Bacha & Bacha: La comptabilité de père en fils...

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YOGEN, l’aîné d’Anil et d’Anita Bacha, âgé de 37 ans, n’assiste pas à cet entretien qui se déroule à l’hôtel Hibiscus appartenant à la famille Bacha. Il fait la navette entre Maurice et Londres où il dirige le bureau de son père et une compagnie familiale qui est l’agent exclusif de bières et de rhums locaux.

Entre Ruben, 36 ans, Toshlen, 33 ans, et Krsna, 32 ans, et leur père, il se dégage une grande complicité, de la franchise parfois brutale mais l’on sent aussi un profond respect pour ce qu’a accompli ce chef de famille. Or, si toutes leurs études supérieures ont été financées par ce dernier, Anil Bacha, lui, n’a pas eu la partie facile à ses débuts.

Yogendranath Bacha, dit Anil, est le cadet de cinq enfants, quatre garçons et une fille. Il tient son amour des chiffres de son père Soorooj, qui était comptable à la compagnie de chemins de fer. Mais les comptables sont peu nombreux à l’époque et payés au lance-pierres. Anil Bacha fréquente l’école Champ de Lort, à Port-Louis, et prend des cours particuliers avec Sookdeo Bissoondoyal. De lui, ce dernier dira qu’il est un garçon brillant, avant d’ajouter que tout ce qui brille n’est pas or.

Lorsqu’Anil Bacha termine sa scolarité secondaire, son frère aîné, sir Bhinod Bacha, obtient une bourse du Commonwealth et part en Grande-Bretagne. Anil aimerait bien lui emboîter le pas mais comme la famille n’a pas les moyens, il intègre à 17 ans et demi le Trésor public en tant qu’Extra Clerical Assistant. Il reverse la totalité de son salaire, soit Rs 8 par jour, à ses parents afin qu’ils puissent scolariser le reste de sa fratrie. L’Accountant General d’alors l’encourage à aller étudier l’expertise comptable à l’étranger vu qu’il est bon en chiffres. C’est à partir de cotisations à un cycle qu’il se rend à Londres le 18 décembre 1967 avec un visa d’étudiant.

Il n’a qu’un nom dans son carnet d’adresses et c’est celui d’un parent qui vit à Brixton. Lorsqu’il y débarque, celui-ci ne s’attend pas à le trouver sur le pas de sa porte. Cependant, le parent l’héberge une semaine, le temps pour lui de s’en retourner. C’est à travers d’autres étudiants mauriciens à Londres qu’il obtient un emploi comme clerc dans le cabinet d’experts comptables Edwards Trew and Co. Il gagne quatre livres et six shillings alors que la location de sa chambre est de trois livres et six shillings.

Lui et deux autres Mauriciens décident de partager les frais en louant une chambre à trois. Anil Bacha étudie d’arrache-pied, allant au bureau même un 24 décembre et ne se nourrissant que de macaronis et d’oxtail soup pendant un an. Ayant pu être Articled clerk, il apprend tout en travaillant et réussit les différents examens de comptabilité faisant de lui un expert-comptable agréé. Au final, son entreprise lui propose de rester comme partenaire mais il refuse car lui veut rentrer. Lorsqu’il regagne Maurice le 18 décembre 1973, il réintègre la fonction publique mais ambitionne d’avoir sa propre entreprise d’expertise comptable. À l’époque, il n’y a que six sociétés à offrir de tels services et son cousin, qui est embauché par l’une d’elles, lui prévient que ce sera difficile.

Anil Bacha persiste et signe et le premier à lui faire confiance est sir Seewoosagur Ramgoolam. Il se voit confier la gestion de la succession du beau-père du Premier ministre, Takoordyal Ramjoorawon. À travers Anita Prayag, qu’il a rencontrée en Grande-Bretagne alors qu’elle y étudiait le droit et qui exerce aux Hamid Moollan Chambers, il côtoie ce ténor du barreau qui le met en contact avec des familles de possédants. Il ouvre son premier bureau à la rue Léoville L’Homme. Parmi ses clients, il y a des bookmakers et de nombreux corps parapublics. Sa carrière est alors lancée. C’est en 1993 qu’il construit son bureau à Cathedral Square et qu’il ouvre aussi un bureau à Londres.

Les quatre fils suivent à peu près le même parcours. Les deux aînés, Yogen et Ruben, font leur scolarité primaire à l’école Aryan Vedic de Vacoas avant qu’ils ne soient inscrits au Lycée Labourdonnais. Les deux derniers y sont admis aussi. À un moment donné, la question se pose quant à l’encadrement des enfants car Anil Bacha s’est aussi lancé dans les affaires aux côtés de Loïs Levieux alors que sa femme Anita est Senior magistrate. Cette dernière sacrifie sa carrière pour s’occuper des enfants. 

Yogen et Ruben ont tellement baigné dans cette ambiance de chiffres et d’affaires aux côtés de leur père qu’ils décident de suivre ses traces et font un baccalauréat comptabilité/gestion. «Notre père ne nous a jamais rien imposé », confie Ruben, qui dirige Ruben Racing, la compagnie familiale de grosses motos et leurs accessoires. Toshlen ajoute : «Il nous a tout donné en nous disant qu’aussi longtemps que nous réussissions nos examens, nous pouvions faire ce que nous voulions. »

Ruben poursuit en disant que «comme j’avais une relation très amicale avec papa et qu’il laissait entendre qu’il y avait des sous à se faire en finance, j’ai obtenu, tout comme Yogen, un Bachelor of Arts en Accounting and Finance auprès de la Southbank  University et étudié l’expertise comptable dans la firme Leafley Rowe.» Il raconte n’avoir jamais autant étudié de sa vie qu’à cette époque-là. «Il a fallu tout sacrifier et ne se concentrer que sur les études au point de devenir une machine.» Étant fou de vitesse, à son retour à Maurice, il a réussi à convaincre son père d’ouvrir Ruben Racing où il peut alors conjuguer sa passion pour la vitesse et la gestion comptable. 

Toshlen, sans doute le plus porté pour les études, est deuxième à l’examen du bac au Lycée Labourdonnais avec d’excellentes notes en comptabilité. C’est à la London School of Economics qu’il choisit de faire son entrée pour obtenir un Bachelor in Management Science et y côtoyer de brillants esprits. Comme à l’époque il y a une compétition féroce et que les places dans les firmes comptables sont rares, il passe un an à Montpellier en France où il obtient une licence en sciences politiques. Et c’est à Bacha & Bacha de Londres qu’il étudie pour devenir expert-comptable agréé sous la supervision de son aîné Yogen. À son retour au pays, Toshlen rejoint le cabinet de son père et, en parallèle, il dirige l’hôtel Hibiscus. «Si j’ai choisi l’expertise comptable c’est pour pouvoir gérer n’importe quelle affaire. Ces études sont un vrai passeport.» Il ne désespère pas de faire son père investir dans une compagnie agricole qu’il rêve de diriger.

C’est aussi la filière comptabilité gestion qu’a embrassée Krsna. S’il opte pour l’expertise comptable, c’est parce que son père est son modèle. «Papa est notre modèle professionnel et maman notre modèle de valeurs et de spiritualité. L’expertise comptable m’est venue naturellement.» Il ajoute que son père ne lui a jamais dit de faire comme lui. «Il répétait que nous devions faire mieux que lui. Au final, nous étions en compétition avec nous-mêmes.» Krsna raconte avoir pris quelques claques parfois de son père mais que ces punitions lui ont permis de marcher droit. C’est au Kings College à Londres qu’il obtient un Bachelor of Science en informatique et gestion et chez Leafley Rowe puis Bacha & Bacha de Londres qu’il fait ses études d’expert-comptable. À son retour au pays, Krsna a rejoint l’entreprise paternelle où il se concentre sur l’offshore. Il gère en parallèle une compagnie familiale de décoration intérieure de luxe.

Il arrive très souvent que les points de vue de ses fils divergent diamétralement de ceux d’Anil Bacha. «Il y a définitivement un conflit générationnel », déclare Toshlen. Mais le dernier mot revient toujours au père. «Le cerveau, c’est papa. On a le droit de défendre nos idées mais au final, c’est lui qui décide.» Anil Bacha affirme avoir préparé sa  succession du fait que tous ses fils soient ses partenaires d’affaires à qui il délègue des responsabilités. Mais il ajoute que Bacha & Bacha n’a que 40 ans et qu’on ne se retire pas à la fleur de l’âge. «Moi, je vais vivre 120 ans». Indépendamment de sa longévité, il sait sa relève assurée…

 
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