Azad Jeetun,économiste et ancien directeur de la Mauritius Employers’ Federation: «Le premier miracle économique a été possible grâce à la contribution des fonctionnaires

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Azad Jeetun, économiste et exdirecteur de la MEF, jette un nouvel éclairage sur la vision économique de sir Anerood Jugnauth et affirme que le premier miracle économique n’aurait pas été possible sans l’apport de hauts fonctionnaires de l’époque.
 
Que le nouveau gouvernement vienne avec trois documents définissant ses grandes orientations économiques en huit mois ne vous surprend-il pas ? Il y a eu le discoursprogramme en janvier 2015, le Budget national en mars et maintenant l’«Economic Mission Statement» du Premier ministre. Tout cela ne crée-t-il pas la confusion dans l’esprit de la population et des opérateurs économiques ?
Il est vrai qu’il y a eu durant ces huit derniers mois trois documents retraçant l’orientation économique du nouveau gouvernement. Toutefois, il faut reconnaître que chaque document a sa raison d’être.
 
Le premier, baptisé Achieving Meaningful Change, avait pour but de définir le programme gouvernemental pour la période allant de 2015 à 2019 en s’appuyant notamment sur le mandat que la population lui a donné lors des élections du 10 décembre 2014. De ce fait, ce discours-programme s’inspire grandement du manifeste électoral de l’alliance Lepep.
 
Quant au deuxième, qui est le discours du Budget 2015 présenté en mars dernier, qui couvre une période de 18 mois, soit de janvier 2015 à juin 2016, c’est un exercice annuel exposé par le ministre des Finances. Il comprend des mesures énoncées dans le discours-programme et exécutées dans le cadre de cet exercice budgétaire selon un calendrier bien établi. De ce fait, je dirais que ces deux documents constituent la base de l’action de tout nouveau gouvernement.
 
Pour ce qui est du troisième document présenté samedi dernier et intitulé Achieving the second economic miracle and Vision 2030, c’est un exercice totalement différent. C’est une feuille de route qui trace la vision de sir Anerood Jugnauth pour le pays et définit sa future orientation économique.
 
Il est évident qu’un tel document exige une plus longue période pour sa conception, voire sa préparation, sans compter tout l’exercice de réflexion qu’il y a eu ces huit derniers mois pour dégager des idées fortes.
 
Mais le plus important, c’est que ce troisième exercice a permis au gouvernement de replacer l’économie au centre de ses priorités. Ce qui m’amène à souligner qu’une fois qu’on comprend la rationalité derrière chaque exercice, il ne devrait pas y avoir de confusion parmi la population et les opérateurs économiques. Il existe une cohérence et un fil conducteur entre les trois documents.
 
Concrètement, quelle évaluation faitesvous de cet «Economic Mission Statement» qui se veut la vision de SAJ pour réussir ce second miracle économique ?
L’Economic Mission Statement de sir Anerood Jugnauth consiste à positionner Maurice dans la ligue des pays à revenus élevés. Mais la finalité d’un tel exercice demeure avant tout le bien-être de la population et l’amélioration de la qualité de vie.
 
On comprend que cette vision du pays jusqu’à 2030 se traduira dans les faits à travers une participation de tous les stakeholders. Le Premier ministre souhaite ainsi impliquer tout le monde dans la réalisation de cette vision économique. Tant mieux.
 
Le document identifie par ailleurs les priorités économiques et les mesures pour les résoudre. De ce fait, il adopte une approche ciblée et stratégique pour chaque secteur, laissant le soin de la gestion macro-économique au ministère des Finances.
 
Ce qui saute aux yeux à l’issue de la lecture de ce document, c’est le rôle moteur que le secteur privé sera appelé à jouer pour la réalisation de ce second miracle économique.
 
Par ailleurs, on relèvera également l’existence d’un «time line» pour chaque projet, une démarche qui a le mérite d’informer les opérateurs économiques et les stakeholders sur la vision de sir Anerood Jugnauth pour chaque secteur économique. Un déficit de communication, qui a traduit l’action gouvernementale ces huit derniers mois, est aujourd’hui réglé. Car le discours de samedi se veut aussi un exercice de relations publiques.
 
Estimez-vous que la prise en main du leadership économique par SAJ viendrait rassurer les opérateurs économiques vu qu’il a été étroitement associé au boom économique des années quatrevingt ?
Le Premier ministre est venu samedi réaffirmer son leadership pour dissiper tout malentendu quant à celui qui est au contrôle des affaires du pays. Ce faisant, il a su insuffler de la confiance au sein de la population et parmi les opérateurs économiques. Son message a été clair : le gouvernement s’est engagé au développement et à la prospérité économique du pays.
 
Il n’est un secret pour personne que sir Anerood Jugnauth est connu pour sa discipline au travail et pour son sens du leadership. Les expériences des années quatre-vingts l’ont bien démontré. Du reste, il est connu comme le père du développement économique, avec son ministre des Finances d’alors, Vishnu Lutchmeenaraidoo. Ce tandem suscite toujours le respect sur le plan international.
 
Ce qu’on peut souhaiter en revanche, c’est que l’initiative du Premier ministre donne une nouvelle impulsion à l’économie et que l’agenda économique prenne le devant de la scène. Je persiste à croire que l’intervention de SAJ était nécessaire pour mettre fin à une longue période de tergiversations pendant les huit derniers mois, où rien ne semble avoir décollé.
 
Par ailleurs, je note que le mode de consultations avec le secteur privé a été structuré autour de la mise en place d’un High Powered Committee sous la présidence du Premier ministre lui-même. Celui-ci est connu pour son engagement, pour sa rapidité à prendre des décisions et pour sa capacité au travail. Comme il a dit qu’il n’allait faire aucune promesse, la population doit savoir qu’il tient toujours parole.
 
Ne pensez-vous pas que SAJ a mis la barre très haut avec son «Economic Mission Statement» en proposant de créer 100 000 emplois d’ici cinq ans et d’attirer dans la foulée plus de Rs 180 milliards d’investissements privés ? Sans compter la croissance économique autour de 5,5 % en 2017 ?
Laissez-moi vous rappeler qu’entre 1983 et 1993, le pays, sous la direction de SAJ, avait créé 150 000 emplois, dont les grosses entreprises avaient généré quelque 94 000 emplois et les petits établissements, 58 000. C’était une période où les industries étaient à forte intensité de capitaux. Aujourd’hui, la situation est différente avec une économie tournée vers les services.
 
Toujours est-il qu’entre 2003 et 2014, il y a eu la création de 63 000 emplois, dont 16 000 personnes recrutées par les grosses entités et 46 000 par les petits établissements. Créer 100 000 jobs est certes un défi ambitieux. Ce n’est pas une mince affaire.
 
L’exercice de création d’emplois dans chaque secteur doit être basé sur des projets annoncés dans le document. Toutefois, la réussite de cet exercice passera forcément par la réalisation des projets et par la reprise des investissements. Il va de soi que les secteurs identifiés comme porteurs de croissance et générateurs d’emplois nécessiteront des compétences pointues et des professionnels qualifiés. Il nous faut ainsi investir massivement pour attirer ces investissements colossaux afin qu’on soit en mesure de créer des emplois sur une grande échelle.
 
L’investissement privé tourne aujourd’hui autour de Rs 56 milliards. Il est évident que ce montant doit être substantiellement augmenté pour atteindre cet objectif. Le Premier ministre a fait état de quelque 40 projets majeurs d’investissements d’un montant deRs 183 milliards. La question qu’il faut se poser est : comment va-t-on augmenter notre taux d’investissement et doper notre niveau de croissance. Tout dépendra de la performance des secteurs clés du pays.
 
Par ailleurs, il est bon de préciser que la croissance du pays a tourné autour de 3 % pendant au moins une décennie. Or, pour pouvoir générer des emplois sur une grande échelle, nous devons viser une croissance d’au moins 6 % annuellement.
 
Certes, aujourd’hui, nous avons des «economic assets» que nous n’avions pas en 1982. À l’époque, il n’y avait que deux piliers, le sucre et la zone franche d’exportation, porteurs de croissance. Aujourd’hui, la base économique est beaucoup plus élargie avec de nouveaux secteurs sur lesquels le gouvernement peut s’appuyer pour diversifier sa croissance. Le Premier ministre privilégie une approche ciblée avec l’identification de nouvelles industries. Les projets annoncés sont nombreux mais tout dépendra de la phase d’exécution.
 
SAJ ne souhaite pas que les opérateurs privés développent une attitude de «Wait & See » et il l’a clairement rappelé samedi dernier à Ébène. Or, il est clair que sans un engagement ferme de la part du secteur privé, la nouvelle vision de SAJ d’un nouveau modèle économique ne sera pas hélas transformée en réalité ?
Le Premier ministre a insisté auprès du secteur privé qu’il ne doit pas adopter une attitude de «wait & see». En fait, ce qui s’est passé réellement sans aucune raison valable.
 
Les opérateurs économiques ne vont pas investir dans un climat d’incertitude. De la même manière, les investisseurs étrangers ne sont pas intéressés à venir à Maurice si la communauté des affaires se montre frileuse.
 
Aussi, une trop grande ingérence du gouvernement dans les affaires ne favorise pas un environnement serein. Je dirais aussi qu’une prolifération d’organismes parapublics avec l’actionnariat d’État ne favorise pas la confiance quant aux intentions réelles du gouvernement par rapport aux activités du secteur privé. Aussi, il ne faut pas passer sous silence que le climat d’affaires était devenu flou dans le sillage de l’affaire BAI.
 
Il est important de souligner que le gros des investissements dans l’économie du pays relève du secteur privé. Si le climat d’affaires n’est pas favorable, l’investissement ne décollera pas.
 
D’ailleurs, on relèvera que le secteur privé sera appelé à investir le double de l’investissement du secteur public durant les cinq prochaines années. Le gros de ces investissements sera dans les «smart cities» et dans le développement foncier. Quant au gouvernement, il se chargera de mettre à l’exécution de gros projets d’infrastructure.
 
La responsabilité de cette mission repose sur les épaules du secteur privé mais aussi sur les fonctionnaires qui ont été appelés samedi à changer de «mindset». Pensez-vous que ces hauts fonctionnaires seront à la hauteur pour aider à réaliser ce nouveau projet économique de Mauritius Incoporated ?
Effectivement, le Premier ministre appelle à un nouveau «mindset» de la part des fonctionnaires. Ayant travaillé avec plusieurs grands commis de l’État, je peux témoigner qu’il y en a eu certains de grand calibre qui ont énormément aidé au développement économique. Le premier miracle économique n’aurait pas été possible sans la contribution de hauts fonctionnaires. Néanmoins, il y a «room for improvement».
 
Des instiutions doivent agir comme de véritables facilitatrices. Ce changement de «mindset» chez les fonctionnaires viendra aussi par le biais de la formation, qui doit être une priorité. Le pouvoir de tout contrôler doit être remplacé par le pouvoir de tout faciliter.
 
Nous devons améliorer les facilités nécessaires aux investisseurs pour faire du business à Maurice et vous savez aussi bien que moi comment il peut être un parcours du combattant pour acquérir des permis et autres licences, plus particulièrement pour les «start-up» et des PME.
 
Visiblement, SAJ joue sa crédibilité s’il n’arrive pas à mettre en place sa feuille de route ou s’il ne récolte pas les fruits de son ambitieux projet économique. Êtesvous sceptique quant à ses chances de réussite ?
SAJ est un fin politicien. Il sait que les risques sont gros. Il a dû observer les récents événements qui se sont déroulés depuis le début de l’année. Il est venu personnellement en avant pour renverser la vapeur vu qu’il sentait que la situation échappait à son contrôle.
 
L’économie prenait le chemin d’une déroute et il a dû mettre un frein à cette situation. Car si les choses étaient laissées ainsi, nous n’aurions pas de miracle économique mais plutôt de marasme économique.
 
On peut compter sur le leadership de sir Anerood Jugnauth pour get things done mais chacun doit apportersa pierre à l’édifice. On ne cessera de dire que le succès dépend du dur labeur, de la discipline et les sacrifices. Comme John Kennedy disait à l’époque : “If we can dream it, we can do it”.
 
SAJ a tracé les contours de cette feuille de route. Si échec il y a quant à la réalisation de sa vision, ce n’est certainement pas que la vision est mauvaise mais probablement à cause des politiques et les actions entreprises qui n’ont pas été correctes. D’où l’urgence de se focaliser sur ces deux domaines.
 
Dans cet «Economic Mission Statement», SAJ privilégie neuf piliers économiques susceptibles de porter la croissance du pays à 5,5 % à partir de 2017, dont l’économie bleue, les Tic, la filière manufacturière, le tourisme, l’énergie ou encore l’immobilier et les Smart Cities. Estimez-vous que ces secteurs peuvent potentiellement encore créer des emplois et attirer des investissements ?
Disons qu’il faut rêver grand et c’est ce que s’attelle à faire «Vision 2030». Toutefois, il n’est pas possible de viser une croissance de 5,5 % si nous nous basons sur la performance deplusieurs secteurs en 2015, tels que les Tic qui ont connu une croissance de 6,8 %, du «seafood» dont la croissance a été de 7,8 % ou encore des services financiers avec une croissance de 5,3 %.
 
Il nous faut parallèlement privilégier d’autres secteurs en les boostant, comme le textile qui croît de 1 %, le secteur manufacturier à 1,9 % et l’immobilier à 2,2 %, alors que la construction emprunte une croissance négative depuis ces cinq dernières années. Ces secteurs peuvent encore potentiellement créer des emplois.
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