Cassam Uteem: «Les internautes qui ont tenu des propos communalistes méritent bien leur sort!»

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Il a souhaité répondre à nos questions  par mail. Et, même s’il a quitté le fauteuil de président il y a plus d’une décennie, l’homme à la barbe bicolore a toujours des choses à dire. Le tout, avec verve et sans réserve.

Pourquoi nous avoir demandé de vous envoyer les questions par courriel ?

Parce que je suis arrivé à un âge où, contrairement à beaucoup d’autres peut-être, j’ai horreur des surprises et encore moins d’être pris au dépourvu ! J’aime savoir à l’avance de quoi on veut me faire parler. Et puis cela me donne aussi le temps de réfléchir aux propos que je dois tenir. Vous avouerez comme moi qu’une interview n’est pas un exercice banal… 

Excusez notre indiscrétion féminine, mais votre barbe noire, blanche, noire, est-ce l’effet du colorant ou est-ce naturel ?

J’essaie de maintenir le naturel aussi longtemps que possible et parfois même de l’améliorer… 

Que devient l’ancien président de la République ?

Je suis moins actif et présent depuis le mois d’avril de cette année-ci quand j’ai dû être évacué en catastrophe de Bujumbura, à la suite d’un malaise. Comme vous le savez peut-être, j’étais en mission au Burundi en tant qu’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies, à un moment crucial de l’histoire politique de ce pays. Malheureusement, j’ai été forcé de mettre fin prématurément à l’expérience burundaise. Je continue toutefois d’assumer diverses responsabilités au niveau  international ; je suis membre de direction du Club de Madrid, qui regroupe une centaine d’anciens chefs d’État et de gouvernement mais aussi de la Global Leadership Foundation, dont les membres sont également d’anciens présidents ou Premiers ministres et ministres ainsi que des hauts fonctionnaires internationaux.

Je fais aussi partie, avec d’anciens présidents africains, de l’Africa Forum, dont le siège se trouve à Johannesbourg. Depuis janvier 2015, je préside le Comité international d’ATD Quart Monde. On m’invite de temps en temps à diriger des missions d’observation quand il y a des élections en Afrique et en Asie ou à participer à des conférences sur divers sujets d’intérêt global, ce que j’accepte volontiers. Sur le plan local, je partage mon temps entre deux ou trois ONG qui s’occupent des problèmes liés à la pauvreté. Et cela, sans tambour ni trompette, c’est ce qui explique probablement votre question.

Vous étiez en poste à l’époque des émeutes qui ont éclaté après la mort de Kaya en 1999. Les tensions communales des derniers jours ont-ils réveillé des «souvenirs» ?

J’ai connu les moments les plus éprouvants de mon mandat présidentiel durant les émeutes qui ont suivi la mort de Kaya en 1999. Maurice était au bord de l’explosion et ayant vécu les bagarres communales de 1968, je voyais le pays s’acheminer inexorablement vers une catastrophe similaire. Il fallait à tout prix agir et agir vite. Après maintes hésitations et tergiversations de l’hôtel du gouvernement, nous avions réussi finalement, après presque 72 heures, à réunir les principales forces politiques pour lancer des appels au calme, avec l’aide de personnalités de la société civile et d’organisations religieuses afin de diffuse la bombe communale qui  menaçait d’exploser.

 Les récents événements auraient pu dégénérer en une bagarre communale qui aurait déchiré le pays s’il y avait eu le même tâtonnement de la part des autorités qu’en 1999. L’intervention «musclée» du Premier ministre à la télévision, le déploiement des effectifs de la SSU sur le terrain – malgré un léger retard – la réaction des internautes en faveur de la paix et de l’unité, les démarches entreprises par le Conseil des Religions, les rencontres de fraternisation entre les responsables des organisations socioculturelles et religieuses de la région et le rôle éminemment positif des médias, en général, ont tous contribué à circonscrire et à maîtriser à temps l’incendie provoqué par quelques pyromanes. Je n’ai donc pas eu le temps de penser aux émeutes de 1999.

Mais il a quand même suffi d’une allumette, de deux allumés et de quelques têtes brûlées pour que la situation dérape. Le tissu social est-il si fragile ?

Ne dit-on pas qu’il suffit parfois d’une étincelle pour provoquer un incendie ? Incendie qui pourrait, en l’espace de quelques heures ou de quelques jours, détruire des millions d’hectares de forêt ou de plantations. Le tissu social d’un pays comme le nôtre est, de par sa nature, fragile. Et parfois, un écart de langage, un acte ou un incident localisé qu’on pourrait considérer comme étant banal peut donner lieu à des réactions d’une telle ampleur qu’elles arrivent à mettre en péril la paix et la sécurité de l’ensemble du pays. Le «vouloir vivre ensemble» dans une telle société s’apprend et se cultive constamment.

Le Premier ministre (PM), lui, a déclaré qu’il pourrait s’agir de l’œuvre de politiciens. Est-ce crédible ou est-il en train de faire de la récupération… politique ?

Je ne détiens pas les informations qui m’autoriseraient à dire, comme l’a fait le PM, qu’il s’agit de l’œuvre de politiciens. Toutefois, cela ne m’étonnerait guère que quelques agents politiques aient pu profiter de l’occasion pour essayer de semer la zizanie entre les parties concernées. 

On a l’impression que le «noubanisme» est toujours bel et bien d’actualité…

Absolument ! De tels démons, pour emprunter l’expression du PM, ont la vie dure. Le «noubanisme», la version mauricienne du communautarisme, se résume à la protection, coûte que coûte, de ses proches, de «sa bande», au détriment des droits légitimes des autres. On n’hésitera pas à marcher sur les cadavres des autres pour promouvoir les intérêts des siens… 

Et un PM «non hindou», c’est pour bientôt ou faudra-t-il attendre 50 ans ?

Je suis moins pessimiste que vous. Il suffit à mon avis d’une bonne réforme électorale pour faire reculer le communautarisme dans la sphère politique mais aussi dans le pays tout entier. Avec le développement socio-économique attendu et un partage équitable des richesses, avec l’instauration de la méritocratie à tous les niveaux, l’éducation et le métissage culturel aidant, on pourrait prévoir un changement dans la mentalité des gens. On choisira alors un bon PM pour son pays comme on choisit un bon médecin pour son fils malade et un bon professeur pour préparer sa fille aux examens du HSC, par exemple. Sans se soucier de ses origines ni de son ethnie. 

En parlant d’ethnie, que vous inspirent les associations socioculturelles ?

Elles ne m’inspirent rien du tout aujourd’hui ! Même si je leur reconnais le mérite d’avoir, pendant un certain temps, contribué à préserver les langues et cultures ancestrales des Mauriciens originaires de la péninsule indienne et d’avoir créé des baïtkas et des madrasas pour l’initiation des jeunes à la religion et à la spiritualité. Les associations caritatives chrétiennes ont elles aussi joué un rôle positif dans le domaine de l’éducation auprès de la population créole et de l’ensemble de la population, toutes religions confondues. 

Qu’en est-il de leurs dirigeants ? Ont-ils raison de se mêler de ce qui ne les regarde pas ? Sont-ils bien placés pour parler d’unité ?

Ils sont concernés comme vous et moi par tout ce qui touche au social, au culturel et je tiens à le souligner à la politique aussi, dans le sens le plus noble du terme. Malheureusement, ils se sont crus autorisés à se mêler de la politique partisane, d’agir de manière sectaire et se permettant même de donner des directives de vote non seulement à leurs membres mais à l’ensemble d’une population ciblée. En se comportant comme des agents de partis politiques, ils se sont décrédibilisés à telle enseigne que leurs discours prêchant l’unité sont creux et sonnent faux et laissent quasi indifférents les membres du public ! 

Des internautes ont été arrêtés après avoir tenu des propos communalistes sur Facebook. Quid de la liberté d’expression ?

Ils le méritent bien ! La liberté d’expression n’équivaut pas à une licence qui donne le droit de prêcher la haine, tenir des propos orduriers ou racistes qui mettent en péril la paix et la sécurité interne d’un pays. La liberté d’expression est certes un droit, mais ce droit est loin d’être sacré et il doit être exercé avec circonspection. Ce droit, qui comporte des devoirs, a ses limites. Sinon il n’y aurait pas eu, par exemple, les lois contre la diffamation. 

Les envoyer à l’ombre, est-ce tout de même une bonne décision ?

Vous auriez préféré qu’on les envoie paître ? Je ne sais pas s’il faut les envoyer à l’ombre pour un premier délit ou non. Je pense qu’il faut avoir recours à une sanction exemplaire, qui serait un signal fort à ceux qui, souvent, sous le couvert de l’anonymat, tiennent des propos remplis de haine et de violence et dans le cas qui nous concerne, se sont fait un malin plaisir de jeter l’huile sur le feu. 

 Et si l’on vous demandait de dresser un bilan du gouvernement actuel, neuf mois après qu’il a pris les rênes du  pouvoir ? Le «nettoyage» a-t-il pris le dessus sur le reste ?

Jusqu’à la présentation du Mission Statement Vision 2030 du PM le 22 août dernier, le nouveau régime ressemblait à un navire sans boussole et sans capitaine, voguant au gré du vent vers une destination inconnue. Les choses ont changé depuis et on a le sentiment que le secteur privé a poussé un ouf de soulagement, qu’il n’attendait que ce signal pour remettre sur le tapis les nombreux projets qui avaient été depuis longtemps rangés au placard.

 Les noms des pires et des meilleurs ministres selon vous…

Il ne m’appartient pas de porter des jugements de valeur sur la performance de tel ou de tel autre ministre. Comme dans tout gouvernement, il y a dans l’actuel gouvernement aussi de bons, de moins bons et de mauvais ministres. Ceux qu’on voit le plus souvent à la télévision ne sont pas nécessairement les meilleurs… 

 D’aucuns disent en tout cas que vous êtes le meilleur président de la République qu’on ait connu. Cette réputation est-elle justifiée ?

Les Mauriciens, en général, ont fait montre de beaucoup d’indulgence à mon égard en feignant d’ignorer les faiblesses et les manquements durant mes deux mandats successifs à la présidence de la République. Peut-être voulaient-ils m’encourager dans la mise en œuvre de la vision que j’avais, et que je partageais avec d’autres, d’une République mauricienne naissante qui n’existait que dans les textes de loi. 

Il fallait tout créer et donner à cette fonction, qui ne comporte que des pouvoirs dits constitutionnels, les moyens de jouer pleinement son rôle de gardien de la Constitution et en même temps celui de rassembleur de la nation au-delà de tout clivage. Je voulais aussi que notre République soit proche des préoccupations du petit peuple, avec un président de proximité qui serait à l’écoute et qui agit lorsque cela s’avère nécessaire. Une sorte de courroie de transmission entre lui et ses dirigeants. J’ai la nette impression que l’ensemble de la population s’identifiait à ce type de présidence, d’où l’expression de leur appréciation des actions que j’entreprenais. 

Une présidente de la République, c’est mieux qu’un président au masculin ? Mis à part le symbolisme, bien entendu…

Il n’y a aucune raison de penser ou de croire qu’une femme ferait moins bien qu’un homme à la présidence de la République. 

Mais encore ? La marge de manœuvre du président ou de la présidente est-elle trop limitée selon vous ?

Le système actuel, avec un président garant de la Constitution et jouissant de certains pouvoirs et un PM élu au suffrage universel, avec des pouvoirs exécutifs, est celui qui convient le mieux à notre pays. 

Cependant, je suis d’avis qu’une plus grande marge de manœuvre devrait être accordée au président afin de lui permettre de mieux servir le pays et permettre en même temps au pays l’utilisation optimale de la présidence, si je puis m’exprimer ainsi. Le président pourrait par exemple conduire la politique étrangère décidée par le PM et le gouvernement et représenterait le pays à certaines occasions dans des forums internationaux, comme le fait d’ailleurs le président indien.

Le débat sur la drogue divise depuis quelque temps. Êtes-vous pour ou contre la légalisation du cannabis ? Pourquoi ?

Je suis contre sa légalisation car le cannabis est la voie d’accès royale aux drogues dures.

Êtes-vous pour ou contre les dynasties en politique ?

Je ne suis pas en faveur de la règle de succession de père en fils à la tête d’un parti politique. C’est le principe général. Cependant, le fils ou la fille du leader d’un parti politique ne doit pas non plus payer le prix de sa filiation et être automatiquement exclu et pour toujours de la succession politique comme leader du parti, surtout si il ou elle a les qualités requises et reçoit l’approbation des membres du parti en question. 

Que pensez-vous des fistons à papa qui expliquent qu’en tant que «fils du PM», ils ont droit à une voiture officielle et à une protection rapprochée ?

Même s’il est de son bon droit, je pense que Pravind Jugnauth, puisqu’il s’agit de lui, n’aurait dû accepter ni voiture officielle ni protection rapprochée des services de l’État.

Votre fiston à vous ( NdlR, Reza Uteem ) envisage-t-il de reprendre les rênes du MMM un jour ?

Je n’ai pas l’impression que cela fasse partie de ses préoccupations ni de ses priorités pour le moment… Mais sait-on jamais ?

Les Mauves font pâle figure au Parlement. Les Private Notice Questions manquent de pertinence selon l’opinion publique. Qu’est-ce qui coince ?

Et pourtant certains des sujets d’actualité brûlants sont abordés à travers les PNQ ! Peut-être qu’auparavant, le leader des Mauves faisait montre de plus de punch dans ses questions parlementaires. C’est ce qui pourrait expliquer une certaine déception.

En parlant de déception, votre cœur bat-il toujours pour le MMM ?

Cela fait plus de 20 ans, 23 ans pour être exact, que je ne fais plus partie du MMM. Mais je dois avouer, qu’aujourd’hui encore, je suis nostalgique de ces grands moments de lutte qui ont jalonné l’histoire de ce parti, de cette passion qui nous animait pour œuvrer à l’émergence d’une nation unie et d’une société plus juste et plus solidaire aux côtés d’Anerood Jugnauth, de Paul Bérenger, de Kader Bhayat, de Jean-Claude de l’Estrac, de Ramduth Juddoo et de tant d’autres militants des années de braise. 

Le parti et son leader ne jouissent plus, aujourd’hui, d’une grande popularité. Quand, comment et pourquoi le vent a-t-il tourné ?

Deux raisons principales expliqueraient, de mon point de vue, le déficit de crédibilité dont souffre aujourd’hui le leader du MMM. D’abord, la décision de son parti de s’allier pour les dernières élections générales au Dr Navin Ramgoolam, envers qui Paul Bérenger n’avait cessé d’adresser des critiques les plus acerbes jusqu’à la veille, et surtout en tournant le dos au Remake 2000 et à sir Anerood Jugnauth. Il y a ensuite eu le projet de IIe République avec Ramgoolam à la présidence pendant sept ans et Bérenger comme Premier ministre pour cinq ans. Ce sont là, à mon sens, les raisons de la débâcle pour l’alliance MMM-PTr et de la perte de popularité du leader du MMM. 

Quels sont vos projets pour  l’avenir ? Avez-vous un rêve que vous n’avez pas encore accompli ?

Je ne fais plus de projets pour l’avenir et j’ai cessé de rêver. J’espère pouvoir continuer à me rendre utile à travers les activités dont je vous ai parlé plus tôt aussi longtemps que Dieu me prête vie…

 
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