Chagos: Rêves d’un retour au pays natal

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Iline Talate (à g.) et sa fille Cindy, 23 ans. La quinquagénaire est membre du «board» du Groupe réfugiés Chagos.

Iline Talate (à g.) et sa fille Cindy, 23 ans. La quinquagénaire est membre du «board» du Groupe réfugiés Chagos.

«C’est là-bas que je suis né, c’est là-bas que je veux mourir.» Louis (*) a 71 ans. Chagossien au visage buriné et aux mains calleuses, pêcheur aux traits façonnés par le soleil et le sel, il garde espoir sans se bercer d’illusions.
 
Cela fait plus de quarante ans qu’il a débarqué à Maurice – il ne sait plus exactement en quelle année – avec sa femme et son fils aîné, alors âgé de trois mois. Et si depuis, il en a fait du chemin, cela ne l’empêche pas de reparler avec nostalgie de Peros Banhos où il est né, où il a grandi et dont il a été chassé.
 
Dans son salon aux murs roses, ornés de fleurs artificielles orange et rouge, il réfléchit, pèse ses mots, redresse ses lunettes à l’épaisse monture noire. Le septuagénaire s’exprime d’abord calmement : «Bien sûr, l’interdiction du parc marin aux Chagos est une très bonne chose. Mais maintenant, il faut surtout voir comment vont se passer les négociations.»
 
Le vieux pêcheur ne veut pas s’emballer outre mesure. Il estime que le jugement de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye est un pas en avant… mais vers quoi ? Car tout, ou presque, reste à faire. Et surtout, il espère que les Chagossiens seront invités à la table des négociations, avec les Britanniques, les Américains et les Mauriciens. Louis a peur qu’on oublie son peuple car «kan bann dimounn oba, lerla bann-la pou pézé mem.»
 
Et le temps presse. La plupart de ceux qui sont intéressés à repartir, affirme-t-il, sont «les vieux comme (lui)». Et ils sont de plus en plus rares car «beaucoup sont morts. Morts de chagrin». Comme son épouse Johanna (*), décédée il y a environ trois ans. Dans le salon, un petit autel à sa mémoire a été érigé. Une photo trône entre deux bouquets de fleurs.

«On était payé Rs 4,50 par jour»

Louis s’agite. Avec de grands mouvements de bras qui font tressauter les médaillons et la croix qu’il porte autour du cou, il explique que pour la génération qui a été déportée à Maurice, le parcours n’a pas été de tout repos. «Tu te rends compte, on nous a donné comme compensation un terrain de 40 toises et Rs 52 000. Une somme tout juste suffisante pour construire une petite maison. Et après ?»
 
Et après, il a fallu trouver du travail. Louis a notamment travaillé aux docks. «Toute la journée, il fallait transporter des sacs de 200 livres sur la tête. On était payé Rs 4,50 par jour. Et il fallait compter Re 1 pour le déjeuner», se souvient-il.
 
Alors, il est d’avis que pour les Chagossiens les plus âgés, oui, la question d’un retour au pays natal ne se pose pas : c’est ce qu’ils attendent. Mais il est plus dubitatif en ce qui concerne les jeunes, ceux qui sont nés et ont grandi à Maurice. «Ils n’ont rien à y gagner, affirme-t-il. Ici, le pays est développé, ils ont connu une vie très différente de la nôtre, ils sortent, ils vont au ciné, ils font la fête. S’ils devaient s’installer sur l’archipel, ils ne pourraient pas s’adapter.»
 
«Dada», 83 ans, est la soeur de Lisette Talate, ancienne figure de proue du mouvement de résistance chagossien.
 
Alors, si Louis caresse encore le rêve de pousser son dernier souffle à Peros Banhos, il s’y voit seul, sans ses enfants et petits-enfants. Un de ses fils, Jonathan (*), murmure, presque honteux : «C’est vrai. Moi c’est ici que j’ai grandi… Les Chagos, je ne connais pas… Pourquoi je voudrais y aller ?»
 
Autre lieu, autre ton. Chez Iline Talate, le discours est différent. Plus revendicatif. Presque martial. Membre du conseil d’administration du Groupe réfugiés Chagos, jupe à fleurs et haut à motifs noir et blanc, elle avance d’un pas lourd à travers la chaleur pesante de Pointe-aux-Sables.
 
«Ce jugement de la Cour d’arbitrage est une grande victoire», lancet- elle d’emblée. Et pas seulement dans la perspective d’un retour aux Chagos. Elle explique que son mari est pêcheur et grâce à l’interdiction faite aux Britanniques de créer une Marine Protected Area, il pourra retourner pêcher dans les eaux chagossiennes. Et puis, «pa kapav protez bann rékin é pa bann dimounn !» répète-t-elle à plusieurs reprises.
 
Depuis qu’elle ne travaille pas, la pêche est le gagne-pain de la famille. Alors, si son époux peut s’y rendre au moins une fois par an, c’est déjà ça de gagné. À plus long terme, ce qu’elle appelle de tous ses voeux, c’est la possibilité de retourner vivre à Diego, qu’elle a quitté quand elle n’avait que dix ans.
 
Mais pour cela, elle martèle que le gouvernement mauricien doit oeuvrer de concert avec les Chagossiens : «Nous aussi, nous avons notre mot à dire. Pa kapav pran désizion lor nou latet !»
 
Aujourd’hui âgée de 53 ans, elle a repris le flambeau légué par sa mère Lisette Talate, décédée il y a trois ans, une des figures de proue du mouvement de résistance chagossien. Deux portraits de celle-ci ornent le mur de la salle à manger, où «Dada», 83 ans, la tante d’Iline, regarde les images qui tournent en boucle à la télévision.

«J’ai beaucoup pleuré…»

La quinquagénaire consacre maintenant sa vie à la lutte que menait sa mère. Elle ne travaille plus : «C’est très difficile de trouver un emploi. J’ai travaillé dans des maisons et puis j’ai été à l’usine mais elle est fermée maintenant.»
 
Alors, si on lui propose de repartir à Diego tout de suite, elle acceptera sans hésiter, affirme-t-elle. Elle raconte, en portant la main à la gorge comme pour empêcher sa voix de trembler, l’émotion qui l’a submergée quand elle est repartie aux Chagos en 2006 à bord du Trochetia. «J’ai beaucoup pleuré quand j’ai revu le lieu où je suis née, même si ça a beaucoup changé.»
 
Elle concède qu’avant de pouvoir habiter là-bas, il y a des travaux à mener. «Ils doivent construire des maisons, des écoles, un hôpital… Il faut qu’on ait toutes les facilités dont on a besoin aujourd’hui.» Iline est persuadée que même les enfants et les petits-enfants, ceux qui sont nés à Maurice et y ont grandi, n’auraient alors aucun mal à s’adapter à la vie sur l’archipel.
 
Du bout des lèvres, sa fille Cindy, 23 ans, soupire «Oui» en même temps qu’elle pianote sur son téléphone portable. Iline l’encourage : «Parle plus fort, dis que tu veux aller voir le pays où est née ta mère !» La jeune femme lève la tête, regarde d’un côté puis de l’autre. Elle baisse les yeux : «Oui, je veux y aller. Si au moins on pouvait visiter les Chagos, ça serait un bon début. Apré, si fami alé, bizin alé osi...»
 
(*) Leurs prénoms ont été Modifiés.
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