Davina Ittoo et Jean Lindsay Dookhit, lauréats du prix Jean Fanchette 2015 : «Les Mauriciens ont transformé les politiciens en Dieux vivants»

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Elle arrive avec sa mère, il a choisi son vélo. Davina Ittoo et Jean Lindsay Dookhit ont au moins un point commun : mardi, ils ont reçu le prix Jean-Fanchette des mains du nobélisé Le Clézio. Cela méritait bien un passage de l’écrit à l’oral...
 
Qu’est-ce qui a changé dans vos vies depuis mardi ?
 
Davina Ittoo. Beaucoup de choses. Je sens trop d’agitation, ça me perturbe. Je suis une solitaire, je n’aime pas la foule. Soudainement, des inconnus s’intéressent à moi et me poussent à me raconter, c’est un exercice éprouvant.
Jean Lindsay Dookhit. La plupart des gens courent derrière les journalistes et la publicité, pas vous ?
D.I. Non, ce succès trop brusque creuse des choses en moi. Je sais que je renvoie l’image d’une femme qui a tout pour elle mais ce n’est pas le cas. Lisez ma nouvelle et vous comprendrez.
 
Quel compliment vous a fait le plus plaisir ?
 
D.I. Les mots de Jean-Marie LeClézio ; il a trouvé mon texte sombre et créatif. J’ai aimé ce mot, «sombre».
J.L.D. Moi, c’est le mot «universel» qui m’a frappé. De la part d’un Prix Nobel de littérature, c’est un sacré compliment. Avant cela, j’ai écrit une vingtaine de nouvelles en anglais qui sont passées quasi inaperçues… dont le texte qui m’a valu ce prix. Je l’avais écrit en anglais, il y a dix ans, ça n’a fait aucun bruit. Il a suffi que j’adapte l’histoire en français pour que le succès soit immédiat. Si vous écrivez en anglais à Maurice, tout le monde passe à côté.
D.I. J’écris en français mais je ne suis pas née avec cette langue. J’ai mis du temps à la parler.
J.L.D. Même chose pour moi...
D.I. À la maison on parlait uniquement le créole. Demain, si j’ai des enfants, c’est d’abord le créole qu’ils apprendront. Mais j’ai aimé mon vécu français.
 
Vos livres ne sont pas encore imprimés. De quoi parlent-ils ?
 
J.L.D. Cette brûlante envie de servir est une histoire d’éruptions, au pluriel. Les volcans de l’île Maurice se réveillent, les premières personnes à fuir sont les hommes politiques. À 17 ans, une nuit, j’ai fait ce rêve. Ce texte est né d’un songe.
D.I. Un songe prophétique ! (rire)
J.L.D. Absolument ! L’autre jour, notre cher Premier ministre a dit : «Labank pé al crash. Eski mo pli kouyon mwa ? Mo tir mo kass an prémié !» Un journaliste s’est demandé ce qui arriverait si un volcan entrait en éruption, comme s’il avait lu dans mes pensées !
D.I. La Proscrite raconte l’histoire d’une femme violée qui sombre dans une folie meurtrière. Elle est violée par les amis de son mari…
J.L.D. (il coupe) Ça existe, ce n’est pas qu’une fiction.
D.I. Je sais. En toile de fond, il y a le drame de l’alcool, bien réel. Nous sommes un peuple qui se dit éminemment religieux, pourtant, l’alcool est partout, dans toutes les communautés. Le nom de Dieu aussi est partout. C’est l’un des paradoxes mauriciens : l’alcool fait partie de nos Dieux. Le soir on boit, le lendemain on est au temple. Le rituel a pris le pas sur le spirituel.
Il faudra encore une, peut-être deux générations pour que les mentalités commencent à changer sur ce système patriarcal qui règne à Maurice. Dans ma culture, la culture hindoue, la domination masculine est tellement ancrée que nous ne l’apercevons plus. Ça, il faut que ça change. Il faut que les femmes arrêtent d’avoir peur du mot divorce. On peut exister sans être une mère ou une épouse.
J.L.D. You must fight for it. Les femmes ne se battent pas assez. Bizin lager, parlez, écrivez !
D.I. Je suis d’accord, on ne se bat pas suffisamment. Mais c’est compliqué d’être une femme mauricienne. Je vois un grand engouement pour la nouvelle présidente de la République. Mais quel leurre ! Cette femme n’a aucun pouvoir.
 
La violence conjugale, la poltronnerie politique : vos livres ont les deux pieds plantés dans l’actualité…
 
J.L.D. C’est vrai. En ce moment les politiciens me font vomir. Une Cour de Justice décrète que M. Untel est coupable : tollé ! Cette façon d’intimider la justice m’écoeure.
D.I. Parce qu’à Maurice l’homme politique est élevé au rang de Dieu.
J.L.D. Je suis d’accord, les Mauriciens ont transformé les politiciens en Dieux vivants.
D.I. Cette glorification du chef m’exaspère. Nous sommes tous responsables, c’est le peuple qui a façonné cette figure déifiée des gouvernants.
J.L.D. Les vrais héros sont anonymes. Tous les jours, des Mauriciens font des choses extraordinaires. Ils le font dans l’ombre, nous n’en savons rien, donc ils n’existent pas. L’homme politique, lui, est partout. On a pour lui une sorte de fascination malsaine. On adore le critiquer dans notre salon mais si on le croise, tout de suite, respect.
D.I. Maurice est peuplé de moutons. On ne questionne pas nos propres choix.
J.L.D. Moutons, oui, mais pas si bêtes. Regardez ce qui s’est passé aux dernières élections. Les «moutons» ont quand même donné une bonne leçon à ceux qui se croyaient intouchables. Comme quoi, les politiciens subissent les événements qu’ils prétendent diriger.
 
Quel personnage politique ferait un bon personnage de roman ?
 
J.L.D. Une créature hybride à michemin entre Gaëtan Duval et Paul Bérenger. Mais le Bérenger d’autrefois.
D.I. Même maintenant, regardez sa verve, il a une énergie communicative…
J.L.D. (il coupe) Mouais… Le discours est de plus en plus décousu.
 
Vos livres ont-ils été difficiles à «coudre» ?
 
D.I. J’ai écrit La Proscrite en sept nuits.
J.L.D. Alors là, je suis bluffé ! Je suis incapable d’écrire plus de cent mots par jour. Mais je suis régulier. Tant que je n’ai pas mes cent mots, je ne dîne pas. Au bout d’une année, j’ai un livre.
D.I. Ah bon ? Je ne fonctionne pas du tout comme ça.
J.L.D. Au départ d’une histoire, j’ai deux points de repères : je connais le début et la fin. Ensuite je relie les points au rythme de cent mots par jour. C’est ma technique à moi.
D.I. Pour moi, écrire est un saut dans le vide. Je m’assois devant mon ordinateur, je mets de la musique et je me laisse porter. Savoir où je vais ne m’intéresse pas, je ne planifie rien. Ce sont les personnages qui m’emmènent, pas l’inverse. L’histoire décide.
J.L.D. J’ai besoin de rigueur, de discipline. Sans doute une déformation professionnelle : je suis informaticien.
D.I. «Discipline» est un mot que je n’aime pas...
J.L.D. Vous aimez quel mot ?
D.I. «Passion».
 
À l’ère du tout-image, que peut-on attendre des mots et de la littérature ?
 
J.L.D. La littérature prédit l’avenir. Le poète et le philosophe posent la première brique, l’ingénieur s’appuie dessus pour construire. Jules Verne est un bon exemple. Et puis, écrire, c’est un peu avoir plusieurs vies.
D.I. J’ai besoin d’écrire pour sentir que j’existe. Grâce à l’écriture, je deviens cet Autre que je ne suis pas. La littérature a le pouvoir de mettre le monde en mouvement, en tourments aussi. De la première à la dernière ligne, il est toujours question de cela, de nos mal-être les plus intimes. Poser des mots sur nos tourments les apaise… ou pas.
 
Vous êtes ce que l’on appelle des «universitaires». Pourquoi si peu d’enseignants prennent la parole sur des sujets d’actualité ? Est-ce uniquement par peur des représailles ?
 
J.L.D. Oui. Critiquer le gouvernement, c’est prendre le risque de ne pas avoir de promotion.
D.I. Les intellectuels sont bâillonnés parce que tout est politisé. Moi, je commence tout juste dans l’enseignement. Puis-je me permettre de critiquer ? Jusqu’où ? Et si je «saute», si j’ai un loan à rembourser, je fais comment ? Tout est compromis à Maurice. Celui qui prend une posture extrême risque de tout perdre.
J.L.D. Cela ne doit pas empêcher la parole de circuler. Un universitaire peut s’engager subtilement, je ne m’en suis pas privé quand j’étais à l’université. Lors du 30e anniversaire de l’Indépendance, il n’y en avait que pour Seewoosagur Ramgoolam. Chacha ceci, Chacha cela… J’ai pris ma plume pour dire que cet homme n’était pas un Dieu, qu’il avait commis des gaffes. L’express a publié mon billet.
D.I. Le problème, c’est que l’Histoire n’est pas enseignée. J’en ai pris conscience aux dernières élections, quand j’ai entendu parler d’Azor Adélaïde pour la première fois. J’ai demandé à mon père qui c’était, il a failli s’étrangler (rire). Et pour revenir à Chacha, oui, il fait partie de ces personnages mythifiés sans mesure.
J.L.D. Où sont les intellectuels ? C’est une vraie question. Il y a quelqu’un que j’admire : Jack Bizlall. He talks sense, même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui.
D.I. Cet homme est courageux.
 
Pourquoi demande-t-on à Miss Mauritius d’avoir un avis sur tout alors qu’un comédien est censé rester dans son théâtre et un peintre derrière sa toile ?
 
D.I. Parce que la culture et la créativité ne sont pas valorisées. Que crée-t-on à Maurice ? Rien, on est dans l’imitation. Il faut voir qui a été nommé ministre des Arts et de la culture. J’ai rencontré ce monsieur et… (elle s’interrompt)
J.L.D. Et ?
D.I. Je ne sais pas comment le dire… (Visage grave) Disons que j’ai vécu une expérience personnelle. Je n’ai pas envie de m’étendre mais un jour il faudra que ça sorte.
J.L.D. Ce qu’il faut sortir, c’est un livre sur les éternuements de ministres. Vous verrez, ce sera un best-seller, ça va passionner les gens. Faites ce livre, je suis sérieux. Si vous ne l’écrivez pas, je l’écrirai moi-même.
D.I. Dans mon prochain livre, je vais essayer de me mettre dans la peau d’un homme.
J.L.D. Moi je raconte l’histoire d’un homme qui aime les jouets. C’est un peu autobiographique, j’en suis à mi-chemin.
 
Vous avez vécu plusieurs années loin de Maurice. Étiez-vous plus heureux ?
 
D.I. Non ! J’aime ce pays infiniment, je suis revenue pour lui.
J.L.D. Moi aussi, je suis heureux ici. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs.
D.I. J’ai besoin de cette terre, j’ai besoin de voir mon ciel, mon soleil, mes champs de canne. Oui, j’aime mon pays d’un amour profond, politiciens ou pas, peuple-mouton ou pas. Ma terre est autre chose que cela, je m’estime bénie d’être née ici.
J.L.D. Vous savez, j’ai étudié en Angleterre. J’ai travaillé quelques années à Maurice puis j’ai eu un visa australien – ils manquaient de programmeurs informatiques à l’époque. Je gagnais très bien ma vie là-bas mais après trois ans, j’ai décidé de rentrer. Je ne l’ai jamais regretté. Ici, on a le temps de vivre. C’est peut-être la chose la plus précieuse qu’un pays peut vous offrir, avoir le temps de vivre. Quand vous avez ça, gagner cinq fois moins d’argent n’est pas un problème. Il faut juste pouvoir s’aérer de temps en temps.
D.I. Vous faites comment ?
J.L.D. Là, j’ai un projet : partir aux Seychelles en voilier.
D.I. : Vous m’emmenez ?
 
Davina Ittoo
Âge : 31 ans.
Activité : reviewer à l’Open University of Mauritius.
Formation : doctorat en lettres modernes.
Signe particulier : a vécu les 12 dernières années à Paris.
Prix Jean-Fanchette 2015 pour : La Proscrite, une nouvelle, son premier ouvrage.
 
Jean Lindsay Dookhit
Âge : 65 ans.
Activité : retraité de l’Université de Maurice, ex-chargé de cours en informatique.
Formation : mathématiques et informatique.
Signe particulier : il «rêve de traverser le Bosphore à la nage, comme Lord Byron».
A publié : une vingtaine d’ouvrages, principalement des nouvelles en anglais.
Dernier ouvrage : He came from Chagos (2014).
Prix Jean-Fanchette 2015 pour : Cette brûlante envie de servir, une pièce de théâtre.
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