d’endettement (le fameux ratio dette/ PIB) reste «objectivement» soutenable, le gouvernement doit rembourser la dette accumulée et payer les intérêts. Il y consacre des moyens croissants. La charge des intérêts de la dette dépasse Rs 10 milliards par an : c’est le troisième poste de dépenses du budget devant la santé, l’équivalent des recettes de la Corporate Tax. Plus concrètement encore : chaque semaine, le pays dépense Rs 200 millions (c’est une moyenne) pour rembourser les intérêts de sa montagne de créance.

Quatrième aspect : l’érosion des marges de manoeuvre budgétaires. Car les intérêts enfleront encore dans les années à venir, à cause de l’effet «boule de neige» (le supplément d’endettement entraîne un surcroît d’intérêts) ; et lorsque les taux d’intérêt, historiquement bas, vont remonter, cela sera douloureux. En clair, le pays va devoir payer plus cher pour s’endetter. Le risque ? Étouffer les grands projets de développement sous le poids de la dette.

Enfin, cinquième problème: plus un pays s’endette, plus il y a de risque que les taxes augmentent. Tôt ou tard, l’addition sera présentée aux Mauriciens. En fait, elle l’est déjà : «La dette est aujourd’hui un obstacle sérieux à la capacité d’emprunt public», reconnaissait Vishnu Lutchmeenaraidoo lors d’une réponse parlementaire au mois d’octobre dernier.

Pour corriger le tir, un cap a été fixé : ramener la dette publique à 50 % du PIB en 2018. Comment ? Pour le ministre des Finances comme pour de nombreux économistes, le plus efficace pour comprimer ce fameux ratio dette/ PIB est d’augmenter le PIB grâce à une robuste croissance. Plus facile à dire qu’à faire dans le contexte actuel.

«Quand l’investissement privé recule, un gouvernement doit pouvoir investir pour stimuler la croissance et créer des emplois. Mais la grave situation de la dette nous l’interdit», souligne le ministre. Une façon un brin technique d’annoncer que le fardeau de la dette ne manquera pas de laisser quelques carcasses sur le bas-côté.

Reste à savoir lesquelles. Les smart cities ? Le port ? Les routes ? À l’heure des choix, Vishnu Lutchmeenaraidoo aura certainement la dette sur les épaules.

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