Jack Bizlall : «Il faudra démanteler la Constitution Bérenger-Ramgoolam en 2020»

Avec le soutien de

L’alliance entre le Parti travailliste (PTr) et le Mouvement militant mauricien (MMM) semble être chose faite. Un 60-0 est-il inévitable aux prochaines élections ?

Potentiellement oui, dans la mesure où ces deux partis politiques sont nés dans l’action de masse. Cela les a menés à être incontournables dans le conscient et l’inconscient des gens. Dans ces circonstances, ce ne sont pas des partis qu’on peut effacer d’un trait de plume. Objectivement, ils ne devraient pas perdre. Mais il ne faudrait pas courir aussi vite. Même si cette coalition est déjà faite, rien ne nous dit qu’elle ira jusqu’au bout de son programme, constitué principalement d’une modification majeure de notre  Constitution. Il se pourrait que les gens ne les suivent pas sur ce point.

Mais l’amendement à la Constitution aura lieu après les élections…

De la façon dont les tickets sont répartis, 20 au MMM et 20 au PTr dans toutes les circonscriptions, et 10 candidatures au MMM dans la ville et 10 candidatures au PTr dans les villages, il se pourrait bien que les électeurs mauves ne votent pas pour les candidats travaillistes et que les électeurs rouges ne votent pas pour le MMM. Ce qui fait que potentiellement,on peut avoir une situation où d’autres candidats peuvent être élus à l’Assemblée nationale. Mais ce qui est sûr, c’est que des millions et des millions de roupies seront dépensées. Je pense que ces élections seront les plus coûteuses de l’histoire du pays.

Pourquoi ?

Pour la bonne et simple raison que le PTr, à travers des gens qui ont pillé ce pays, a amassé des sommes fantasmagoriques, que le parti va injecter dans la campagne électorale. Cette force financière va certainement promouvoir l’élection des candidats de l’alliance rouge-mauve. Mais au fond, je ne pense pas que ce sera un 60-0. La question ne se pose pas.

L’objectif serait donc de viser plutôt les trois quarts ?

La question est effectivement de savoir s’ils obtiendront les trois quarts à l’Assemblée nationale. C’est cela l’enjeu. Ce n’est pas un 60-0, mais un 45 plus un.

Y a-t-il un risque qu’ils ne l’obtiennent pas selon vous ?

Je souhaite qu’ils n’obtiennent pas les trois quarts. Je le souhaite de tout coeur !  D’ailleurs, je vais mener campagne contre les amendements à la Constitution qu’ils proposent.

Vu le contexte actuel et les partis qui s’opposeront à cette alliance, le scénario de moins de trois quarts des sièges pour cette coalition est-il possible ?

Il y a un premier scénario : ils se portent candidat avec un référendum sur les  amendements en simultané. À partir de là, il y a deux possibilités. D’abord, qu’ils soient élus, mais la nouvelle Constitution ne passe pas. Le deuxième scénario, c’est que la population approuve les amendements. S’il y a approbation, il y a légitimité. S’ils ne font pas de référendum lors des prochaines élections, je ne reconnaîtrai pas cette Constitution. Elle n’émanera pas du vote populaire. Il faudra se battre pour que ces amendements soient contestés dans la rue. Ou que l’on fasse pression pour que le référendum soit fait après.

Depuis la conclusion de l’accord entre rouges et mauves, la majorité des internautes se prononce contre cette alliance sur les réseaux sociaux. Jusqu’à quel point est-ce représentatif de l’électorat ?

L’électorat est composé de trois groupes de personnes. Il y a un premier groupe composé de gens qui suivent des leaders, à n’importe quelle condition. Je pense qu’il y a un quart de la population dans cet état d’esprit. Ces 25 % ne sont même pas au courant de ce qui se passe en politique. Le deuxième groupe n’est pas concerné directement par la  politique, mais plutôt par les rapports qui existent dans le pays entre les ethnies. Cela a été amplifié avec les associations socioculturelles. Ils sont peut-être 10 % de la population, mais ils sont très actifs, bien organisés et ils sont capables d’influencer les gens. Et le reste, c’est 45 % de la population qui, lors d’un sondage datant de début 2014, a dit ne soutenir aucun parti politique. C’est la grande interrogation, mais j’ai l’impression que dans ce groupe, il y a énormément de jeunes. Ceux qui ne connaissent pas le PTr ou le MMM et qui n’ont pas de lien émotionnel politique avec eux. Ils iront ou n’iront pas voter. Dans ma stratégie de contester les amendements du PTr et du MMM, il faudra que je m’adresse à ces groupes.

Vous vous adresserez à eux avec quel objectif ?

Trois questions se posent. Faut-il les convaincre de privilégier une abstention massive ? Faut-il que celle-ci dépasse les 18 à 20 % structurelles qu’il y a toujours eues lors des élections ? Est-ce qu’il faut pousser cela au-delà des 30 % ou plus ?

L’abstention ne jouerait-elle pas en faveur de la coalition ?

Ce serait surtout dans le but de ne pas voter l’alliance. Soit à travers un vote blanc ou en boycottant les urnes. La deuxième option c’est de soutenir un bloc d’opposition opposé à la coalition rouge-mauve. Mais, quand on regarde du côté du MSM, Jugnauth n’a pas une position différente de Ramgoolam sur l’accaparement du pouvoir. D’ailleurs, le MSM, c’est la propriété de la famille Jugnauth. Je ne vois pas comment on peut soutenir le MSM et le PMSD. Collendavelloo aurait pu jouer un rôle important lors de ces élections s’il s’était, après avoir quitté le MMM, penché sur la nature de la IIe République que l’alliance est en train de proposer. Je pense que les intellectuels du pays auraient pu le suivre. J’ai l’impression que les gens ne savent même pas de quoi on parle. On dit qu’on partage le pouvoir entre le Premier ministre et le président de la République. C’est faux ! C’est une diminution des pouvoirs de l’Assemblée nationale en faveur de la présidence. Le président devient un président exécutif.

Les autres petits partis qui ont été créés représentent-ils une option ?

Je fais un effort considérable pour les rassembler en un seul mouvement. Il y a un travail qui a déjà été fait depuis le 1er Mai et qui s’est amplifié récemment. Nous avons deux échéances devant nous. D’abord, le 20 septembre, pour le rapport des quatre  commissions mises sur pied. La première travaille sur un programme politique s’agissant de la perspective des travailleurs, des femmes, des jeunes et des citoyens. À cette date, l’on aura une idée claire de ce qu’ils proposent pour l’avenir. Le 11 octobre, nous avons un rassemblement de tous les membres de ce mouvement pour décider de trois choses : programme, nom et participation aux élections. C’est-à-dire que la troisième possibilité est que nous y participions nous-mêmes.

Vous pensez avoir des chances de vous faire élire ?

Nous allons soit viser une opposition parlementaire avec 20 candidats, soit mettre 60 candidats pour bien marquer notre action tranchante et pour préparer l’après élections générales. Je rencontre les autres groupes aussi. Hier soir (NdlR, jeudi), j’ai travaillé avec quatre groupes qui ne sont pas dans le mouvement. Il y a une nécessité de voir les choses en grand pour l’avenir.

Les petits partis de gauche participeront-ils à l’effort ?

Cela doit constituer une alternative sérieuse. Il faudrait que cette deuxième force fasse la part belle aux jeunes. Je serai prêt à ne pas me présenter comme candidat pour encadrer et soutenir ce mouvement, dans le but de lui donner son impulsion. Il y a des  contradictions personnelles entre Lindsey Collen et moi, ainsi qu’avec Ashok Subron. Si jamais ces organisations veulent se rencontrer, je ne pense pas que cette reconstitution puisse se faire avec moi. Pour qu’il y ait une alternative crédible, je préfère me retirer afin de laisser le champ à une contestation structurée et performante. Le problème, c’est que Subron et moi sommes deux personnes totalement différentes sur tous les points.

Si Ramgoolam et Bérenger ont fini par s’entendre…

Non, non… Un jour je dirai pourquoi. Pas pour l’instant. Disons que pour l’instant, il faut que la vision soit claire.

Que se passerait-il si les électeurs déçus décident de s’abstenir plutôt que de voter pour vous ? Comment contrer cela ?

C’est une stratégie à laquelle je ne voudrais pas me soumettre. On ne va pas aux élections pour être élu par défaut. On y va pour être élu sur la base des idées, d’un programme, d’un combat. On se construit. Pas pour 2014-15. On doit se construire pour 2020. Si l’on adopte la Constitution de Bérenger-Ramgoolam, il faudra démanteler cette dernière. Le travail sera difficile, mais je reste convaincu que les jeunes ne veulent pas de cette Constitution. Il y a un autre danger aussi : Bérenger semble être persuadé qu’il va rester au gouvernement à vie et même au-delà, à travers son fils. Il donne l’impression qu’il a une stratégie qui repose sur son immortalité politique. Il ne se soucie pas de la possibilité qu’il n’arrive pas à contrôler Ramgoolam et qu’éventuellement, cette coalition se brise.

Est-ce que vous comptez sur le fait que les deux poids lourds de l’échiquier politique s’allient pour profiter du vide et lancer votre mouvement ?

On ne construit pas de cette manière en politique. C’est opportuniste. Par ailleurs, je constate qu’il y a des gens qui disent «on va voir». C’est encore plus grave. C’est de l’aventurisme !

Paul Bérenger, encore leader de l’opposition, a rencontré Navin Ramgoolam pour discuter des sujets d’actualité. Le leader du MMM a laissé comprendre que les décisions seront prises par son allié et lui jusqu’aux élections. Comment vous prenez la chose ?

Paul Bérenger a manqué à toutes ses responsabilités constitutionnelles en utilisant sa fonction de leader de l’opposition pour négocier une coalition avec le gouvernement. Il me semble qu’il va rejoindre le gouvernement avant les prochaines élections. Il va être nommé vice-Premier ministre. Je ne sais pas si cette information sera confirmée. Il me donne l’impression d’être devenu un jouisseur. Ou alors, il a un projet pour son fils.

Bérenger, selon moi, est en train de déraper… politiquement, intellectuellement, philosophiquement, humainement. Le problème, c’est qu’il n’y a personne pour le lui dire en face. Il est entouré de suiveurs.

 
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