André Brugiroux, globe-trotter et écrivain: «Les Chagos, mon ultime quête»

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André Brugiroux était à Maurice en 1981 pour la première fois. C’est le 144e pays qu’il a visité. (Photo: André Brugiroux )

André Brugiroux était à Maurice en 1981 pour la première fois. C’est le 144e pays qu’il a visité. (Photo: André Brugiroux )

 
Il était une fois un gamin qui rêvait de voir tous les pays du monde. Soixante ans plus tard, André Brugiroux l’a fait. Ce Parisien, fils d’ouvrier, a traversé tous les territoires de notre planète. Tous, sauf un : l’archipel des Chagos. D’où son SOS pour dénicher le skipper qui le conduira vers sa 253e et dernière destination.
 
Votre histoire commence en banlieue parisienne dans les années 1950. Avec un rêve: visiter tous les pays du monde. Comment l’avez-vous réalisé ?
 
J’ai pris une vie sabbatique ! Je suis parti sur les routes à l’âge de 17 ans. J’ai fait le tour du monde en stop, seul. À l’époque, je ne savais pas que le voyage deviendrait ma vie. J’y ai consacré mes soixante dernières années. Le calcul est vite fait : j’ai 77 ans et 400 000 kilomètres au compteur ! (Rires)
 
 
C’est plus que la distance Terre-Lune !
 
C’est celle que j’ai parcourue, le plus souvent le long des routes, pouce levé.
 
 
Les avez-vous vraiment visités, ces pays ?
 
Oui. Je ne me suis pas contenté d’y passer. Pour comprendre un pays, il faut y rester et s’imprégner de toutes ses facettes.
 
 
Votre périple aurait dû s’achever en 2006. Pourtant, vous avez continué à voyager…
 
Pour découvrir les pays nouvellement créés, comme le Soudan du Sud en 2011. Ce qui m’anime, ce n’est pas le défi ou l’aventure mais la rencontre, je veux connaître les hommes. Aujourd’hui, ils vivent dans 253 pays et territoires, selon mon découpage. La Réunion, par exemple, ça n’est pas la France, c’est un territoire. De ces 253 entités, une seule reste pour moi inexplorée, l’archipel des Chagos. Je veux y aller à tout prix. C’est ma zone administrative manquante, le dernier blanc sur ma carte, mon ultime quête.
 
 
Quand et comment comptez-vous l’atteindre ?
 
Moi, je suis prêt ! Je cherche un voilier ou un bateau de pêche qui voudrait bien me conduire aux Chagos. Le plus court serait de partir des Maldives – on peut aussi y aller des Seychelles ou du Sri Lanka mais c’est un peu plus long. Ces trois pays louent des voiliers mais interdisent de sortir des eaux territoriales. Donc, je cherche un skipper qui possède son propre voilier.
 
 
Et partir de Maurice ?
 
Ce serait plus long mais je ne suis pas difficile, je pars d’où on m’emmène !
 
 
L’accueil dans le quartier est assez militarisé, vous êtes au courant ?
 
(Rires) Oui, je me suis documenté. Heureusement, les Chagos, ce n’est pas seulement la base de Diego Garcia. J’ai des amis qui ont fait escale à Salomon, ça m’irait bien. Peu importe l’île où j’accoste tant que je peux passer un jour ou deux sur place, au minimum.
 
 
Qu’est-ce qui vous a poussé sur la route à 17 ans ?
 
La curiosité. J’ai voyagé pour apprendre le monde, pour le comprendre. Au fond, je ne suis pas un vrai voyageur mais un étudiant. Sillonner la planète a été mon université. Il y a aussi une raison plus profonde liée à mon enfance, marquée par la Seconde Guerre mondiale. Toute ma vie, j’ai cherché à savoir si la paix était possible. Cette question a guidé mes voyages. Je l’ai compris plus tard, en cours de route.
 
 
Vous partez en 1955. Ce premier voyage va durer 18 ans…
 
J’ai commencé par visiter l’Europe pendant sept ans en multipliant les petits boulots. Cela me permettait en même temps d’apprendre les langues. Puis j’ai trouvé un job de traducteur au Canada. Après avoir suffisamment économisé, je suis parti faire le tour du monde en stop. De 1967 à 1973, j’ai traversé 128 pays. Je vivais avec un dollar par jour. Je m’étais donné cette contrainte pour vivre avec les populations locales. Je ne payais ni hôtel ni transport. Je faisais de l’auto-stop mais j’ai dû faire aussi du cargo-stop, du voilier-stop et de l’avion-stop !
 
Mes deux dépenses étaient les visas et la nourriture. Et encore, je mangeais le plus souvent avec ce que je récupérais sur les marchés ! J’étais invité par des gens croisés au hasard. Je dormais chez l’habitant ou à la belle étoile, dans des usines ou en prison. On m’a pris pour un révolutionnaire au Costa Rica, pour un espion israélien en Syrie, pour un pirate de l’air en Colombie... J’ai fait sept séjours en prison.
 
 
Dans vos livres, vous évoquez des épisodes plus douloureux…
 
Oui, parce que j’ai vu la mort de près. J’ai failli me faire flinguer une dizaine de fois ! Je vous déconseille le Vietnam en pleine guerre, le caïman congolais affamé ou l’autostop en Alaska par -45 °C. Cette pratique y est d’ailleurs interdite, la police ne veut pas avoir à ramasser des cadavres. À Calcutta, ça leur posait moins de problèmes. Les gens naissaient et mouraient sur le trottoir. Moi, j’y dormais. Un camion passait à dix heures pour ramasser les corps sans vie. Il fallait se réveiller avant pour ne pas finir dans la benne à cadavres…
 
 
Quel a été le pire moment ?
 
J’ai bu une eau polluée au Pakistan qui m’a valu une dysenterie carabinée. J’ai tenu deux ans en rampant, j’étais vidé. Quand je me suis aperçu que je pouvais faire le tour de ma taille avec mes mains, je suis rentré à Paris me faire soigner. Dix-huit ans après mon départ, donc. J’ai profité de cette pause pour écrire un livre (NdlR : La terre n’est qu’un seul pays) et faire un film de mon aventure. Puis je suis reparti pour découvrir les endroits que j’avais manqués.
 
 
Quand est-ce que l’île Maurice arrive sur votre parcours ?
 
Au cours de ce deuxième voyage, justement. Maurice a été mon 144e pays, en février 1981. Je suis resté un mois, j’ai eu droit à plein d’articles ! Je me souviens d’une émission de télé avec un certain Pierre Ah-Fat.
 
 
Vous viviez où ?
 
À Curepipe, chez l’habitant. J’ai gardé l’image d’une île enveloppée de cannes à sucre. Je me souviens aussi avoir présenté mon film au théâtre de Port-Louis. Des scolaires accompagnés par de bonnes soeurs à cornette étaient invités. Ils étaient déchaînés, j’ai failli me faire arracher ma chemise à la sortie ! (Rires).
 
 
Vous disiez partir pour apprendre le monde. Quels savoirs avez-vous ramenés ?
 
J’ai appris à me connaître. Faire le tour du monde, c’est d’abord faire le tour de soi-même. J’ai compris que la Terre n’est qu’un seul pays, qu’il n’y a qu’une seule espèce humaine et que tous nos problèmes viennent de l’ignorance. Si les gens se rapprochent, les préjugés tombent. Ce monde n’a pas besoin de grand-chose pour tourner rond, juste d’un peu plus de fraternité.
 
 
Au début de votre périple, les avions étaient à hélice et le tourisme ne concernait pas les masses. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’industrie du voyage ?
 
J’ai voyagé à l’aveuglette tandis qu’aujourd’hui on ne rate rien. De chez soi, on peut visiter le Taj Mahal sur Google. Je n’ai rien contre la technologie mais Internet a abîmé le plaisir de la découverte. 
 
 
Et puis, le tourisme de masse, qu’on le veuille ou non, a altéré les rapports humains. À l’époque, j’étais l’ami qui vient de loin. J’ai dormi dans les ruines du Machu Picchu sans que personne ne me demande rien. Aujourd’hui je suis l’étranger à plumer, comme n’importe quel touriste.
 
 
Vous êtes prêt à mettre combien pour aller aux Chagos?
 
Celui qui m’y emmènera aura droit… à toute ma reconnaissance (rires) et ma collection de livres (NdlR : Le huitième et dernier, L’homme qui voulait voir tous les pays du monde, est paru en 2014).
 
 
Vous vous donnez jusqu’à quand pour dénicher ce «chauffeur» des mers ?
 
Le temps qu’il faudra. J’ai attendu neuf ans pour aller à Tristan da Cunha, l’île la plus isolée au monde (NdlR : dans l’océan Atlantique, entre l’Afrique du Sud et le Brésil), et 37 ans avant d’être autorisé à mettre les pieds en Arabie saoudite. Vous voyez, je suis plutôt patient. Cela dit, j’ai 77 ans. Mes rotules ne tourneront peut-être pas éternellement…
 
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