Rita Venkatasawmy, nouvelle Ombudsperson for Children : «La souffrance d’un enfant devrait nous faire honte»

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Il était une fois une jeune banquière. L’histoire peut commencer comme ça ?

Oui, j’avais 20 ans. Je sortais du Queen Elizabeth College. Après mon HSC, j’ai eu un poste à la Banque de Maurice. Je rêvais d’autre chose mais je n’ai pas eu le choix, la famille a mis la pression.

Vous rêviez de quoi ?

 De faire quelque chose de bien pour la société mauricienne. Travailler avec des enfants, aider les plus pauvres. J’ai arrêté à la banque au bout de quelques mois. Ma famille était choquée, surtout ma mère. Elle ne comprenait pas pourquoi j’envoyais valdinguer un bon job. Elle n’avait pas complètement tort, j’ai pu économiser un peu d’argent. Avec ça, j’ai ouvert une école. Une toute petite école maternelle pour les enfants démunis de La Caverne. C’était en 1982. J’ai investi à hauteur de mes moyens, embauché une première personne, une deuxième. Deux ans plus tard, ça a donné le Cedem (NdlR, Centre d’éducation et de développement pour les enfants mauriciens).

Trente ans après, la petite école a bien grandi.

 Oui, par paliers. Aujourd’hui, il y a cinquante employés. On accueille 150 enfants dans des classes spécialisées. Il y a un shelter accueillant une trentaine d’enfants. On offre aussi une panoplie de services socio-éducatifs. Le point commun entre ces enfants, c’est que la vie ne leur a pas fait de cadeau. Certains sont orphelins ou handicapés, d’autres ont été victimes d’abus sexuels ou vivaient dans la rue. Notre objectif est d’améliorer leur qualité de vie.

Un jour, l’un de ces enfants vous confie une chose terrible et vous décidez de partir.Il avait 8 ans. Il m’a raconté son viol, par son beau-père. J’avais beau être une éducatrice spécialisée, j’étais démunie. Cet enfant n’arrêtait pas de pleurer, j’étais incapable de le consoler, je n’ai pas su quoi lui dire. Cet événement m’a marquée. Je me suis dit que je devais continuer à apprendre. Je suis partie en Angleterre faire ma maîtrise, avec une spécialisation dans le traitement des séquelles d’abus sexuel.

Pourquoi autant d’enfants sont-ils victimes d’abus sexuels ?

C’est un cercle vicieux, la victime a tendance à reproduire ce qu’elle a subi, les abusés deviennent abuseurs évidemment, cela n’explique pas tout, je crois aussi que nous sommes laxistes au niveau de la protection. Dans certains quartiers, des enfants de  8 ans traînent dans la rue tard dans la nuit. C’est un autre facteur de risque important.

La présidente de la République vous a choisie pour succéder à Vidya Narayen au poste d’Ombudsperson for Children. Cette nomination représente quoi ?Une immense (elle appuie) responsabilité. Les enfants ont des droits, mais encore faut-il les protéger et c’est le rôle del’Ombudsperson for Children. Il est la voix de ceux qui n’en ont pas, la protection de ceux qui souffrent. 

Les enfants ont-ils seulement des droits ?

Non, ils ont aussi des devoirs. Le premier est d’aller à l’école, de s’instruire afin de devenir un adulte utile à la société.

Devenir un adulte tout court n’est pas suffisant ? 

Pour moi, chaque être humain a une mission sur Terre. Une mission au service des autres. Il a un devoir de citoyenneté, c’est mon système de valeurs.

Le tout récent rapport sur les «shelters» a fait naître beaucoup d’attentes. Et vous, qu’attendez-vous de vous ?

 Du travail et de l’humilité.  Vous pourriez prendre la grosse tête ? Quand vous accédez à des fonctions importantes, il y a toujours un risque. L’être humain étant ce qu’il est, par nature orgueilleux, il nous arrive tous de nous prendre pour le super CEO de l’univers. Je veux éviter ce piège.

Allez-vous devenir une femme de dossier, plus que de terrain ?

 Certainement pas ! La famille ou l’enfant en danger n’a aucune idée où se trouve le bureau de l’Ombudsperson. Si vous n’allez pas à eux, ils ne viendront pas à vous. Je continuerai à être sur le terrain.

Vous n’aurez que quatre officiers de terrain…

Cinq, avec moi.

Suffisant pour protéger 220 000 jeunes ? 

Je ferai avec les moyens qu’on me donne. J’ai toujours fonctionné comme ça, avec des ressources limitées. Quand j’ai créé le Cedem, je n’avais que ma volonté.

Vous prêterez serment mardi. Quelle est l’urgence ?

Les shelters. Le rapport du Fact-Finding Committee est une base de travail, maintenant il faut agir. Les shelters qui sont incapables de remplir leur mission devront fermer. Ces foyers, on a tendance à l’oublier, ne sont qu’une option. Il faudrait plus de familles d’accueil,  faciliter l’adoption.

Vous y avez eu recours, personnellement.

Oui, j’ai adopté une petite fille rodriguaise. Mon mari est décédé, je n’ai jamais voulu me remarier. Par contre, j’avais le désir d’être mère. J’ai enfanté autrement, j’ai adopté. J’aurais été incomplète sans ma fille Aashiana. Elle avait 6 ans à l’époque, elle en a 25. L’adoption est une belle expérience d’amour. Ça a été un combat : une femme hindoue qui adopte une petite créoline, vous savez…

Retournons au «shelter». Pourquoi est-ce si difficile de gérer ces abris ?

La première raison, c’est que les enfants n’y viennent pas de gaieté de cœur. Leur premier choix, c’est toujours de rester dans leur famille. Les gens pensent qu’en donnant beaucoup d’amour, les problèmes disparaissent. Mais non, ça ne marche pas comme ça. L’amour ne suffit pas, c’est bien plus compliqué. Ces enfants ont besoin de se reconstruire. Ils ont besoin d’une attention de tous les instants, de soins individualisés. à 50 par foyer, c’est impossible. Sap dan karay, tom dan difé…

Manque de personnel qualifié, de nourriture, d’hygiène…Le rapport est effrayant. Par où commencer ?

La formation. Un shelter est un lieu où l’on demande aux gens les moins qualifiés d’accomplir

les missions les plus exigeantes. Forcément, ça ne peut pas marcher. Encadrer des enfants en détresse ne s’improvise pas, ça implique d’être hyper pointu. Si vous n’avez pas cette vocation, si vous venez travailler sans envie, sans savoir-faire, il vaut mieux aller chercher du travail ailleurs. C’est le meilleur service à rendre à ces enfants.

Que pensez-vous du travail de la Child Development Unit ?

Je ne dirais pas que tout est à refaire mais… (on coupe)

Mais vous le pensez très fort ?

Non, il y a un room for improvement. La CDU fait ce qu’elle peut avec des moyens très largement insuffisants. Il est urgent d’améliorer cette structure. Elle a toute sa place.

Quand on est la nièce du Premier ministre, est-on un défenseur des enfants indépendants ?Que voulez-vous dire ?

Que ce sera peut-être plus compliqué.

(Direct) Non, ça ne sera pas compliqué du tout, c’est mal me connaître. Je suis Rita, je suis la mère d’une petite Rodriguaise, la tante de deux enfants handicapés, l’ami de SDF et de femmes détenues à la prison de Beau-Bassin. Je suis tout ça, je ne suis pas qu’une nièce. Oh, je sais bien ce que diront  certains : «Elle a utilisé ses liens familiaux pour atteindre un objectif». Eh bien c’est faux ! Mon lien de parenté avec Anerood Jugnauth ne date pas d’hier. En 1982 il était déjà au pouvoir, et moi, j’étais la seule éducatrice spécialisée de l’île. J’aurais pu être au ministère de l’Education, être ici, être là-bas. Non. J’étais au Cedem.

Que voulez-vous dire ?

 Je suis une personne intègre et indépendante, je n’ai jamais réclamé quoi que ce soit. Ni hier, ni aujourd’hui. Quand Shirin AumeeruddyCziffra est partie, Anerood Jugnauth était président. Si j’étais une privilégiée, pourquoi ne m’a-t-il pas nommée à ce moment-là ? 

Vous auriez aimé ?

(Silence) Vous savez ce que j’aurais aimé ? éviter les problèmes diplomatiques avant la prestation de serment de mardi ! (rires)

Passer de directrice d’ONG à responsable d’une institution d’Etat, c’est perdre un peu de sa liberté de parole ?

Non. Un haut fonctionnaire ou un décideur politique qui ne protège pas l’intérêt d’un enfant, je n’hésiterai pas à le rappeler à l’ordre; ça ne me fait pas peur.

En cas de gros pépin, vous saurez  à quelle porte frapper…

Là encore, c’est mal me connaître. Il y a des procédures, je compte les respecter. Je n’ai pas  l’intention de court-circuiter la ministre du Développement de l’enfant.

Chaque année, l’«Ombudsperson» fait des recommandations. Toute cette encre a servi à quoi, concrètement ?

À recommander, justement. Après, c’est aux décideurs d’agir. Même si les propositions ne sont pas toujours suivies d’effet, on ne peut pas dire que le travail de mes prédécesseurs a été vain. Je pense notamment à Shirin qui s’est beaucoup investie pour bannir les châtiments corporels à l’école. C’était dans la culture des enseignants de koriz zanfan la.

Vous diriez que du chemin a été fait depuis vos débuts ?

 Oui, l’île Maurice a bien avancé. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas une seule école spécialisée pour les enfants en situation de handicap. On a fait du chemin mais la route est encore longue. L’enfance malheureuse est une réalité quotidienne qui met en accusation notre humanité. La souffrance d’un enfant devrait nous faire honte.

Protéger les droits de l’enfant, c’est être confronté à la misère, la maltraitance, la violence. Et vous, comment vous protégez-vous ?

(Long silence) J’encaisse, je n’ai pas le choix. J’ai appris à prendre du recul, c’est important. Je fais du sport, je nage beaucoup, j’oublie tout dans ces moments-là. Et puis, j’ai toujours travaillé en équipe, ça aide.

Le mois dernier, à la question d’un journaliste, vous avez eu cette réponse : «Il est grand temps de réveiller des consciences.» Sur quoi se sont-elles endormies ?Sur le droit aux loisirs, par exemple. Si ses parents n’ont pas de moyens, que fait un petit Mauricien durant les vacances d’été? S’il ne peut aller au cinéma, se payer un transport pour le Caudan ou la mer, il fait quoi ? Il est en vacances dans la rue. L’autre jour, j’ai organisé une sortie à la plage pour les enfants du Cedem. Une petite fille de 7 ans m’a dit : «Ayo, monn blye kouma lamer ete !» Où est passée notre insularité ? On parle souvent de droits à l’éducation, mais un enfant est en congé quatre mois dans l’année. Beaucoup de pays proposent des colonies de vacances, des centres aérés, les enfants sont subventionnés. Si nous sommes incapables d’améliorer ce genre de situation, on va servir à quoi ?

À toucher un joli chèque à la fin du mois ?

 Ça n’a jamais été mon projet de vie. Je suis une militante des droits de l’enfant, pas une businesswoman.

Finalement, vous vous seriez vue banquière ?

 Mon Dieu, quel supplice !

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