Débat en marge de la COP21 : la croissance et le climat

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Transition écologique et croissance économique s’opposent pour les pays en voie de développement, contrairement à ceux du Nord.

Transition écologique et croissance économique s’opposent pour les pays en voie de développement, contrairement à ceux du Nord.

Nous sommes braqués sur la croissance économique. Nos économistes et nos politiciens nous disent qu’il faut augmenter le taux de manière significative afin que Maurice puisse atteindre le statut rêvé de pays à haut revenu.
 
À la base, c’est toute notre idée de progrès qui se trouve réduite à cette notion de croissance. Dès lors, cela devient une course effrénée pour dépasser les 5 %. À bien voir, nous ne courons pas derrière la richesse, mais derrière la croissance qui est l’augmentation continue de la richesse. Dans cette course, ce qui fait courir tout le monde, c’est la promesse que le lot de chacun – quel qu’il soit – sera meilleur, toujours meilleur.
 
Depuis l’Economic Mission Statement, tous les spécialistes de la place égrènent diverses mesures pour favoriser le retour à une croissance forte. À défaut de faire notre bonheur, une forte croissance en serait donc le moyen incontournable.
 
Sur le plan international, on peut comprendre l’incompréhension des pays en voie de développement, dont celle de nos voisins du continent africain, quand on leur parle de dérèglement climatique (thème qui est à la mode avec la Conférence de Paris – COP21 qui approche et des débats préparatoires qui ont lieu ces temps-ci) et de développement de stratégies bas carbone. Pour eux, contrairement aux pays du Nord, transition écologique et croissance économique s’opposent.
 
C’est un fait : il faut probablement assouvir un certain niveau minimum de bonheur matériel (lui-même invariablement lié au consumérisme, selon la théorie de Maslow) avant d’opter pour des valeurs plus sûres, plus pures. Parce que clairement, pour occulter la croissance, il nous faut changer de mode de vie et consommer moins. Maurice, contrairement aux pays développés, et ses citoyens, qui touchent entre Rs 3 000 et Rs 25 000 par mois, ont sûrement encore besoin de consommer et de connaître plein de bonheur matériel d’abord.
 
Mais si on se trompait ? Si la bonne question à se poser était : notre modèle de prospérité actuel, basé sur la croissance, est-il vraiment viable à long terme ?
 
La réponse à cette question pourrait nous éloigner des discussions sur l’évolution bête et méchante du PIB. Elle pourrait nous freiner légèrement, juste assez pour lever la tête du guidon et pour réfléchir en d’autres termes, comme «Bonheur national brut», qui mobilisent depuis quelque temps chercheurs et statisticiens.
 
Dans plusieurs pays développés, il existe des indicateurs alternatifs de développement qui démontrent que la croissance n’entraîne pas automatiquement le bien-être de la population. Au contraire, ces études affirment que vivre dans le mythe de l’exponentielle croissance ne peut que détruire la planète. Les «avocats de la décroissance» plaident pour travailler mieux, pour consommer moins et pour réfléchir plus, car une décroissance aurait au moins le mérite de sauvegarder notre écosystème, surtout s’il est fragile et vulnérable comme le nôtre... La question écologique, si on la prend au sérieux, nous oblige à remettre en cause le système actuel. Et partant à questionner notre Vision 2030.
 
Si, dans la théorie économique traditionnelle, davantage de croissance équivaut à davantage de bonheur (de la population comme du citoyen), les nouvelles donnes révèlent de plus en plus que la relation entre situation financière et bonheur de l’individu est bien plus complexe. La hausse du revenu, lorsque le revenu est faible, aide certes à l’amélioration du bonheur, mais passé un certain seuil (qui varie selon les études et les pays), l’augmentation du revenu n’a plus d’incidence sur le bonheur, qui a, par ailleurs, d’autres déterminants.
 
Auteur de l’essai, «Le monde est clos et le désir infini», l’économiste Daniel Cohen explicite, dans le Nouvel Obs, la question de savoir si la croissance au final n’agirait pas comme une drogue. «L’accumulation de richesses est une réalité incontestable. En trois siècles, nous avons atteint un niveau de revenu par habitant dix fois supérieur à ce qu’il avait été depuis la révolution de l’agriculture. Mais que la croissance disparaisse et la société est traversée par un doute presque métaphysique : ‘ça ne marche plus !’ Les dirigeants doivent impérativement promettre qu’elle reviendra sous peine d’être balayés...»
 
S’il insiste, comme beaucoup de penseurs de notre temps, sur le nouvel impératif économique, Daniel Cohen est de ceux qui doutent que «les États puissent freiner leurs émissions de CO2 à l’issue d’une conférence comme la COP21». Il estime que nous avons développé «un rapport tellement addictif à la croissance que je suis hélas sceptique sur notre capacité à atteindre l’objectif de limiter la hausse des températures à moins de deux degrés par rapport à l’âge préindustriel». Car si on n’a jamais réussi à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, c’est, au-delà des pays et des entreprises, grandement en partie lié à l’individu lui-même. «Un individu ne peut pas être concerné par le respect de la planète s’il ne se sent pas partie prenante de la société où il vit.»
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