Vishnu Lutchmeenaraidoo: «S’il faut partir, je partirai»

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Pendant environ deux heures le jeudi 3 septembre, le Grand argentier a évoqué plusieurs sujets d’actualité, dont l’affaire BAI. Il a aussi ouvertement parlé du fait que Maurice est perçu comme un paradis fiscal en Inde.

La question qui a taraudé les Mauriciens, le lendemain de la présentation de l’Economic Mission Statement : pourquoi le Premier ministre a pris le leadership économique ?

Le Premier ministre a pris le leadership tout court. Le leadership éclairé de SAJ est très important et ma vision économique et sociale est importante. Et quand les deux se complètent, c’est parfait. Nous sommes une équipe et nous travaillons dans le même sens. Vous allez voir que la vision économique 2030 ne s’éloigne pas de mon Budget. Le Budget est le reflet du programme gouvernemental.

Pourquoi ce timing ? Est-ce parce que les résultats du Budget tardaient à arriver ?

Nous avons effectivement un problème. Nous avons une nation qui cherche la gratification instantanée alors que nous sommes en train de mettre en place toute une stratégie de développement. Cela prendra du temps, mais pas trop. Il faut que la population ait confiance. Rien n’est instantané.

Ne vendez-vous pas du rêve en parlant de miracle économique ?

Je vends un rêve pour surfer sur cette crise qui arrive. Mon message au pays, c’est que nous entrons dans une phase difficile maintenant. Je sais que les temps durs arrivent, c’est pour ça un peu que le gouvernement vend du rêve.

Mais nous avons, dans ce pays, le génie nécessaire pour le surmonter. La première crise de 2008 n’est pas terminée. Nous entrons de plain-pied dans un système qui a fait son temps, la fin d’une civilisation, la fin d’un système qui s’est construit sur des dettes. C’est de là que nous redémarrons.

Quelle est la place de l’offshore dans votre nouvelle définition de l’économie ?

Parlons-en. On se trompe si on croit pouvoir continuer à profiter de la faiblesse du système fiscal des autres pays pour devenir riche. On ne voit que ces quelques firmes du système financier qui font des fortunes colossales sur le principe d’utiliser les faiblesses du système des autres. J’ai été en Inde récemment et au Parlement indien, ils ont parlé de l’Infamous Mauritius. Nous sommes devenus une destination de trafiquants !

Même les films indiens vous montrent quelqu’un qui sort avec des sacs d’argent de l’aéroport et qui va les déposer dans des banques mauriciennes. Nous avons développé en Inde une image horrible, d’un offshore centre qui abrite tous les brigands indiens.

C’est vrai partiellement. Un Indien qui passe par Maurice et réinvestit en Inde ne paye plus d’impôt en utilisant le round-tripping. Je comprends parfaitement le ministre des Finances de l’Inde.

Le round-tripping est une pratique encouragée par certaines entreprises mauriciennes dont je ne citerai pas les noms. Elles distribuent des milliards de dividendes ; je suis content pour elles mais elles doivent réaliser que le jeu est fini.

Cette image de Maurice rejaillit à présent en Afrique. Si cela continue, la coopération Maurice-Afrique est «foutue». Les Africains ont déjà commencé à nous accuser de voler leurs revenus fiscaux. Nous volons les pauvres ! Voilà notre image.

Lors de ma dernière mission en Inde, j’ai passé mon temps à reconstruire l’image de Maurice.

Êtes-vous en train de dire que Maurice est un paradis fiscal ?

On est perçu comme tel. Et la perception, quelquefois, s’avère.

Abordons la crise de la BAI. Quand elle a éclaté, vous aviez dit que personne ne perdrait un sou.

(Il n’attend pas la fin de la question) Remerciez le Seigneur qu’on soit là.

Mais expliquez-nous. Apollo Bramwell a été nationalisé. Pour l’hôpital, la meilleure offre est de Rs 600 millions alors que vous vous attendiez à Rs 1,2 milliard. Les actions de Britam n’ont pas été vendues. Iframac a été reprise par les employés…

Le pays a été sauvé !

D’accord, mais d’où est venu l’argent ? Qui a payé ? Donnez-moi votre calcul.

Il n’y a pas de calculs. Je vais vous dire ce que j’ai fait et c’est pourquoi Paul (NdlR, Paul Bérenger) est d’accord avec moi.

Paul et moi travaillons sur le dossier BAI depuis 2010. En 2009 au Trinidad, ils ont vécu exactement ce qu’on a vécu ici, mais c’était beaucoup plus grave. Le groupe BAI et le groupe Clico se sont effondrés en une nuit, entraînant une baisse de 15 % du PIB dans la région.

Le FMI et la Banque mondiale ont dû venir au secours de Trinidad. Ils n’ont pas encore surmonté cette crise.

Oui, mais c’est une autre compagnie qui n’a rien à voir avec la BAI ici.

Ne tentez pas de me faire prendre des vessies pour des lanternes. Je vous raconte ce que j’ai vécu et c’est ce qui a sauvé le pays du Ponzi Scheme de BAI Maurice qui s’apparente totalement au Ponzi de BAI Trinidad.

Un Ponzi Scheme, c’est un acte volontaire pour voler les gens. Le ministre Bhadain a circulé un vieux rapport de KPMG qui date de 2009. Depuis 2009, tout le monde savait que BAI, c’était de la «foutaise». C’est le soutien de l’ancien gouvernement qui lui donnait du sérum pour survivre.

Heureusement que Paul et moi travaillions systématiquement sur le dossier de Clico et BAI depuis 2010. On s’est dit, déjà en 2010, que la firme locale suivait exactement le même schéma. C’est-à-dire faire entrer de l’argent qu’elle savait qu’elle ne pourrait jamais rembourser. Seuls des voyous peuvent proposer le double de l’intérêt bancaire.

Des «couillons» ont cru dans le rêve. Ils y ont mis leur argent et ils allaient tout perdre. Chaque jour qui passait, BAI suçait l’épargne nationale. Ils avaient des agents dans toutes les rues des villes et des villages. Chaque jour qui passait, ils avaient de plus en plus d’agent. C’est le principe du Ponzi : descendre jusqu’au dernier foyer pour lui voler son argent.

Êtes-vous satisfait du résultat ?

Non, mais on a évité le pire. On allait être déplumé. Un Ponzi Scheme finit toujours comme ça : il suce tout ce qu’il y a dans l’épargne nationale et puis un jour il part. Au final, nous avons perdu quelques plumes, c’est normal. Parfois l’oiseau perd une plume et il croit qu’il est mort. Le pays a eu de la chance que Paul et moi fussions totalement informés de ce vaste Ponzi pour voler les gens.

Maintenant que nous avons évité le pire, quel gouvernement aurait pris le risque de garantir l’emploi et tout ce qui était déposé dans les banques et les assurances ? Réalisez-vous l’ampleur ? Ces garanties dépassaient ce jour-là largement la logique. C’était grave à gérer politiquement. J’ai pris le risque énorme de garantir tous les placements. Je l’ai fait parce que je savais que si je ne le faisais pas, on allait affronter les gens dans la rue. La situation sociale allait se dégrader et il y aurait eu une révolution.

Combien ça va coûter au contribuable à présent ?

Bien sûr que cela nous coûte quelque chose. Si on avait gagné, on nous aurait accusés d’avoir orchestré un coup contre BAI. Il est clair qu’actuellement, l’argent dont on dispose ne suffira jamais à remplir nos engagements vis-à-vis de tous ceux qui se sont fait prendre par le jeu malsain de Bramer Property ou de Super Cash Back Gold.

Voici ma situation : Britam au Kenya valait Rs 4,2 milliards, elle vaut finalement Rs 3,5 milliards. L’hôpital valait soi-disant plus de Rs 3 milliards, nous allons récolter au maximum Rs 1,2 milliard. Et je crois savoir que la proposition reçue est de Rs 600 millions seulement.

Heureusement qu’il y a des actifs cachés à l’étranger et nous les cherchons. Mais à l’heure qu’il est, les actifs ne suffisent pas pour que je puisse remplir mes engagements auprès de ceux qui ont joué à la loterie. BAI a faussé les comptes et tout surévalué. Je compte maintenant sur la National Commercial Bank et la National Insurance Company pour qu’elles flottent à nouveau et puissent créer de la valeur que l’on vendra pour payer les dettes.

Vous avez chiffré la différence entre les actifs et les passifs ?

Non, pour la simple et bonne raison que nous ne connaissons pas la valeur exacte des actifs.

Cela ne va-t-il pas créer un précédent ?

Il ne doit pas y avoir de précédent. Il n’y aura plus jamais de pièges cons comme celui-ci.

Mais compenser les «couillons», c’est un précédent.

Ce n’est pas compenser les «couillons». C’est protéger la paix sociale. Lorsque la nation elle-même a été dépouillée, il y a une émotion humaine très forte qui pouvait être désastreuse pour le pays. Tout pouvait flamber.

Je n’ai pas pris de risque. Je ne regrette aucune de mes actions dans la gestion du problème. C’était épuisant. Il nous a fallu prendre toutes les décisions entre 14 heures et 18 heures. En quatre heures, on les a pris toutes prises et le Premier ministre m’a totalement soutenu.

Vous avez de beaux rêves pour le pays. Vous devez en avoir pour vous personnellement. Avezvous des aspirations premier ministérielles ?

Je n’ai pas de parti donc je n’ai pas de ticket pour les prochaines élections (éclats de rire). Il est difficile de savoir ce que l’avenir nous réserve. C’est à chacun de nous de faire de notre mieux. I do my best and I leave the rest.

L’absence de politique indique l’absence d’ambitions politiques. J’avais quitté la politique et je suis revenu pour sir Anerood. Dans les années 80, j’avais une haute opinion de moi-même.

Depuis, chaque année qui passe me rappelle que je ne suis qu’un instrument. Rien ne vient de moi. C’est le pays qui fait tout. À partir de là, c’est facile de se dire que s’il faut partir, je partirai.

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