Violences sexuelles sur les enfants: pourquoi tant d'années pour dénoncer ?

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Dans l’affaire Michel de Ravel, ici au CCID en 2012, les victimes ont porté plainte une quinzaine d’années après les abus.

Dans l’affaire Michel de Ravel, ici au CCID en 2012, les victimes ont porté plainte une quinzaine d’années après les abus.

Lorsqu’un étranger sort de nulle part et agresse un enfant, c’est beaucoup plus facile pour ce dernier de le dénoncer… Mais il s’agit d’un nombre infime. Le plus souvent, l’agresseur est un adulte proche, en qui la victime a confiance, qu’elle aime. Conséquence : elle se tait. Même des années après…
 
Vous avez 8 ans. Un adulte, que vous respectez, qui incarne l’autorité, que vous craignez parfois, mais que vous aimez, vous ordonne de le masturber, une fois, dix fois… Tout en vous expliquant que c’est votre secret à tous les deux. 
 
Certes, il n’en arrive pas là du jour au lendemain. Il aura d’abord créé une complicité avec vous, aura tissé sa toile pour mieux vous prendre au piège. Il vous aura peut-être donné Rs 25. Fait des compliments ou un cadeau. Vous sentez bien qu’il se passe quelque chose de pas bien, d’anormal, mais c’est lui le grand, lui qui sait mieux. Et vous ne voulez pas le décevoir. En plus, vous avez accepté ses présents. Vous avez honte. Vous vous taisez. Et puis vous enfouissez ce secret tout au fond de vous, pour qu’il ne vous morde pas.
 
Vingt ans plus tard, vous sentez qu'il y a quelque chose qui vous démange qui ne va pas, vous avez un profond mal de vivre. Vous avez l’impression que vous ne valez rien. Et tuot d'un coup, vous vous souvenez. Mais l’enfant qui est en vous continue de crier : «Ne dis rien, tout est de ta faute. Personne ne va te croire !»
 
Et, en effet, bien souvent, personne ne croit l’enfant victime ou l’enfant victime devenu adulte. Ou ne veut le croire. Ce qui les décourage de parler et, au-delà, de porter plainte.
 
Il n’y a pas prescription pour les délits et crimes sexuels à Maurice. Il y a une bonne raison à cela : les victimes prennent souvent des années avant de décider à  dénoncer leurs abuseurs. A la  mi-juin, une femme a porté plainte 40 ans après contre son frère. Contre l’avis de sa famille, qui lui conseillait de tourner la page. «J’essaye chaque jour de me reconstruire, même si une bonne partie des membres de ma famille ne m’adresse plus la parole. Il n’y a que moi et moi seule qui peux comprendre la souffrance que j’ai endurée», avait-elle confié à l’express.
 
En mai, une autre femme a fait une déposition contre un ex-policier pour viols répétés, 20 ans après le délit. Une handicapée mentale a allégué que son père a abusé d’elle sexuellement alors qu’elle était âgée de 10 ans. Michel de Ravel a été arrêté en 2012 après que cinq femmes ont porté plainte contre lui pour abus sexuels alors qu’elles étaient encore enfants, soit une quinzaine d’années après les faits.
 
Dans le premier cas, l’agresseur est un frère, dans le second un policier, puis un père et ensuite un proche de la famille. Ce sont des personnes proches, censées entretenir des liens de confiance, revêtant une forme d’autorité. Comment l’enfant peut-il se faire entendre face à elles ? Comment l’enfant peut-il s’opposer à ces actes d’agression ?
 
Le silence est donc une chape de plomb dans les cas d’abus sexuels. Encore plus dans des cas d’inceste, où la famille va tout faire pour nier les faits et préserver un semblant d'unité.
 
Dans plus de 90 % des cas d’abus sexuels sur enfants, l’agresseur est un proche. L’enfant va être écrasé sous ce secret. Il va se taire, par honte, par un sentiment de culpabilité. Peut-être aussi parce que l’agresseur l’aura menacé de représailles. Lui et ses proches. Il aura donc peur, aussi, de cet adulte bien plus fort que lui, moralement et physiquement.
 
Peut-être que c’est un être cher auquel il ne voudra pas qu’on fasse de mal, son grand-père, son père, sa nounou. Peut-être aussi qu’il aura peur de faire de la peine à sa mère s’il raconte ça, ou que ses parents se fâchent. Entre eux ou contre lui. De toute façon, son agresseur lui a dit que personne n'arriverait à  le croire, et ça, il le croit bien, car on ne fait pas attention à lui.
 
Et les années passent. L’enfant, devenant adulte, est bousillé psychologiquement, mais continue à se taire. Il faut qu’il entame un gros travail sur lui-même, de reconstruction, d’accompagnement psychologique, pour qu’il ne soit plus cet enfant sous l’emprise de son agresseur et puisse l’affronter, ainsi que le regard des autres, la complicité (inconsciente ou pas) de la famille.
 
Les victimes développent aussi des systèmes de défense face aux violences sexuelles, qui font que, parfois, elles oublient. Leur cerveau se déconnecte. Ce n’est que des années après, à l’occasion d’un geste (le père incestueux qui pose sa main sur le nouveau-né de sa fille, des couches que l’on change), que quelque chose fait «tilt», des images reviennent, le corps exprime un rejet extrême.
 
Parfois, sous la pression des proches ou même de l’agresseur, la victime peut aussi se rétracter. Il faut garder à l’esprit qu’une victime d’abus sexuels est une personne fragilisée. Qui aura parfois des tendances suicidaires, un recours à la drogue et à l’alcool. Ses repères, ses valeurs, ont été perturbés par les agressions dont elle a été victime.
 
Ce qui peut paraître logique pour un être bien dans sa peau, à savoir «dénoncer tout de suite», n’est pas aussi évident pour une victime…

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