Jacques Li Wan Po: «La dépréciation graduelle de la roupie serait la solution pour protéger les entreprises exportatrices»

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Ancien membre du conseil d’administration de la Banque centrale, Jacques Li Wan Po estime que l’un des moyens de protéger les industries exportatrices dans un contexte de dépréciation de l’euro est de jouer sur le clavier de la politique monétaire. Mais, prévient-il, un ajustement brutal ne sera pas supportable à long terme.
 
Le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) est aujourd’hui sous le coup d’une arrestation pour vol de documents et blanchiment d’argent. Vous étiez membre du conseil d’administration de la BoM jusqu’à vendredi dernier. Quelle est votre appréciation de cette affaire ?
L’ancien gouverneur est sous le coup d’une arrestation pour les actes que vous avez cités. Cela dit, je n’ai pas suffisamment d’informations pour pouvoir faire des commentaires par rapport au malheur qui le frappe. Néanmoins, je constate en me basant sur ce que je lis dans les journaux et sur les commentaires du public, qu’une opinion bien précise s’est déjà dégagée. Je ne souhaite pas en dire davantage.
 
Pourquoi ?
Quand quelqu’un est au sol, c’est irrespectueux de faire des commentaires qui puissent donner l’impression qu’on est train d’enfoncer davantage le clou.
 
Le conseil d’administration de la BoM a été reconstitué avec la nomination d’une nouvelle équipe de directeurs. Et vous, quel bilan dressez-vous de votre rôle de directeur au sein de la Banque centrale ?
J’ai en effet appris que la Banque de Maurice a une nouvelle équipe de directeurs. J’ai occupé le poste de directeur pendant neuf ans au sein du conseil d’administration de la BoM. Au moment où je quitte mes fonctions, j’ai le sentiment d’avoir contribué positivement aux affaires de la banque. Cela a été, en plus, une expérience enrichissante, notamment quand il a fallu réfléchir à la politique monétaire.
 
D’ailleurs, j’ai également eu l’occasion de siéger pendant cinq ans au sein du Monetary Policy Committee  (MPC) où les discussions sur l’état de l’économie ou encore sur le lien entre la croissance et l’inflation avaient visiblement suscité des débats dans le pays.
 
Ma ligne de conduite en tant que directeur siégeant au conseil d’administration, à l’époque, a toujours été de contribuer en toute indépendance au progrès de cette institution. Il n’y avait pas d’intérêt personnel ou de parti pris. Mais bien sûr, comme dans tous les débats, il y a eu des divergences d’opinion ou des divergences tout court sur la façon de faire ou de traiter une situation.
 
Je suis tenu par le serment de confidentialité de ne rien divulguer. Mais ce n’est un secret pour personne que les relations étaient tendues. J’avais des relations conflictuelles avec l’ex-gouverneur de la BoM, tout comme les autres directeurs entretenaient des relations conflictuelles avec lui.
 
Dans cette institution d’intérêt public, j’ai exprimé en toute transparence mes opinions, dûment consignées dans les procès-verbaux.
 
La nouvelle équipe aura nécessairement du pain sur la planche ?
Elle aura à batailler dur car la recherche d’une stabilité monétaire et l’exécution d’une des principales fonctions de la BoM – soit la conduite de la politique monétaire tout en s’assurant en même temps de la gestion du taux de change de la roupie pour permettre the orderly and balanced economic development of Mauritius – requièrent beaucoup de clairvoyance, en sus d’une certaine flexibilité d’esprit.
 
Et selon vous, Ramesh Basant Roi sera-t-il à la hauteur pour relever des défis liés à la politique monétaire ?
Ramesh Basant Roi, c’est quelqu’un du sérail. En tant que directeur siégeant au conseil d’administration, j’ai eu l’occasion de travailler avec lui de 2005 à 2007. Je suis convaincu que son expérience, conjuguée à sa compétence, l’aidera à prendre de bonnes décisions dans un contexte monétaire volatil pour assurer une bonne croissance, nécessaire dans la conjoncture actuelle.
 
Comment ?
À mon avis, il saura convaincre les membres du MPC de s’aligner sur ses recommandations au lieu de se retrouver à maintes reprises en minorité à l’issue des réunions de ce comité, comme c’était le cas dans le passé. Ce qui ne pourra qu’aider à préserver la crédibilité de la Banque centrale.
 
Par ailleurs, je pense que les conditions existent maintenant pour que la BoM et le ministère des Finances regardent dans la même direction pour promouvoir la croissance et non pour discuter du mirage de l’inflation dans un contexte de morosité économique.
 
Le ministre des Finances Vishnu Lutchmeenaraidoo annonce le report de cet exercice au 23 mars. Qu’attendez-vous du premier Budget de ce gouvernement?
Je note qu’on place beaucoup d’espoir dans le prochain Budget, qui comportera certainement de bonnes mesures pour relancer une économie en somnolence depuis la crise financière.
 
Je suis de ceux qui croient que le pays a besoin d’une croissance optimale de 5 % pour absorber le chômage, plus particulièrement parmi les jeunes.
 
On ne cessera de répéter que le bonheur d’un pays, c’est de pouvoir garantir un travail décent à chaque individu souhaitant aller travailler chaque matin. Ce qui m’amène à dire que la création d’emplois devrait occuper une place de choix dans le prochain Budget.
 
Quels sont les secteurs susceptibles d’être de nouveaux générateurs d’emploi ?
Je crois qu’il existe certains pôles de développement qui offrent aujourd’hui de meilleures perspectives d’emploi. Je pense particulièrement aux secteurs des Technologies de l’information et de la communication et de l’externalisation, des services financiers, de l’éducation ou encore du tourisme. Quant au seafood, il n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière et devrait encore pouvoir générer des emplois.
 
Dans un monde globalisé où le modèle économique qui s’appuie sur le free market est utilisé à outrance, le succès économique d’un pays se joue ailleurs, soit sur la compétitivité, l’innovation et la créativité.
 
Si la bataille de la compétitivité est moins jouable pour le pays, vu l’étroitesse de son marché domestique, ce qui se traduit forcément par l’absence d’économie d’échelle et la non-disponibilité d’une main-d’oeuvre abondante et à bon marché, entre autres, il nous reste à exploiter d’autres atouts, soit notre capacité d’innovation et de création.
 
J’attends du prochain Budget qu’il réponde à ces objectifs. Les niches markets avec une forte valeur ajoutée devraient être notre principal target market à long terme pour augmenter l’emploi. Le Youth Employment Programme a donné des résultats positifs en permettant aux jeunes de se familiariser avec le monde du travail.
 
Une des premières mesures de ce gouvernement aura été d’accorder une augmentation salariale de Rs 600 «across the board» à tous les employés de ce pays alors qu’il avait déjà un barème déjà établi. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Une des mesures déjà exécutées aura été effectivement de porter la compensation salariale à Rs 600 across the board à tous les salariés. Il va de soi que c’est une augmentation salariale substantielle sur le plan microéconomique, surtout pour les petites et moyennes entreprises. Certaines vont pouvoir transférer ces coûts aux consommateurs, avec un effet négatif, quoique minime sur l’inflation. D’autres n’auront d’autre choix que de mettre la clé sous le paillasson.
 
En revanche, au niveau national, cette augmentation salariale aura l’avantage de donner plus de pouvoir d’achat aux consommateurs. Ce qui aidera à dynamiser la consommation et, par ricochet, à booster la croissance. Et comme très souvent l’investissement suit la demande et non le contraire, la création d’emplois s’ensuivra forcément. Dans une situation de morosité économique, cette situation me paraît tout à fait logique et appropriée.
 
Estimez-vous que les récentes mesures prises ou annoncées par le nouveau gouvernement (la résiliation des contrats Betamax, Jin Fei ou Neotown ou encore la décision de nommer les directeurs de certaines entreprises publiques par le biais d’appels à candidatures) sont susceptibles de créer un «feel good factor» à Maurice ?
Disons que les récentes mesures prises figuraient déjà dans le manifeste électoral. Certes, il ne fait de doute que l’application de ces mesures, promises d’ailleurs à la population, devrait dégager un feel good factor dans le pays. Il est clair que l’avènement d’un nouveau gouvernement entraîne dans son sillage de nouveaux espoirs, à savoir que les lendemains seront meilleurs, surtout quand un nouveau miracle économique est promis à la population.
 
Aujourd’hui cet espoir est encore intact. Mais je suis convaincu que ce sont les réalisations de demain qui détermineront la durée de ce feel good factor. Le temps nous le dira. La population ne fait que retenir son souffle.
 
En tant qu’opérateur, je ne peux que souhaiter que ce feel good factor se poursuive.
 
Revenons à la problématique de l’euro. Depuis le début de l’année, il s’est déprécié de plus de 3 % par rapport à la roupie et de 7 % à 8 % depuis janvier 2014. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Tout le monde le sait. Le pays importe en dollars et paie ainsi ses dépenses dans cette devise. En revanche, il engrange ses recettes en euros. Or, aujourd’hui, le dollar est en hausse vis-à-vis de la roupie alors que l’euro est en baisse. C’est une situation inverse à celle qu’on a connue après la crise de 2008.
 
La nouvelle crise qui vient de commencer, née de la volatilité du marché de change à l’échelle internationale, risque d’être dramatique pour certains opérateurs si rien n’est fait et si la situation s’installe dans la durée.
 
Fort heureusement, entre les deux devises étrangères, il y a la roupie qui peut influer sur la trésorerie de chaque entreprise, dépendant de son business model et de son degré d’exposition à la volatilité de ce taux de change.
 
Le hedging pourrait être une mesure temporaire pour se protéger des fluctuations brusques dans le taux de change. Aujourd’hui, la baisse de l’euro est un fait et le hedging n’offrira pas une solution durable car il n’augmentera pas les recettes à long terme.
 
Quelle est la solution, selon vous ?
Si on veut véritablement protéger nos industries exportatrices, qui ne sont guère profitables, et les aider à traverser cette crise sans trop de casse, il faut jouer sur le clavier de la politique monétaire. Une dépréciation de la roupie, dont le taux reste à être déterminé, serait la solution ponctuelle aujourd’hui après une évaluation de la gravité de la situation dans nos entreprises. Bien entendu, cette dépréciation ne devrait pas agir comme un sérum pour protéger les canards boiteux de notre secteur d’exportation. Car avoir recours à la dépréciation, même minime, pour sauver un secteur à long terme n’est en tout cas pas une solution idéale.
 
Une monnaie doit refléter l’état de santé de son économie. Tout mauvais alignement de notre monnaie ne sera pas supportable à long terme. Tôt ou tard, on sera rattrapé par la réalité. Un ajustement graduel de la roupie est toujours mieux qu’un ajustement brutal.
 
Toutefois, à long terme, la meilleure protection dont une entreprise puisse se munir est la compétitivité découlant des gains liés à la productivité, à l’efficience ou aux économies d’échelle.
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