Comment les «bons» humanitaires peuvent méchamment influer sur un pays…

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Dans son film «We will win peace», le réalisateur Seth Chase part dans les mines du Congo pour montrer à quel point une «bonne» décision prise ailleurs peut avoir un effet dévastateur sur un pays. L’article 1502 de la Dodd-FrankWall Street Reform Act, voté sous la pression de mouvements humanitaires, a davantage déstabilisé la RDC.

Sur la Toile, les initiatives pour «sauver le monde» (et se donner bonne conscience) pullulent. Il y a eu le cas Koni, le hashtag #bringbackourgirls et, plus récemment, Facebook, qui proposait de superposer le drapeau français à sa photo de profil en réaction aux attentats de Paris.

Si ces actions n’ont pas eu de conséquences dramatiques, ce n’est pas le cas du mouvement Enough project sur les conflict minerals, qui a voulu «apporter de l’espoir au Congo». À grand renfort de stars médiatiques, il a fait pression pour faire passer un article de loi aux États-Unis visant à obliger les compagnies américaines à s’assurer que leurs matières premières (principalement des minerais : or, étain, tantale, tungstène) ne sont pas liées au conflit en République démocratique du Congo (RDC). La loi est la Dodd-FrankWall Street Reform Act, passée en juillet 2010 et l’article porte le numéro 1502.

Or, les conséquences de cette loi ont été dévastatrices pour ce pays d’Afrique. Par simplification, par méconnaissance d’un pays, ce qui peut paraître une bonne action finit par avoir un effet inverse. 

Dans le cas de la RDC, le message simpliste d’Enough Project était : les minerais qui se trouvent dans vos portables et autres outils technologiques sont issus de mines au Congo, qui sont sources de conflits, de viols, pour leur appropriation et exploitation. 

Equilibre économique brisé

Mais, dans ce pays complexe, il y avait un équilibre, avec toute une économie de miniers artisanaux, qui s’est effondré, puisque la demande a considérablement baissé (à un moment, le gouvernement du Congo avait même interdit ce commerce parallèle).

Résultats : de nombreux miniers («creuseurs» comme ils les appellent là-bas) au chômage, incapables de nourrir leur famille, qui se retrouvent dans des milices armées, car ce sont les seules à proposer une rémunération. Les business dans les villages alentours des mines qu’ils faisaient vivre (boutiques, snacks, etc.) s’effondrent. Des groupes armés se montent pour défendre les mines laissées abandonnées aux voisins rwandais. Un marché noir devient florissant. Et une hausse des viols, des crimes…

C’est, en résumé, ce que montre Seth Chase, un réalisateur américain vivant au Rwanda, dans son documentaire : We will win peace. Un travail fouillé, risqué (il est descendu dans les conduits des mines), qui s’étale sur trois ans, et montre les effets dévastateurs d’une manière simpliste de rendre compte des faits, comme dirait le Guardian. Le trailer et le film peuvent être vus sur : http://www.wewillwinpeace.com/


Seth Chase, réalisateur : «Les hommes trouveront toujours des raisons pour tuer et lancer une guerre»

Combien de temps avez-vous pris pour réaliser ce documentaire ?
Trois ans, entre le moment où j’ai discuté pour la première fois avec mon ami et producteur Ben Radley à maintenant (décembre), alors que je suis dans le Montana en train de réaliser la dernière mise à jour. Nous avons formé une petite équipe et levé des fonds.

Ce documentaire a un tout petit budget et j’ai dû réaliser beaucoup de séquences moi-même, j’ai filmé, édité, monté le son, etc. Des documentaires à plus gros budget vont beaucoup plus vite car ils sous-traitent une grosse partie du travail. Nous n’avons pas eu ce luxe, mais cela a fait de ce film une formidable aventure et une incroyable expérience.

La situation semble pire en RDC aujourd’hui. Êtes-vous reparti depuis ce tournage ?
Oui, cette situation s’est détériorée depuis. Avec les élections à venir, en 2016, cela va se détériorer encore plus. Quelques-uns d’entre nous sont repartis et Ben Radley vit en RDC, donc il peut tout suivre. Hélas, la situation ne va pas s’améliorer tant que le gouvernement ne choisira pas de voir le pays comme un tout. La corruption est pandémique et il n’y a aucun effort pour changer cela.

L’embargo sur les minerais n’est plus en cours, de grandes compagnies ont pris le contrôle des mines au détriment des «creuseurs» artisanaux. Un autre conflit surgit-il faceà cette nouvelle donne économique ?
Il existe toujours beaucoup d’entreprises qui refusent de s’approvisionner en minerais au Congo. Un embargo informel va se poursuivre encore quelques années. Cependant, quelques entreprises ont commencé à acheter des minerais à la RDC maintenant qu’elles ont réalisé que cela n’affectait pas leurs ventes, ni n’avait d’impact négatif sur leur marque. D’importantes compagnies y exploitent des mines de façon industrielle depuis longtemps. Récemment, Banro a démarré un projet minier d’extraction d’or dans le Sud-Kivu au détriment des miniers artisanaux sur place. Le gouvernement congolais est d’accord avec ce type de mines parce que ces entreprises lui versent de grosses sommes d’argent pour pouvoir y opérer.

Ces «creuseurs» continuent-ils à lutter pour travailler ?
Oui, ils se battent toujours pour gagner assez d’argent, trouver suffisamment de travail et être payés un prix décent pour les minerais qu’ils ramassent.

Il y a toujours un marché noir florissant dans l’est du Congo. Le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi continuent à prendre les minerais du Congo, le système de traçabilité est toujours facile à contourner.

Quel est finalement l’objectif de ces groupes de pression américains ?
Ces mouvements sont composés de personnes qui veulent un changement positif dans le monde. Pour pouvoir réaliser cela, ils doivent améliorer le profil de leur organisation, ils doivent constamment montrer qu’ils font des progrès, même si ce n’est pas le cas, et ils doivent assurer leurs coûts d’opération. Il existe peut-être quelques groupes de pression frauduleux qui veulent se liguer avec de grandes compagnies internationales, mais je ne peux prouver qu’aucun de ceux dont je parle dans mon film ne le fasse. Les groupes sur lesquels j’ai enquêté semblent légitimement vouloir mettre fin au génocide et aux crimes contre l’humanité, et gagner pas mal d’argent ce faisant.

Avec Internet, des actions «humanitaires» se développent. Les faits doivent être simplifiés afin de faire passer le message. Pensez-vous qu’il y ait un risque que cette façon manichéenne de «bien» penser soit de plus en plus présente et néfaste ?
Cette façon de simplifier les messages pour faire du bien va continuer parce que cela permet de récolter beaucoup d’argent et de sensibiliser davantage. La formule est efficace pour les groupes de pression. Parce que ce modèle est particulièrement efficace pour collecter de l’argent, ce comportement continuera hélas dans un futur proche et deviendra probablement plus populaire.

D’autres exemples de mauvaises idées en Afrique ?
Il en existe des centaines, voire des milliers. Le bras privé de la Banque mondiale, la Société financière internationale, avance que la moitié de ses projets en Afrique sont un échec.

En 2003, la Banque mondiale a financé US $ 4,2 milliards pour un pipeline de pétrole reliant le Tchad-Cameroun à l’océan Atlantique pour aider au développement du Tchad. Cependant, le gouvernement du président Idriss Deby a annoncé en 2005 que l’argent du pétrole irait au budget national, sans quoi, les compagnies pétrolières seraient expulsées. Maintenant, ces fonds vont à l’achat d’armes, à la survie du régime et aux élections truquées. Situation courante dans de nombreux pays d’Afrique.

Le Laesotho Highlands Water Project a été financé par la Banque européenne d’investissement, la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, à hauteur de $ 3,5 milliards. Initié en 1986, il avait pour but de récupérer l’eau des montagnes pour la vendre à l’Afrique du Sud et pour produire de l’électricité. Cela a été un désastre environnemental et économique. Des milliers de personnes dont la vie a été ruinée attendent toujours une compensation.

Vous pouvez ajouter le projet Roll Back Malaria across Africa. Financé par plusieurs agences pour $ 500 millions, en 1998, il visait à réduire de moitié l’incidence de la malaria d’ici 2010. En 2004, le taux d’infection a augmenté de 12 %. Il y a aussi les projets d’irrigation du Mali, de pêche du lac Turkana au Kenya…

Pensez-vous toujours que «nous allons gagner la paix» ?
On peut gagner la paix sur des périodes. Les conflits en Syrie, au Soudan ou au Congo peuvent et seront résolus jusqu’à un certain point mais pas pour toujours, juste pour un cycle de paix. Les hommes trouveront toujours des raisons pour tuer et lancer une guerre. C’est en grande partie dû à l’injustice sociale qui prévaut partout dans le monde, à la pauvreté et à la négation des droits humains.

Nous ne sommes pas connus pour être un monde de paix, sinon nous l’aurions. Depuis les débuts de l’humanité, nous avons des guerres et cela n’a hélas pas changé. Seuls les lieux changent. Actuellement, de nombreux conflits sont en Syrie, Irak, Afghanistan et il y a un conflit mortel grandissant en République centrafricaine, au Burundi, en RDC. Nous en verrons encore davantage avec les élections qui s’annoncent dans toute l’Afrique.

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