Yuvan Beejadhur, expert en économie océanique: «Maurice grandira par la mer»

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L’économie bleue, un océan de promesses. Pour Yuvan Beejadhur, c’est du concret. Depuis la Banque mondiale à Washington, il s’y consacre au quotidien. Pour que nos ambitions ne fassent pas plouf, le gouvernement vient de faire appel à lui. Rencontre au bord de l’eau.

Trente-cinq ans et déjà dix ans carrière comme enseignant, économiste à l’Organisation des Nations unies (ONU) et conseiller auprès de la Banque mondiale : seriez-vous un homme pressé ?

(Sourire) Je suis surtout un passionné, cela ouvre pas mal de portes. J’ai travaillé à Genève, à New York, aujourd’hui à Washington, je vois du pays ! Mes parents m’ont transmis un bagage solide, mes professeurs aussi, je leur dois beaucoup. Si là-dessus vous croyez en vous et que vous avez un peu de chance, tout est possible. 

Quel est votre quotidien à la Banque mondiale ?

Je dirige une équipe dédiée à l’économie océanique. Nous accompagnons des projets dans différentes régions du monde. C’est le but de mon passage à Maurice : le ministère des Finances a sollicité la Banque mondiale pour concevoir un plan d’action. Nous allons aider Maurice à exploiter pleinement le potentiel de son océan. 

Ce concept d’économie océanique recouvre quoi, concrètement ?

Toutes les initiatives qui conduiront demain à une croissance durable par la mer, la «croissance bleue». Si l’océan était un pays, il serait la 7e puissance économique au monde, juste devant le Brésil. Mais cette manne financière est menacée par la pollution. La croissance bleue signifie d’abord et avant tout prendre soin de l’océan. 

Pour en espérer quoi ?

Des emplois, de la croissance. Le potentiel est là : plus de deux millions de kilomètres carrés de mer se trouvent sous juridiction mauricienne . Pour l’instant, le pays se contente d’exploiter quelques secteurs traditionnels : la pêche, le seafood, le tourisme, les loisirs nautiques ou les activités portuaires. C’est bien, mais c’est insuffisant. La croissance bleue se trouve dans les énergies renouvelables marines, dans les biotechnologies. Les eaux mauriciennes regorgent probablement de gisements de matières premières et d’énergies encore inexploitées. C’est le laboratoire de demain : de l’industrie pharmaceutique à la diététique, de la cosmétique aux biocarburants. 

Mais ce puits de ressources, nous n’en prenons pas soin. On le pollue, on le surexploite…

La croissance bleue propose justement une autre approche, basée sur les trois piliers du développement durable que sont l’économie, le social et l’environnemental. Si on regarde uniquement l’opportunité économique, on va dans le mur. Un océan-poubelle, pillé, dégradé, conduira l’île Maurice à davantage de pauvreté. L’objectif, c’est une croissance durable et protectrice. Cela exige une prise de conscience : la protection de l’environnement et le développement économique sont, sur les océans, plus inextricablement liés que sur terre. 

Peut-on tirer de la mer des richesses nouvelles sans mettre en cause les équilibres naturels ?

C’est possible ! La Banque mondiale a démontré que les pays qui ont su protéger leurs ressources ont pu en tirer des bénéfices économiques. Maurice ne peut pas foncer tête baissée dans l’économie bleue sans définir une stratégie globale. L’aquaculture, l’agrandissement du port, la construction de marinas, le bunkering, le shipping, oui, pourquoi pas, mais en créant des cadres institutionnels et juridiques capables de veiller à la biodiversité, aux espaces côtiers et en bout de chaîne à l’écosystème des Mauriciens. 

Que vous inspire le projet de «bunkering hub»?

Maurice a une belle carte à jouer à condition de ne pas se laisser griser par les dollars. La rentabilité courttermiste est un piège. 

Aujourd’hui, quel est le poids des activités liées à la mer dans l’économie locale ?

Elles pèsent 10 % du produit intérieur brut mauricien, mais il s’agit des secteurs traditionnels que nous avons évoqués; il existe d’autres créneaux. Les étrangers s’y intéressent, des Américains, des Thaïs, des Indiens. Plusieurs compagnies sont prêtes à s’implanter à Maurice. 

Ce sont surtout les hydrocarbures qui suscitent les convoitises, notamment les gisements gaziers dont disposeraient les eaux mauriciennes…

Plusieurs pays prospectent effectivement dans la région. Là encore, la Banque mondiale peut apporter un cadre régulateur, nous l’avons fait aux Seychelles. Si demain des gisements gaziers sont exploités, le pays devra se prémunir contre les risques de dégâts écologiques et faire en sorte que cette manne profite aux Mauriciens. 

D’autres secteurs prometteurs ? L’aquaculture, l’énergie. Je suis tombé sur ce chiffre : 60 % de la facture d’électricité nationale proviendrait des hôtels. L’océan recèle des énergies nouvelles : courant, houle, marée, différence de température, de salinité… Des expériences existent un peu partout dans le monde. Maurice va s’y mettre, je suis optimiste parce que la volonté politique existe. J’ai rencontré plusieurs ministres; tous ont conscience que l’économie bleue est un secteur largement sous-exploité. 

Mais par où commencer ?

C’est la grande question ! (Il appuie) Maurice manque d’expertise... 

L’expertise existe mais elle émigre à Washington…

(Rires) Mais non, la preuve, je suis là ! À l’heure du village global, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être sur place pour contribuer au développement de son pays.

Le manque d’expertise, comment y pallier ?

On s’en remet à la Banque mondiale ? Pas seulement. On va débaucher les compétences là où elles sont, en Australie, en Inde, aux États-Unis, en Chine, en Afrique du Sud. La première étape, c’est la recherche. Maurice devra investir dans la science et la connaissance de l’océan, des fonds marins et de la vie de ces fonds marins. Une fois ce travail réalisé, il y aura une évaluation à faire sur le choix des secteurs à exploiter, voire sur l’impact sur l’emploi, sur l’environnement. J’insiste : il n’y aura pas aura de croissance bleue sans croissance verte.

Ensuite, le gouvernement devra définir des orientations claires, une vision stratégique. Cela implique une mise en cohérence des politiques affectant directement la mer. Ces politiques sont aujourd’hui cloisonnées, chaque ministère travaille dans son coin. Une synergie est également indispensable au niveau régional. La croissance bleue sera indianocéanique ou ne sera pas. 

L’ancien gouvernement avait produit un «road map». On efface tout et on recommence ?

 Ce document est trop généraliste, il faut l’affiner, fixer un calendrier, des priorités, des règles du jeu, des incitations à investir. 

Vers quel pays regarder pour apprendre ?

L’Australie, les États-Unis, la France… 

Des puissances maritimes qui ont les moyens…

Pas forcément. Vous avez aussi la Nouvelle-Zélande, le Portugal ou Hawaï. Ils ont investi dans la recherche et sont passés d’une politique d’indus trialisation à une politique d’innovation ; cela doit être l’ambition mauricienne. On se met trop souvent des barrières, politiques, mentales. Les Mauriciens ont tendance à se dire : «Pourquoi faire différemment si mon train de vie me convient ?» We need to think different! 

Washington est-elle une ville innovante ?

C’est plutôt la ville des lobbys, une ville assez «froide». J’adore revenir à Maurice parce qu’à chaque fois je vois mon île transformée. 

En bien ?

Plutôt, oui. Économiquement, j’ai l’impression que les Mauriciens vivent de mieux en mieux. Je les trouve aussi plus ouverts, plus tolérants. Sur les questions écologiques, c’est plus décevant. Le travail de sensibilisation a pris beaucoup de retard. Si l’éducation à l’environnement avait été engagée plus tôt, les Mauriciens auraient peut-être davantage conscience des enjeux et des nécessités d’agir. 

Si vous aviez la possibilité de ramener peu de Maurice à Washington, ce serait quoi ?

Le melting-pot, la fraternité à la mauricienne. Washington est une ville tellement anonyme… Mais si je pouvais, c’est l’océan que j’emporterais. Nous, Mauriciens, l’océan fait partie de notre ADN. C’est la passerelle de nos ancêtres. C’est notre avenir aussi : Maurice grandira par la mer.

 
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