Jaya Patten: «Des incitations fiscales seules ne suffiront pas à faire revenir la diaspora»

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Ancien chercheur à la Banque de Maurice, Jaya Patten fait le point sur les mesures du Budget du nouveau gouvernement en faveur des expatriés. Il estime que l’accent devrait être mis sur le cas de ceux susceptibles d’apporter de la valeur ajoutée au pays.

Outre les attaches familiales, quels sont les autres facteurs susceptibles d’inciter la diaspora à revenir au pays?

Je parlerais volontiers de la nécessité pour tout individu de revenir à ses sources, à ces repères fondamentaux qui constituent son identité. J’imagine que cette posture serait celle d’une personne qui a satisfait ses besoins matériels et qui cherche à s’attacher à d’autres valeurs.

Dans son premier Budget, le gouvernement propose des incitations d’ordre financier à des Mauriciens de la diaspora qui souhaiteraient donner un coup de main au pays. Parmi ces mesures-là figure la possibilité d’être exempté d’impôts pour une période de dix ans. Est-ce suffisant ?

Certains professionnels jouissent déjà d’une situation financière confortable. L’incitation financière seule ne suffirait pas à les encourager à revenir au pays. Il faut trouver d’autres moyens de les en convaincre.

Que faut-il donc pour les attirer ?

La flexibilité et la possibilité de pouvoir maintenir les liens avec les affectations professionnelles antérieures devraient constituer l’élément phare de ce programme d’incitation au retour.

Votre argument signifie-t-il que ce programme devrait être sélectif?

Je ne préconise pas un programme sélectif mais un programme opportuniste et encadré. Il devrait avoir pour objectif de combler les lacunes en termes de compétences. Un tel programme devrait logiquement viser les compétences dont le pays ne dispose pas. Ce devrait être des personnes toujours actives dans leurs domaines respectifs. Un tel programme devrait s’inscrire dans le cadre de la politique du gouvernement d’attirer sur son territoire de la matière grise. Bref, un corollaire de sa politique de promotion de Maurice comme centre de capitaux. Ce devrait être des Mauriciens avec un carnet d’adresses de premier ordre. Des contacts qui aideront le pays à franchir les prochains paliers de son programme de développement.

La méthode utilisée par le gouvernement indien ou marocain pourrait-elle être source d’inspiration?

Tout à fait. L’initiative du gouvernement indien a consisté à mettre en place un vaste programme de détection d’experts de haut niveau d’origine indienne. Les incitations financières n’ont pas été l’élément fondamental de ce programme de retour au bercail. Les expatriés savaient que le gouvernement indien ne pourrait pas leur payer le salaire qu’ils touchaient dans leur pays d’adoption.

Le gouvernement indien était aussi au courant de ses limites en matière de salaires. Ils ont donc trouvé un terrain d’entente. La flamme du patriotisme a permis aux expatriés de penser en termes de contribution au développement du pays. Le gouvernement indien a mis l’accent sur la qualité de vie qu’il était disposé à leur offrir. La structure d’accueil proposée était à la hauteur des attentes de la diaspora.

Le Maroc, lui, a misé sur les compétences de ses expatriés dans le domaine des finances. Bon nombre d’entre eux ont fréquenté les grandes écoles de commerce et occupent d’importants postes tant en France qu’à l’étranger. Dans ce cas, le Maroc ne s’est pas contenté de lancer un appel aux expatriés désireux de revenir mais les a littéralement dénichés. Ce qui présuppose un vaste réseau de suivi du parcours de chacun de ces expatriés à travers le monde.

Le retour d’expatriés au fort pouvoir d’achat ne risque-t-il pas de perturber le tissu social à plusieurs niveaux dont celui de l’accès aux biens immobiliers ?

C’est la raison pour laquelle un programme d’incitation de retour au pays devrait être envisagé exactement comme on le ferait pour un programme de promotion du pays en tant que destination phare de capitaux.

Sauf que dans ce cas, il s’agit de cerveaux. Soit des talents qui apporteront plus au pays à court, moyen et long termes que ce que le pays dépensera pour les accueillir. Ce devrait être des talents qui apportent de la valeur ajoutée aux secteurs où ils sont appelés à exercer leurs compétences. Le programme n’aurait pas atteint ses objectifs s’il devait créer une situation où l’expatrié contribue à une augmentation artificielle du coût de la vie. C’est ce qui pourrait se produire si, dès le départ, les critères bien spécifiques n’ont pas été établis.

Si un expatrié devait s’installer à Maurice avec toute sa famille, cela ne risquerait-il pas de provoquer un sentiment de frustration au sein de la population ?

D’où la nécessité d’intégrer l’élément de flexibilité à tout programme d’incitation au retour de talents au pays. Cette flexibilité permettra à l’expatrié de conserver les avantages matériels accumulés durant son séjour à l’étranger. Ses enfants, par exemple, pourraient continuer à poursuivre leurs études dans son pays d’adoption. Une structure d’accueil devrait pouvoir offrir à l’expatrié ce dont il ne peut jouir dans son pays d’adoption, en termes de qualité de vie.

Maurice ne manque ni d’atouts ni d’imagination pour élaborer une structure d’accueil qui soit la plus séduisante possible. Regardez ces nombreux investisseurs étrangers qui vivent sereinement dans le pays sans que leur mode ou leur style de vie n’offusque quiconque...

Le pays a-t-il atteint le niveau de maturité qui lui permettrait d’accueillir sans heurts ses fils du sol ?

Je ne pense pas qu’il faille atteindre un certain niveau de maturité pour s’engager dans une telle voie. Maurice a l’habitude de relever de grands défis. L’accueil d’expatriés en est un. Si le jeu en vaut la chandelle, il ne devrait y avoir aucune raison de faire marche arrière sur ce dossier. Tout est une question de préparation. Ce n’est pas parce que l’on a affaire à la diaspora qu’on se priverait de gérer ce dossier avec rigueur, professionnalisme et tout le sérieux du monde. Bien au contraire.

La fibre patriotique est au centre d’une telle démarche, que ce soit de la part du gouvernement ou du côté de l’expatrié. Le gouvernement s’est appuyé dessus pour faire appel aux expatriés. C’est cette fibre patriotique qui déterminera la décision de l’expatrié. Ce programme d’incitation de retour au pays devrait bénéficier aux deux parties. Le gouvernement devrait récolter de la valeur ajoutée et une confiance renouvelée dans le rôle que la diaspora peut jouer dans le développement du pays.

Quelles sont les répercussions probables de l’affaire Bramer sur le secteur mauricien des services financiers?

Lorsqu’une institution financière échoue dans sa mission, les dommages collatéraux sont inévitables. Comme l’entité a un pied dans le secteur bancaire de détail et dans l’assurance, ces deux secteurs vont en souffrir.

Quels seront les effets les plus préjudiciables pour le secteur bancaire et les assurances dans le sillage de l’affaire British American Investment ?

Il est difficile de prédire ce qui pourra se produire. Mais on peut estimer que la réputation du secteur en prendra un coup. Il en sera de même pour notre capacité à observer les règles de bonne gouvernance. Cette affaire va influer sur le secteur bancaire dans son ensemble, plus particulièrement sur la banque qui succédera à l’ancienne. L’affaire aura un impact sur le public en général et à l’endroit des investisseurs étrangers. En tout cas, la règle qui présuppose que seul l’acheteur est responsable de son achat doit prévaloir. Le public a tendance à surestimer la capacité du régulateur à gérer et à prévoir de telles situations.

La police enquête sur la provenance d’une importante somme d’argent constituée de monnaie locale et de devises étrangères chez l’ancien PM. Quel impact cet incident aura-t-il sur la réputation de Maurice, qui ambitionne de devenir un centre financier régional?

Depuis la crise financière de 2008, un nouveau phénomène s’est développé dans le secteur des finances. C’est plutôt une prise de conscience. Elle vise à traquer tout ce qui n’est pas éthique dans les transactions des services financiers. Fini le temps où un opérateur, un pays, voire une multinationale pouvait confortablement se réfugier derrière l’aspect légal de ses opérations. De plus en plus, les opérations financières sont examinées sous leur aspect éthique. Car tout ce qui est légal n’est pas nécessairement éthique.

Il y a une volonté des organismes de régulation et de contrôle de traquer l’existence de planification fiscale abusive. Il s’agit d’une opération qui consiste à repérer les faiblesses des systèmes d’impôt ou même les incohérences entre deux accords ou systèmes d’impôt. L’idée est de chercher tous les moyens – légaux s’entend – de ne pas payer d’impôt, sans pour autant basculer dans le délit d’évasion fiscale.

En 2013, l’Organisation de coopération et de développement économiques a fait des propositions concrètes pour lutter contre ce qu’elle appelle l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices. Ce plan est plus connu sous son appellation anglaise, à savoir Base Erosion and Profit Shifting.

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