Anil Gujadhur: «Nos conglomérats ont soutenu leur croissance grâce à toutes sortes de patronage politique…»

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Anil Gujadhur, ancien adjoint au gouverneur de la Banque de Maurice, jette un regard sans complaisance sur la genèse de la faillite de l’ex-Bramer Bank et de la BAI. Pour lui, la perte d’un business, quelles que soient ses failles intrinsèques, est toujours dramatique pour un pays.

Êtes-vous satisfait de la manière dont le dossier Bramer- BAI a été traité par le gouvernement, plus particulièrement par le ministère des Finances ?

Voyez-vous, le pilier principal du secteur financier de n’importe quel pays – et celui du système financier international – repose essentiellement sur l’élément de confiance. Or, on ne peut bâtir cette confiance s’il n’en existe pas dans le système.

Ceci dit, je noterais que lorsque les déposants du secteur public ont commencé à faire des retraits massifs de leurs dépôts à la Bramer Bank, il incombait au gouvernement d’empêcher ces retraits, qui ont d’ailleurs causé de gros problèmes de liquidités au sein de cette banque. La Banque de Maurice (BoM) l’a noté, d’ailleurs. Du reste, cela aura été l’élément déclencheur de la crise survenue par la suite à la Bramer Bank.

C’est à ce niveau qu’il fallait qu’il y ait une coordination rapide entre le ministère des Finances et la BoM, comme l’instance régulatrice, afin d’empêcher que la crise ne menace l’existence même d’une banque autrement solvable. Aujourd’hui, l’État en a pris le contrôle en y injectant des capitaux de seulement Rs 200 millions, le minimum requis par les lois bancaires.

Or, on ne connaît pas la raison pour laquelle les autorités n’ont pas réagi positivement afin d’éviter que la crise de liquidités ne s’installe durablement au niveau de la Bramer Bank. Ce qui est venu entamer l’élément de confiance dans notre système financier.

Pouvez-vous imaginer un seul instant une situation où une de nos grosses banques, sur laquelle repose visiblement l’ossature principale de notre activité économique, s’était retrouvée confrontée à une pareille situation et que les autorités la laissent mourir en permettant des retraits de sommes énormes par des déposants, des secteurs privé ou public ? Je vous laisse conclure…

Qu’en est-il de la BA Insurance ?

En ce qui concerne la BAI, vous avez certainement dû constater que c’est suivant la décision prise en premier lieu par la BoM de révoquer la licence bancaire de la Bramer Bank que la Financial Services Commission (FSC) a décidé de nommer des conservateurs à la BAI. Une démarche visant à éviter que la crise systémique ainsi provoquée ne s’étende.

On a compris, par la suite, que la FSC avait déjà pris des dispositions depuis un certain nombre d’années. Afin notamment de corriger certains écarts de conduite que la compagnie s’était permis.

En d’autres mots, la FSC n’avait pas identifié de situation sérieuse pouvant mettre en péril la solvabilité de la compagnie BAI elle-même. Cette prise de position a d’ailleurs été confirmée par les auditeurs de la compagnie, qui n’avaient pas signalé dans leur vérification annuelle des comptes de la compagnie que cette dernière ne serait plus ce qu’on appelle un «going-concern».

Et s’il s’avère, par la suite, qu’il y avait des failles plus importantes que celles ayant attiré jusqu’ici les regards de la FSC et des auditeurs externes… On aurait pu trouver les solutions sans pour cela ébranler l’élément de confiance publique dans nos institutions financières.

Vous aviez occupé le poste d’adjoint au gouverneur de la BoM. Après ce qu’on a entendu jusqu’ici, estimez-vous que la Bramer Bank aurait pu être sauvée ?

Elle l’a été ce matin (NdlR : lundi) sans trop d’efforts avec le début des opérations de la National Commercial Bank, nouvelle incarnation de la Bramer Bank… Point à la ligne. Ce qui est faisable après coup aurait certainement été possible avant la révocation. En fait, il n’a jamais été dit qu’il existait un quelconque problème, assez grave d’ailleurs, sur l’état de santé des «assets» (c’est-à-dire les prêts accordés) de cette banque. C’est d’ailleurs la raison donnée pour justifier la révocation de sa licence. Et, même si tel avait été le cas, on n’a pas recours à l’arme ultime qu’est la révocation sans avoir tout essayé auparavant. La révocation est appliquée seulement si l’on ne détient pas les moyens de corriger des déséquilibres fondamentaux, c’est-à-dire d’empêcher qu’il y ait un excédent de passifs sur les actifs.

Dans le cas de la Bramer Bank, c’est le rapatriement des dépôts qui a provoqué la crise de liquidités. Et, comme je l’ai dit, le gouvernement avait les moyens de persuasion auprès de ses agents pour éviter le pire. C’est ce que les gouvernements d’Europe et des institutions financières  régionales et internationales sont en train de faire actuellement pour sauver des banques européennes exposées à des dettes privées et publiques impayées depuis fort longtemps, une situation mettant en cause leur existence et celle de la zone euro.

Dans les deux cas – BAI et Bramer Bank –, les observateurs se posent des questions sur la responsabilité des régulateurs,  soit la BoM et la FSC, quant à la dégradation du niveau de liquidités. Qu’est-ce qui peut expliquer ce laxisme au niveau de ces deux régulateurs ?

C’est facile de jeter le blâme sur autrui. Est-ce à l’opérateur de bien gérer ses liquidités ou bien est-ce vraiment la responsabilité du régulateur de le faire ? La BAI aurait-elle pu survivre au manque de confiance et à la faiblesse systémique suivant la révocation de la licence de la Bramer Bank, un maillon important du groupe.

Or, dans ce cas, même la Bramer Bank, qui a provoqué la chute du groupe, n’aurait pas été en mesure d’arrêter ou même d’anticiper l’effet du saignement suivant les retraits de ses dépôts. Ce qui l’a mis dans une situation embarrassante de manque de liquidités.

On a souvent une vision erronée du rôle du régulateur à Maurice. Il ne se tient pas là en gendarme permanent veillant à ce que l’opérateur suive à la lettre, dans chacune de ses transactions, les règles de bonne conduite qu’il a prescrites à l’institution financière pour sa bonne gouvernance. Il n’a simplement pas le moyen ou le temps de «breathe permanently down the neck of the regulatee». C’est à l’opérateur de les mettre en pratique en bonne conscience professionnelle.

Ce qui n’a pas été le cas ?

Tel n’est pas toujours le cas. Pour cette raison, on a vu échouer des géants de l’assurance – comme AIG et de multiples banques dans les juridictions les plus avancées – malgré les règles les plus rigoureuses mises en place par leurs régulateurs. Il y a des dérapages par manque de professionnalisme de l’opérateur et, souvent, le régulateur prend connaissance des faits après coup.

Prenez le cas des prêts accordés par la BAI à ses «related parties». L’Insurance Act 2005 ne permet pas à une compagnie d’assurances d’accorder plus de 10 % de ses fonds propres à ses «related parties». La FSC constate,  après coup, que la BAI a interprété cela comme le fait qu’elle pouvait accorder de tels prêts, ne dépassant pas les 10 %, à chacune de ses «related parties» qui en avait besoin, ce qui du coup devient très risqué. À mon avis, les professionnels de la BAI auraient dû le savoir d’avance.

Ce dérapage noté, la FSC n’y va pas à bras raccourcis pour sanctionner la BAI pour faute ; elle lui donne une période prescrite selon laquelle elle doit rectifier cette situation conformément à la loi et aux règlements. La compagnie doit faire diligence et se mettre en règle.

Il faut dire que la compagnie s’est conformée à cette directive, ayant graduellement réduit son niveau d’«exposure» vis-à-vis de ses «related parties». Il lui restait encore à agir dans ce sens dans un délai prescrit quand le couperet est tombé, avant l’expiration du délai.

J’insiste : le rôle du régulateur n’est pas de créer le chaos mais de soigner le mal, par exemple, en demandant à la compagnie de s’assurer que les prêts accordés aux «related parties» sont maintenus aux normes strictes du marché, afin d’en conserver la valeur intrinsèque.

Le régulateur agit avec fermeté lorsque la compagnie n’obéit plus mais il est plus souple s’il pense qu’il ne faut pas tout casser pour le plus grand bien.

Avec recul, doit-on comprendre que le gouvernement a agi sur la base de renseignements qui n’étaient pas fiables au départ pour parler de fuite d’argent liée au système Ponzi ?

Je ne peux comprendre comment on arrive à la conclusion qu’il y aurait eu une sortie illégale et inexpliquée de fonds de la compagnie de tel ou tel ordre si on n’a pas comptabilisé d’avance, en ayant eu recours au préalable aux documents de la compagnie.

Deuxièmement, toute personne voulant quantifier des fuites présumées doit avoir accès aux livres de comptes de la compagnie – en dehors de la compagnie elle-même, des auditeurs et du régulateur, personne d’autre ne peut y accéder. Qui donc a évalué ces fuites d’argent supposées et comment ? On peut spéculer qu’il y aurait eu des fuites illégales de capitaux, tout en acceptant qu’il s’agisse de spéculations. On peut avoir de telles présomptions sur toutes les compagnies de Maurice. Cependant, on ne peut agir sur la base de spéculations dans le cadre régulateur. C’est la raison pour laquelle on fait des inspections de compagnies «on site» (sur place) pour déterminer si tout va bien ou bien s’il y a lieu de pousser l’investigation plus loin, en cas de signes de faiblesses structurelles préjudiciables aux clients.

Dans ce dernier cas, on quantifie le déficit à combler et on juge s’il faut donner du temps à la compagnie pour réparer les dégâts ou s’il faut agir plus vite pour sauver les meubles.

Assiste-t-on actuellement à la chute de l’empire de Dawood Rawat ?

Vous savez, pour moi, le mot «empire» est «politically loaded». Parle-t-on à Maurice des «empires» des Lagesse, des Dalais, des Harel, des Espitalier- Noël et j’en passe ? Alors, pourquoi dans le cas du Groupe BAI, parle-t-on de l’«empire» de Dawood Rawat ? Pourtant, eux aussi, comme Rawat, occupent une place très importante et diversifiée dans multiples secteurs d’activités à Maurice et à l’étranger !

Ils n’ont certainement pas à en rougir parce que c’est de cette manière que le business se fait, en créant des espaces économiques additionnels dans le pays ou encore en favorisant la création d’emplois et de richesse pour le bien général. Nos conglomérats ont tous soutenu leur croissance pendant de nombreuses années grâce à toutes sortes de patronage politique, d’un gouvernement à l’autre.

À mon avis, c’est la multiplication des «empires» de la sorte qui a manqué à notre espace économique dans les années récentes pour donner la dynamique nécessaire à notre épanouissement économique. Il y a de la place pour tous. Personne ne s’en émeut si des «capitalistes» additionnels s’implantent, disons à Singapour. Au contraire, ils sont à la recherche perpétuelle, afin d’accroître la masse critique, de ce que nous appelons péjorativement des «capitalistes». Est révolu le temps – dans le contexte de la mondialisation – où «small is beautiful». Je ne dis pas qu’on ne doit pas faire fleurir nos petites entreprises mais l’un n’exclut pas l’autre, à condition de laisser de la place à tous – petits et grands – pour s’épanouir.

C’est uniquement en abandonnant ces mauvaises habitudes – de traiter de tous les noms infâmes tous ceux qui osent traverser un seuil qu’on voudrait bien leur dicter, pour je ne sais quelle raison – que nous aurions la chance de dépasser le seuil des pense petit. Maurice doit oser, en assurant cependant la justice sociale, tout en faisant des progrès économiques.

Nous avons tort de nous réjouir de la perte d’un business, quelles que soient ses failles intrinsèques, car il a fallu de beaucoup d’efforts pendant de longues années par tous les conglomérats de Maurice pour en arriver là. La destruction du business aurait certainement dû être le dernier des recours.

Dans quelle mesure la chute du groupe BAI pourrait-elle servir de leçon à d’autres conglomérats ?

Les conglomérats doivent comprendre que si on arrive à trouver une faille importante dans leur manière de faire, ils courent le risque d’être jetés en pâture à la vindicte populaire.

Ce qui m’amène à dire qu’il faut rester sur nos gardes car en voulant trop faire d’une manière rapide, on risque de perdre d’un seul coup tout ce qui a été laborieusement bâti contre vents et marées pendant de nombreuses années par des hommes et des femmes ayant eu une vision et une certaine détermination.

L’image de Maurice en tant que centre financier crédible et fiable a-t-elle été écornée avec l’affaire BAI-Bramer ?

Il ne fait aucun doute que la réputation du pays en tant que juridiction très respectée aux niveaux régional et international a pris un coup. Les officiels mauriciens, qui pouvaient auparavant regarder droit dans l’oeil leurs interlocuteurs étrangers et leur dire «Non» quand ils accusaient Maurice de «financial malpractices» n’auront plus la même audace.

On nous accusera d’avoir hébergé des Ponzi à grande échelle. On nous fera croire que, contrairement aux faits, notre cadre régulateur serait désuet et inefficace. On nous dira même que nos régulateurs, en termes de ressources humaines, n’ont pas l’étoffe pour résister aux pressions politiques…

Nous savons que tout cela est contraire aux faits. Nous avons travaillé dur pour nous faire respecter. Mais il y a des moments où la perception – ou la fausse perception – domine l’état réel des choses. Nous ne pouvons rien y faire. Nous allons prendre du temps et, ayant à coeur l’avancement nécessaire de  notre économie, nous allons nous battre encore, comme nous l’avons fait dans le  passé et récréer la confiance qui nous a fait tellement défaut ces derniers temps.

Jusqu’ici, c’est cette confiance qui nous a aidés à construire un secteur financier international de bonne facture, et ce, à partir de presque rien, il y a deux décennies.

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