Georges Chung,économiste et entrepreneur: «Le moyen le plus sûr pour les exportateurs de se protéger, c’est le hedging»

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Économiste et homme d’affaires, Georges Chung apporte un éclairage sur l’état de l’économie nationale en vue de la présentation du prochain Budget en mars. Abordant l’impact de la baisse de l’euro sur les finances des entreprises, il évoque la nécessité d’avoir une roupie compétitive capable de ramener le plus de recettes possibles.
 
 
Quelle est la marge de manoeuvre de Vishnu Lutchmeenaraidoo, ministre des Finances, par rapport au prochain premier Budget de ce gouvernement?
Elle est d’abord d’ordre psychologique. Le ministre des Finances bénéficie du bon mood qui caractérise le pays depuis décembre dernier, à la fois de la part des consommateurs et des producteurs. Il peut ainsi faire appel à plus de discipline financière et à plus de productivité sans que la population puisse être récalcitrante pour autant. Je ne vous apprends rien à ce sujet.
 
Par ailleurs, le prix du pétrole a considérablement baissé. Ce qui laissera d’énormes économies. L’inflation est au plus bas dans le monde. Les principaux marchés de Maurice se refont une santé, quoique encore fragiles. Le nouveau ministre des Finances va certainement surfer sur une bonne vague. Vishnu Lutchmeenaraidoo n’aura pas de grandes difficultés à boucler son Budget tout en respectant les grands principes, malgré les hausses de salaires payées en avance. N’est-ce pas lui qui a inventé le concept du No Tax Budget ?
 
 
Le recours à une nouvelle orientation, dans le sillage de l’avènement d’une nouvelle équipe gouvernementale, est-il synonyme de rupture totale avec les actions de gouvernement sortant ?
Le gouvernement ne peut entamer une rupture. Il devra continuer l’oeuvre commencée antérieurement selon le principe universel de la continuité des gouvernements. Par contre, il peut renier les projets annoncés mais non engagés. Il peut en faire autant pour ce qui est des contrats pour non-respect des procédures. Il peut bien entendu appliquer son propre programme d’action économique et sociale, que cela coïncide ou pas avec celui du gouvernement sortant.
 
 
Quelle posture adoptée par rapport à la baisse de l’euro ?
Les exportateurs qui nous ramènent le bifteck quotidien libellé en euros, sont sans doute dans une impasse. C’est le cas de beaucoup d’entreprises du textile, les hôtels et ainsi que pour les centres d’appels vendant leurs services en France. Il y a quelques mois, ils pouvaient échanger leurs euros à Rs 40, voire Rs 41. Aujourd’hui, s’ils ne se sont pas protégés par le hedging, ils auront perdu 8 % ou 10 % de leurs revenus. Ce qui est considérable, compte tenu de la compétition féroce dans ces secteurs sur le plan mondial.
 
Cependant, on a beaucoup diversifié. On vend de plus en plus vers la Chine pour le tourisme, vers l’Afrique pour le textile. On négocie un peu plus pour se faire payer en dollars, même si l’euro représente encore bien plus de la moitié des revenus de nos exportations. On a toujours essayé d’être moins euro-centrique mais le moyen le plus sure, c’est de se protéger par le hedging.
 
 
Quel est donc cet élément fédérateur autour duquel s’articule le débat suscité par les partisans de la roupie forte et ceux de la roupie faible ?
Que comprend-on par roupie forte et roupie faible ? L’important c’est de pouvoir gagner autant de revenus par les exportations afin que l’on puisse acheter suffisamment pour se nourrir et payer la facture pour tous nos besoins à l’importation. Si on n’arrive pas à le faire et s’il faut s’endetter pour payer nos fournisseurs, c’est que notre roupie n’est pas compétitive. Mais comment s’assurer que nous aurons les moyens de nos ambitions de pouvoir tout régler  tous nos fournisseurs à l’échéance réglementaire ? C’est en développant une main-d’oeuvre solide et productive, à l’image des pays d’Europe du Nord et de certains pays d’Asie. En économie, les règles du jeu sont d’une clarté inouïe.
 
 
Comment trouver l’équilibre entre ces deux impératifs que sont la nécessité de réaliser la croissance et l’obligation de contrôler et de stabiliser l’inflation ?
Paul Samuelson, un professeur d’économie d’origine américaine très connu, disait que si un économiste prétend avoir trouvé la formule capable de réconcilier la croissance et l’inflation, deux forces qui s’opposent, il mériterait qu’on lui attribue le prix Nobel. C’est une parfaite illustration de la difficulté à satisfaire les besoins de la croissance et la nécessité d’assurer une baisse des prix. Néanmoins, lorsqu’on est en présence d’une conjoncture caractérisée par une inflation contrôlée, on peut rehausser le niveau de l’investissement et de la consommation afin de stimuler la croissance. Aujourd’hui, le taux d’inflation est très bas. Il avoisine le point zéro. Ou même un nombre négatif dans certains pays européens. Il existe une grande marge de manoeuvre pour stimuler la consommation et l’investissement. C’est ce qui est connu comme le quantitative easing. C’est ce qui se passe en ce moment dans les pays d’Europe. Par conséquent, on peut s’attendre à un taux de croissance qui va s’améliorer au cours des prochaines années.
 
 
Les solutions ayant pour objectif de corriger les conséquences du décalage entre la formation et les besoins du marché sont légion. Quelle est la source de ce phénomène ?
Jusqu’à l’avènement de l’informatique jusqu’à l’an 2000, la maîtrise de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique était suffisante pour un jeune de 18 à 20 ans de trouver du travail. Les données ont été bouleversées par l’avènement de l’Internet, de la bande passante et tout ce qui se rapporte à l’informatique. De nos jours, pour qu’un jeune augmente ses chances sur le marché du travail, outre l’indispensable atout qu’est la maîtrise de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, il lui faut impérativement maîtriser la manipulation de la souris. Sans cet outil de base, il est difficile pour un jeune de trouver du travail. Il incombe donc aux parents de s’assurer que leurs enfants disposent de cet outil de base. Ce n’est certainement pas la formule de base. Mais, elle est indispensable.
 
Le problème intervient lorsqu’il y a un décalage entre la compétence dont dispose un jeune à la recherche d’emploi et sa capacité à la manifester dans des situations réelles. Encore une fois, les règles de jeu de l’économie sont très simples.
 
 
Pour justement combattre les facteurs de risque associés à ce décalage, quels sont les sujets qu’il faut proscrire et ceux qui doivent impérativement être introduits dans le cursus scolaire ?
La priorité des priorités, c’est d’instaurer la discipline. Le manque de discipline entame de manière négative et irréversible l’efficacité des programmes d’études. On ne dira jamais assez l’importance de l’enseignement des sciences, des mathématiques et des langues. La discipline autour de l’enseignement de ces sujets à mon avis et à mon grand désespoir, se détériore d’année en année. D’où mon appel au nouveau ministre de l’Éducation, Madame Leela Dookun, à instaurer de nouveau la discipline dans les écoles et les collèges dans le sens large de ce concept.
 
 
Qu’entendez-vous précisément par la discipline?
Il s’agit des codes de comportement qui doivent être appliqués par le jeune à l’égard des enseignants, de ses parents et envers ses pairs. La discipline implique aussi sa prédisposition à mettre en pratique dans le quotidien, que ce soit à la maison, dans la rue et à l’école, sur la voie publique, ce qu’on attend de lui. Il y a des signes qui ne trompent pas. Les actes de violence des jeunes sont l’illustration même du niveau de discipline qui se détériore. La violence, malheureusement, est devenue la norme auprès de certains jeunes. Cela peut être constaté, que ce soit au niveau du langage et au niveau de leur comportement.
 
 
Quels sont les facteurs qui, selon vous, ont abouti à un tel comportement qui peut être désastreux s’il est transposé sur le lieu de travail ?
Face à la libéralisation des moeurs occasionnée, en grande partie, par les plateformes que sont l’Internet ou le cinéma, on n’a pas su adapter et réorienter ce qu’on apprend dans les établissements d’enseignement. Les parents se sont relâchés en raison de ce nouveau mode de vie dicté par ces grands changements au niveau de la communication. D’un seul clic, il est possible d’avoir accès à des choses qui peuvent potentiellement influencer le comportement de l’homme et de la femme.
 
 
Que faire pour que Rodrigues devienne une valeur ajoutée dans la structure de la vie économique de la nation mauricienne, d’autant plus que le ministre des Finances s’y rend ce week-end en marge des consultations prébudgétaires ?
Il y a des bouts de terre dans le monde qui ressemblent à Rodrigues mais qui sont devenus des centres financiers, des centres de pêche, et des centres de loisirs. Jersey et Guernesey dans La Manche sont de véritables centres financiers. Beaucoup de villes sur la côte de l’Espagne et du Portugal sont de véritables centres de pêche. Beaucoup de villes sur les côtes des États-Unis sont de véritables centres de recherche marine.
 
C’est aux Rodriguais, d’abord à Serge Clair, aux députés de Rodrigues et à l’intelligence rodriguaise d’avoir une vision qui leur est propre par rapport à tout ce qui vient d’être dit. Au lieu de préparer chaque année un budget qui ne fait que mettre de la pression sur le Budget de la République.
 
Quel pourrait être l’impact de la découverte d’une somme conséquente d’argent liquide dans la demeure de l’ex-Premier ministre Navin Ramgoolam sur la réputation du secteur mauricien des services financiers ?
Je me refuse à m’étendre sur ce qui nous arrive en ce moment dans le cadre de cette affaire-là. Il y a une montagne à grimper par rapport à nos relations avec l’extérieur sur le plan financier et plus spécifiquement par rapport à nos relations en tant que centre financier.
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