José Poncini, père fondateur de la zone franche : «Le port et la technopole de Jin Fei doivent être développés en priorité»

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L’industriel de 87 ans jette un regard tranchant sur le concept de smart cities. Il raconte aussi comment il a lancé l’idée des zones franches dès 1957, ce qui avait fait de lui un pestiféré aux yeux de l’establishment britannique.
 
◗ Que peut bien faire un visionnaire à la retraite ?
(Rires) Il continue à avoir ses visions. Ou bien même ses antivisions…
 
◗ Que vous a inspiré l’annonce de la création des «smart cities» ?
C’est une idée fantastique parce qu’on ne faisait plus rien. Il y a une fulgurance absolue de projets avec ce nouveau gouvernement. Cependant, nous aurons un problème financier énorme si nous voulons tout réaliser en même temps. Mieux vaut démarrer par les projets les plus importants, ceux qui rapporteront le plus à Maurice. Je pense que le port et Jin Fei comme technopole ont priorité sur les autres.
 
◗ Comment concilier les technopoles et nos bonnes vieilles villes ?
La ville a quelque chose d’infiniment supérieur à une technopole. La ville est un lieu de vie spirituelle, a contrario de la technopole qui est extrêmement froide. Malheureusement, on laisse pourrir nos villes. Avez-vous déjà traversé Curepipe à la nuit tombée ? Ou Rose-Hill ? 
 
Le centre culturel d’une ville, qui en est la partie spirituelle, c’est un café, une église, un théâtre… Ça parle de la vie. Qu’est-ce qu’on a prévu pour ces smart cities afin que les gens puissent y vivre et s’amuser ? Il semble qu’il y ait eu une vision platonicienne sans penser à ce qui manquait à l’idée…
 
◗ Parlons de la zone franche…
Je l’ai créée complètement seul, en me basant sur ce que j’avais appris durant mes années d’études en Suisse. Je suis né à Maurice. Mes parents sont suisses. Ils voulaient rentrer à Lausanne. J’avais huit ans quand mon père a décidé de m’envoyer chez son frère afin que je puisse m’adapter au système scolaire. La guerre a éclaté. Je suis resté coincé en Suisse jusqu’à l’âge de 19 ans. J’y ai développé un sentiment antieuropéen, voyant en Maurice un Éden légendaire, d’où mon retour. Enfant, je devais accepter le jeu mais je pensais différemment, ce qui a fait de moi un sacré personnage. J’ai toujours refusé de suivre le troupeau.
 
J’ai fait un bac littéraire. À la faculté des hautes études commerciales de Lausanne, j’ai étudié la décentralisation industrielle. C’est de manière académique que j’ai attaqué le problème de la zone franche. J’ai quand même eu l’apport de deux personnalités formidables : l’ancien contrôleur des douanes Yves Appasamy et le secrétaire au ministère de l’Industrie Benoît Arouff.
 
◗ Vous a-t-on mis des bâtons dans les roues ?
Oui. À l’époque, l’innovation était considérée comme de la délinquance. Elle créait des bousculades, faisant perdre du terrain à des passe-droits.
 
◗ Qu’est-ce qui vous a incité à explorer cette voie ?
Le déclencheur a été la démographie galopante à 3 %. C’était épouvantable. On allait droit dans le mur. On est en 1957. Je présente mon projet au secrétaire financier colonial George Wilson. Je lui explique qu’on fera face à un grave problème social et lui suggère de transformer cette épée de Damoclès en une richesse potentielle.
 
Il rejette mon idée à cause de l’isolement géographique, l’absence de formation professionnelle et notre incapacité à aller faire du marketing en Europe. Je lui ai pourtant dit : «Raisonnons ensemble pour court-circuiter ces raisons. Trouvons une faille. Menons une étude dans les pays européens faisant face à un manque de main-d’oeuvre. Travaillons sur des micro-objets pouvant voyager par avion, ce qui allait réduire le problème de l’isolement et du fret.»
 
◗ Pourquoi pensiez-vous que cela allait fonctionner ?
J’avais mené ma propre étude auprès des entreprises suisses spécialisées dans la pose de pierres d’horlogerie, venant moi-même d’une famille d’horlogers. J’ai appris qu’elles n’arrivaient pas à trouver des employés pour le perçage de pierres. Elles devaient recourir à une maind’oeuvre espagnole, italienne et portugaise.
 
J’ai expliqué à Wilson qu’on pouvait détourner cette opération de leur chaîne vers Maurice. Comme on réintègre tout à la chaîne d’origine avec une valeur ajoutée, il n’y a pas à se soucier de l’aspect marketing. Pour Wilson, c’était un artifice. Dès le lendemain, toute l’intelligentsia britannique a cessé de me dire bonjour. Je suis devenu l’ennemi public n°1, le communiste, l’escroc…
 
Sans le savoir, je venais de dénoncer le principe qui faisait vivre l’État colonial. C’était aux colonies de créer les matières premières et à la métropole de les transformer. J’inversais en quelque sorte ce processus. On m’a boycotté pendant à peu près quatre ans.
 
◗ Comment votre idée a-t-elle finalement vu le jour ?
Le cyclone Carol est arrivé et a réveillé les esprits. On n’avait jamais vu un cyclone comme ça. 50 000 maisons aplaties, l’industrie sucrière à terre, les cannes arrachées… Le gouvernement britannique a alors fait venir l’économiste James Meade, futur prix Nobel, pour présider une commission visant à permettre à Maurice de s’appuyer sur des ressources autres que la canne pour sa survie.
 
Après trois mois, il n’avait rien trouvé. Wilson m’a contacté et m’a dit que Meade voulait entendre ce que je lui avais proposé. Je me suis rendu au bâtiment du Trésor où m’attendait la commission. Dans une salle très mal éclairée, j’ai déballé mon projet. À la fin, je me suis assis. Devant le silence de Meade, je m’apprêtais à partir lorsque l’économiste m’arrête.
 
Il me dit : «We have been working for three months but we found nothing. I realise that you are a dreamer. Not only a dreamer but a very dangerous dreamer.» Je lui demande pourquoi. Il me répond : «Vous avez eu une idée et nous allons nous pencher sur votre idée.» J’avais près de 30 ans. Il m’a dit que j’étais trop académique et me propose de venir avec un rapport.
 
À partir ce moment-là, on m’a déroulé le tapis rouge. C’est là qu’on me donne Arouff et Appasamy. C’est ce dernier qui a eu la brillante idée de placer les zones franches là où il y a de la main-d’oeuvre. Beaucoup de pays ont accepté ce concept et le pic a été atteint durant les années 90. On aurait dû le breveter…
 
◗ Comment sir Edouard Lim Fat s’est-il retrouvé dans l’aventure ?
Il a mené une étude géographique dans plusieurs pays. Quand on a lancé la zone franche, il a été le premier à ouvrir une usine de peluches. D’où le fait qu’il ait été dépeint comme le père de la zone franche. Moi, je m’en fiche… Il a même été anobli par la reine. Moi, on m’en voulait tellement qu’on a refusé à mon entreprise, Micro Jewels, un certificat de zone franche. Avis aux innovateurs.
 
◗ Les politiciens ne vous ont pas aidé ?
Personne. Hormis le Dr Philippe Forget et l’express dont il était le rédacteur en chef. Sir Gaëtan Duval était contre la zone franche. Il incitait à l’émigration massive. Pour moi, l’indépendance politique devait aller de pair avec l’indépendance économique. Comme tout Suisse, je n’étais ni pour, ni contre l’indépendance. J’ai été remarqué par sir Seewoosagur Ramgoolam qui m’a proposé d’être ministre des Finances. Il avait bon espoir que j’entre au Parti travailliste. Ensuite, il y a eu Jean-Claude de l’Estrac. Il a été un ministre qui avait de la vision.
 
◗ L’alliance Lepep promet le plein-emploi d’ici six mois. Vous y croyez ?
Cette fulgurance de projets devrait créer des emplois. Mais qui va construire les smart cities ? Les Chinois ? Les Mauriciens ne veulent pas travailler. Il y a un laisser aller pas possible. Il faudra bien qu’ils se réveillent un de ces quatre matins. Il y a un mépris pour le travail manuel. Pourtant, il faut rendre à ces métiers leurs lettres de noblesse. J’y ai travaillé pendant trente ans, sans succès. Disons que vous êtes menuisier. Je vous garantis que vous allez avoir une clientèle énorme si vos produits sont de qualité. De là, vous allez créer votre propre entreprise.
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