Sylvan Oxenham,président de l’Association of Mauritian Manufacturers : «Les produits fabriqués à l’étranger ne sont pas nécessairement de meilleure qualité»

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Le secteur manufacturier est promis à un avenir radieux. Le Budget, suivi de l’Economic Mission Statement, a placé ce secteur sous les projecteurs. Promouvoir la production locale figure parmi les solutions économiques qui vont conduire le pays vers le club fermé des pays à hauts revenus. Sylvan Oxenham, président de l’Association of Mauritian Manufacturers, nous expose les défis du secteur…
 
Le secteur manufacturier a un avenir très prometteur. Quelle analyse faites-vous du secteur ?
Le discours du Premier ministre est certes très encourageant. Faire du secteur manufacturier l’un des piliers de l’économie va certainement booster le secteur, en particulier les industries à forte valeur ajoutée destinées à l’export. D’ailleurs, cela va mieux nous armer face aux crises économiques futures, car force est de constater que les pays qui ont le mieux résisté à la crise de 2008 sont ceux qui avaient une base industrielle très forte à l’époque. Mais il ne faut surtout pas oublier d’y inclure l’industrie manufacturière locale. De par sa diversification et sa vivacité, l’apport au niveau domestique sera important.
 
La consommation locale est un levier de développement à fort potentiel, surtout si on aspire à devenir un pays à hauts revenus. La population doit être nourrie, logée, avoir des loisirs… Tout ceci représente des opportunités pour le secteur de l’agro-alimentaire, les produits de soins à la personne, les matériaux de construction, les produits ménagers, sans oublier l’industrie culturelle et créative. Nous devons aller vers une politique de substitution aux importations si nous voulons atteindre la vision 2030 et dans cette optique, le «Made in Moris» devient un outil important pour le secteur.
 
Le secteur manufacturier représente 18 % du produit intérieur brut (PIB). Le Premier ministre a parlé de faire monter cette contribution à 25 % dans trois ans. Estce réalisable ?
La contribution a chuté, car actuellement, le secteur manufacturier ne représente que 16,5% du PIB. Mais nous adhérons totalement à cette ambition. D’ailleurs, en 2011, l’Association of Mauritian Manufacturers, en collaboration avec la MCCI, avait remis un rapport sur les domestic oriented enterprises et les stratégies à adopter pour une expansion. Évidemment, atteindre les 25 % nécessitera une mobilisation nationale sans précédent, et je préfère laisser aux économistes le soin de prévoir le temps nécessaire pour l’atteindre. Nous avons besoin d’y croire pour pouvoir faire une projection, et nous attendons les mesures incitatives qui aideront à relancer l’investissement productif. À ce propos, il est temps de lancer le Mauritian Buy Act tant attendu pour concrétiser ce pacte entre le pays et ses producteurs.
 
Il ne faut pas oublier qu’en économie, la psychologie des acteurs est une variable incontournable. Mettre en place ce système serait un signal fort envers les fabricants locaux qui ne sont pas dans la spéculation financière. Ces entreprises ont tout intérêt à souscrire à cette vision à long terme d’une industrie forte, car leur pérennisation dépend de leur rentabilité. Leurs centres d’intérêts vitaux, contrairement aux grandes multinationales, sont les mêmes que ceux de la nation, à savoir, vivre et travailler au pays.
 
Durant les cinq dernières années, quelle a été la progression de ce secteur ?
Depuis 2010, la contribution relative du secteur manufacturier au PIB a chuté de 3 %. Elle est passée de 19,5 % à 16,5 % ; la part du secteur de l’export étant de 6 % et celle de l’industrie locale de 10,5 %. Néanmoins, il reste le premier contributeur du pays.
 
Cette tendance à la baisse du secteur industriel se reflète dans la détérioration très nette de la balance des paiements qui est passée de 10 % du PIB à 25 % en dix ans. Cette situation est inquiétante car une consommation de l’extérieur en excès, c’est d’abord enrichir les autres au détriment de la création de valeur ajoutée locale.
 
Un autre indicateur qui est à mettre en parallèle avec le déficit de la balance des paiements est la comparaison entre les investissements du secteur manufacturier et les investissements commerciaux. Depuis 2007, la suppression des droits de douane a donné lieu à une évolution effrénée du mode de vie et de la consommation. Les surfaces commerciales ont fait une apparition rapide, ce qui a donné lieu à un suréquipement commercial par rapport au marché.
 
Cela a aussi ouvert un boulevard aux importations. Cette ouverture des frontières n’a pas eu l’effet escompté. Elle a été trop brutale et a fragilisé et découragé l’investissement dans la production, car l’importation devenait plus simple administrativement et moins chère que la production locale.
 
Avec les annonces récentes, quelles sont les nouvelles perspectives du secteur ?
Il faudrait tout d’abord favoriser la croissance du secteur à travers l’exportation, mais aussi en reprenant des parts sur le marché local. C’est un travail de longue haleine.
 
Il nous faut aussi arriver à créer le facteur qui interpelle pour tisser le lien de confiance et de proximité. Sur le marché local, nous partons d’une situation désavantageuse, où le déficit est grand et la méconnaissance profonde. Mais les perspectives sont très encourageantes.
 
Si on parle d’exportations, il faudrait établir une stratégie bien définie. Il faut tout d’abord déterminer le marché visé, étudier sa croissance et une approche sur mesure. De ce fait, il faut que nous apprenions des success stories de la diaspora et des pionniers qui ont réussi. Il y a déjà 70 ou 80 entreprises qui sont en Afrique : des banques, des compagnies d’assurances, des cabinets de services de conseil et de TIC, des groupes industriels. Ils ont des rôles d’éclaireurs et de grands parrains pour les PME.
 
Il faut aussi penser différemment et en dehors des accords qui existent. Les accords SADC et COMESA ont peu produit d’effets car tout n’est pas exportable : bon nombre de marques multinationales produites ici sous franchise ne peuvent être exportées vers d’autres territoires, d’autres produits ne sont pas compétitifs en raison de la concurrence des grands pays industriels et enfin il y a encore beaucoup d’obstacles au commerce, dont des barrières non tarifaires. Il faut donc envisager d’aller s’implanter et produire dans les pays où des accords de protection des investissements et de non double imposition nous sont favorables.
 
Quels sont les nouveaux secteurs que nous verrons émerger ?
Plusieurs nouveaux secteurs sont porteurs : d’abord celui du développement durable et les filières de traitement des déchets qui sont aussi générateurs de valeur. Les déchets des uns sont les matières premières des autres. La transition engagée vers l’agriculture raisonnée est aussi prometteuse et nous espérons une relance de la production de fruits et légumes avec de nouvelles activités de transformation. L’économie de l’océan est une nouvelle frontière à conquérir, et à laquelle le gouvernement accorde beaucoup d’importance : l’industrie de la pêche, l’aquaculture, les biotechnologies marines sont selon nous des secteurs à développer mais nous aurons besoin de capitaux et compétences extérieures pour saisir ses opportunités.
 
Enfin les smart cities vont ouvrir de belles opportunités au secteur du bâtiment, de la connectique, et de tous les métiers de l’aménagement et de l’espace.
 
Le Premier ministre a aussi dit qu’il existe déjà les «support mechanisms » pour attirer les nouveaux acteurs. Il parle de quels mécanismes ?
Tout d’abord, il y a la National Export Strategy qui est en train d’être finalisée. C’est un protocole qui mettra en place une stratégie claire et précise qui alignera les acteurs privés et publics. Avec Enterprise Mauritius en chef de file mais aussi les autres agences de développement comme le Board of Investment et la Mauritius Tourism Promotion Authority car lorsque l’on approche un pays pour vendre des produits, il nous sera aussi possible de faire la promotion de notre destination touristique et d’investissement.
 
De plus, nous attendons l’annonce de ces mesures concrètes qui prendront vraisemblablement la forme de packages clairs tel celui annoncé pour les smart cities.
 
Malgré ces mécanismes, quelles sont les difficultés auxquelles fait face le secteur ?
La difficulté majeure relève de la petitesse de notre marché et notre isolement aérien et maritime ne joue pas en notre faveur. Par ailleurs, l’industriel qui prend des risques à long terme n’est pas reconnu par un level playing field entre les produits importés et les produits locaux puisqu’il n’y a pratiquement plus de droits de douane à l’entrée de notre marché. Nous savons qu’à bien des égards la concurrence est déloyale. Mais nous avons beaucoup de mal à nous faire entendre sur ce sujet : c’est un sujet tabou !
 
Enfin un facteur limitatif à la croissance du secteur est l’accès à la ressource humaine formée : l’on constate une désaffection des jeunes pour les métiers industriels et l’inadéquation entre la formation académique et les besoins des entreprises.
 
Combien d’acteurs le secteur compte-t-il actuellement ? Et que représente-il en termes de chiffre d’affaires ?
Le secteur manufacturier compte 620 grandes entreprises pour un chiffre d’affaires d’environ Rs 140 milliards mais ce qui est le plus important c’est la valeur ajoutée, ou la richesse créée localement une fois déduites les consommations intermédiaires, soit Rs 50 milliards.
 
Parlons du «Made in Moris». Quel est son rôle ?
Le «Made in Moris» est né d’une volonté de booster l’industrie mauricienne et les grands équilibres économiques qui y sont liés. Le label «Made in Moris» a pour objectif principal de valoriser le savoir-faire, les compétences et les talents des Mauriciens. En fait, c’est tout un concept qui vise à améliorer la production locale en valorisant les produits, le savoir- faire tout en aidant à la création d’emplois et à l’innovation. Bien sûr, défendre les intérêts de nos acteurs est notre cheval de bataille. Il faut se faire à l’idée que nous ne sommes plus dans l’ère où les produits fabriqués à l’étranger sont de meilleure qualité, et grâce à nos actions, les Mauriciens ont commencé à prendre conscience de ce fait.
 
Quel a été son impact sur le secteur manufacturier ?
Le «Made in Moris» existe depuis deux ans seulement et l’on peut dire que c’est une vague qui a «pris». Ce terme est non seulement passé dans le langage courant mais nos actions ont déjà porté des résultats. Cela repose sur la fierté d’être Mauricien, et de ce fait, le concept a été facilement adopté. Les progrès du «Made in Moris» sont rapides. Les secteurs sont passés de l’industrie des produits de base au secteur textile et à l’industrie culturelle et créative. Plus de 50 entreprises représentant 2500 produits sont concernées. On a constaté des demandes d’adhésion croissante. Le «Made in Moris» contribue à aider les PME à sortir de leur isolement et à bénéficier de la force du collectif et de nos animations innovantes. Par exemple, la visibilité est accrue. De plus, pour adhérer, nous faisons lors de nos visites avec SGS des recommandations aux entreprises dans le but d’améliorer leur process. Les entreprises s’engagent alors dans un plan d’amélioration continue. Cela influe directement sur leur organisation.
 
Est-ce que les avantages sont suffisants pour attirer les Mauriciens ?
On ne parle pas vraiment d’avantages, mais plus d’une volonté de travailler collectivement pour faire équipe. Si nous voulons que le secteur manufacturier local perdure, la fédération ne peut être contournée. Il y a aussi la question d’identité et d’appartenance. Le projet a sollicité la totalité des Mauriciens avant même son lancement. Le logo a été décidé par référendum.
 
Pour faire partie de la marque collective, les marques «Made in Moris» doivent répondre aux critères d’adhésion qui portent sur la qualité des produits, la valeur ajoutée, le mode de fabrication, les investissements productifs, la bonne santé financière de l’entreprise, les bonnes pratiques sociales et environnementales ou encore l’engagement des adhérents par rapport aux valeurs de la marque. Un cahier des charges très détaillé accompagne donc la marque qui se veut synonyme de la qualité et de la production locale. Cela aide à rehausser le niveau des entreprises locales.
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