Hery Rajaonarimampianina, président de Madagascar : « Une démocratie, ça s’apprend…»

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Après cinq ans de crise politique, 2014 marque le retour de la normalité constitutionnelle à Madagascar. Le président Hery Rajaonarimampianina est conscient que son pays se lance dans un apprentissage tardif de la démocratie. Quelques jours après la formation du gouvernement, il a reçu l’express au palais d’Iavoloha, à Antananarivo. Dans ses propos transpire sa volonté de placer l’intérêt de la population malgache avant tout autre intérêt. Ce qui contraste avec son prédécesseur, Andry Rajoelina, de qui il n’a pas encore divorcé, même si ce n’est plus le grand amour…

Est-ce que je peux vous appeler président Hery [prononcez Hèr, NdlR], ce serait plus facile…

(Rires) Sans problème, puisque le nom est quand même passablement long (encore rires)…

Justement, comment font les journalistes à l’étranger ? Ne massacrent-ils pas trop votre nom ?

Beaucoup ont fait des efforts énormes… quand j’étais à Paris, par exemple, pendant une semaine les journalistes se sont entraînés sur mon nom. J’étais agréablement surpris lorsqu’ils arrivaient à le prononcer sans le lire.

«Hery» signifie la force. Ça tombe bien puisque vous êtes le nouvel homme fort de Madagascar. Pourtant, vous n’aviez pas de base politique à proprement parler. Comment avez-vous fait pour battre tout le monde ?

C’est vrai de dire, d’une certaine manière, que je n’ai pas de base politique. Je pense que les Malgaches ont voulu voter pour des personnes. Tout le monde s’est mobilisé après plusieurs années de crise. Et je crois que cela a produit une base qui ne dit pas son nom. Une base qui ne s’est peut-être pas organisée comme la base d’un parti politique. Et derrière cette base, il y a aussi plusieurs partis politiques qui m’ont appuyé, soutenu pendant les élections…

En effet, vous avez bénéficié d’une alliance de partis et d’intérêts divers pour parvenir au pouvoir. Cet assemblage hétéroclite n’est-il pas aussi porteur de germes d’instabilité dans un régime semi-parlementaire?

Je ne crois pas qu’on soit dans un régime parlementaire. Je crois qu’on est plutôt dans un régime semi-présidentiel. C’est une question davantage rhétorique. Quoi qu’il en soit, c’est une avancée par rapport à la démocratie. Je ne crois pas que ce soit vraiment la multiplicité de partis qui pose problème. Je crois que tout le monde se rallie aujourd’hui derrière une réelle volonté d’asseoir le développement du pays, d’asseoir une réelle démocratie à Madagascar. Il y a plus de convergences que de divergences.

À Maurice, le leader de l’opposition et le Premier ministre ont entamé des discussions constitutionnelles pour revoir le fonctionnement de la démocratie. Il a été question d’une évolution vers un régime semi-présidentiel proche du système malgache. Quels enseignements pouvons-nous tirer de votre situation politique ?

En fait, tout dépend des pays, de leur avancée démocratique atteinte. Nous sommes, quant à nous, dans les débuts d’une vraie démocratie. Tout le monde peut parler. Tout le monde peut exprimer ses opinions. Ce qui est particulier, à Madagascar, c’est cette crise, cette transition, qui était relativement longue, et qui permet à tout le monde d’être conscient, d’avoir une réelle prise de conscience qu’il nous faut tendre vers une vraie démocratie. Dans l’action, on ne se pose pas la question de savoir si c’est une démocratie semi-présidentielle ou semi-parlementaire. L’essentiel c’est qu’on a désormais un président qui est élu démocratiquement et il faut que ce président ait les moyens d’aller de l’avant, de travailler librement.

Vous avez été critiqué parce que vous avez pris deux mois et demi avant de nommer votre Premier ministre, Kolo Roger, un parfait inconnu des milieux politiques. Pourquoi ce délai et pourquoi ce choix ?

Il me fallait ce temps pour mettre en place des principes de réconciliation nationale, de stabilité et de continuité dans la vision du développement. Pour cela, j’ai dû consulter, j’ai dû négocier avec différents partis pour rassembler un peu les idées, pour être suivi par la majorité des députés à l’Assemblée nationale comme le préconise la Constitution. Il a fallu que se dégage cette majorité absolue pour asseoir les principes précités. Pourquoi Kolo Roger ? Parce que c’est la personne qui me semble réunir le plus de qualités nécessaires - dans le contexte - pour être à ce poste.

La pauvreté touche trois quarts des Malgaches. Tout est à reconstruire après cette transition «relativement longue». Il y a donc plusieurs priorités : le rétablissement de l’État de droit, la sécurité, la justice, la lutte contre la corruption, les trafics illicites, les inégalités, le retour de la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs…. Par où commencer ?

Évidemment tout est prioritaire lorsqu’on sort de cinquante ans de pauvreté et de cinq années de crise récente. Je crois qu’il faut s’attaquer à différents niveaux : tout d’abord sur le plan politique, comme vous l’avez souligné, c’est-à-dire restaurer l’autorité de l’État, c’est ce qui permettra de travailler sur la sécurité, la justice, la lutte contre la corruption. Il faut aussi s’attaquer à tout ce qui est social, donc à l’éducation et à l’enseignement. Il y a des enfants qui sont déscolarisés, il faudrait les remettre dans les écoles. Il faut aussi pourvoir à leur nutrition. Il y a des enfants et des femmes qui ont besoin de soins d’urgence, il faudrait pouvoir offrir ces services aujourd’hui. Parallèlement il faut s’attaquer à l’économie. Ce qui est important c’est de créer des emplois à travers des systèmes de haute intensité de main-d’oeuvre ou à travers de grands projets d’infrastructure. Il importe de voir les secteurs qui seront les plus créateurs d’emplois. Je fais référence surtout à l’agriculture, secteur dans lequel travaillent les trois quarts des Malgaches. Je pense aussi au tourisme et aux technologies de l’information et de la communication pour donner un maximum d’opportunités de création d’emplois.

Tout le monde se pose cette question, à laquelle vous n’avez pas tout à fait répondu : qu’en est-il du retour de Marc Ravalomanana dont vous avez bénéficié du soutien [l’ancien président vit en exil en Afrique du Sud depuis l’éclatement de la crise en 2009, NdlR] et du sort des industries Tiko ?

Je tiens d’abord à remercier Marc Ravalomanana et ses partisans pour leur appui. Je crois qu’au niveau des principes, j’ai toujours dit qu’il n’y a pas de mal à ce qu’un Malgache puisse circuler librement dans son pays, et à l’extérieur de son pays. Les choses étant ce qu’elles sont aujourd’hui, nous sommes en pleine construction de la démocratie, je crois qu’il faut un temps à toute chose. Le plus important c’est de s’attaquer aux priorités que j’ai évoquées plus tôt. Quant à ses outils de production à lui, je pense que tout opérateur malgache, dans un cadre respectueux des lois, peut exercer à Madagascar. J’ai toujours prôné la libre concurrence et tout le monde est appelé à travailler pour le développement de l’économie. Donc il n’y a pas d’exclusion …

Pas d’exclusion, mais pas de date de retour non plus ?

Pas de date non plus.

Avec la crise, Madagascar a été privé de l’aide internationale. Estce que le retour programmé de Ravalomanana est le fruit d’une pression de la communauté internationale ?

Non, non, on est un État souverain. Il n’y a pas de pression d’où quelle vienne.

À New York, vous avez parlé de « développement durable » avec Ban Ki Moon...

C’est la stratégie qui manquait dans le passé pour asseoir un véritable développement. Par exemple, l’attrait des investisseurs ne peut se faire sans une vision de stabilité (politique et économique) sur le long terme. La réduction de la pauvreté, par exemple, ne se fait pas en un jour. Nous visons un développement durable et inclusif, car dans l’effort de développement il faut une juste répartition de la richesse créée.

Que vous suggère la communauté internationale lors de vos discussions? Le FMI estime que certaines subventions doivent être enlevées pour remettre les compte à jour ?

Les sanctions sont levées. Le dialogue est restauré. Avec le FMI nous avons discuté de plusieurs aspects de l’économie. Tout se négocie. Ce qui prime, c’est l’intérêt des vingt-deux millions de Malgaches.

De votre perspective, quel aura été le rôle de Maurice pendant la crise politique ?

Maurice, tout comme la Commission de l’océan Indien (COI), a joué un rôle très actif dans l’appui au retour de la normalité constitutionnelle à Madagascar et pour la résolution de la crise à différents niveaux. Au nom du peuple malgache, je les remercie, d’ailleurs.

En parlant de la COI, est-ce que Madagascar soutient la candidature de Maurice, portée par Jean-Claude de l’Estrac, à la présidence de l’Organisation internationale de la francophonie ?

Il [Jean-Claude de l’Estrac, qu’il a rencontré au récent sommet Afrique-Europe à Bruxelles, NdlR] m’en a parlé. Etj’aurais souhaité discuter d’une positioncommune au niveau de la zone. Il n’ya pas, à mon avis, d’objection à cela…

Pas d’objection, mais pas de position commune non plus ?

Pas pour l’instant mais ce serait souhaitable. Les discussions sont en cours.

Dans plusieurs campagnes électorales à travers le monde, la presse est prise à partie. Quel a été, selon vous, le rôle de la presse malgache durant la crise et la campagne électorale ?

La presse malgache est une presse libre et libérée. Je pense que si on peut parler d’une avancée de la démocratie, c’est au niveau de la presse. Il faut que la presse accompagne la démocratie.

Plus précisément, quel est le rôle joué par L’Express de Madagascar [partenaire du groupe La Sentinelle, NdlR]. Je pose la question parce qu’à Maurice notre titre, l’express, est souvent attaqué par les politiciens.

Il m’est difficile de porter un jugement par rapport à une presse particulière, mais il faut admettre que L’Express de Madagascar a une réputation d’objectivité…

Détenez-vous une majorité au sein de l’Assemblée nationale ?

La solidité se construit de jour en jour. Tout le monde est conscient que l’intérêt national doit primer. Et ça se négocie aussi.

Envisagez-vous la dissolution de l’Assemblée nationale s’il y a trop de désaccord ?

Non, je ne l’ai pas envisagée.

Gouverner sans opposition, c’est une option ?

Je pense que ce n’est pas à moi de l’apprécier. Pour moi, une démocratie ça s’apprend, qu’il y ait une opposition ça s’apprend, qu’il n’y en ait pas ça s’apprend aussi.

Où en sont vos relations avec votre ancien leader, l’ancien président de la Transition Andry Rajoelina ?

Je n’ai pas eu de relations avec lui ces derniers temps. Je ne peux donc pas porter un jugement particulier sur l’état de nos relations. Ce n’est pas le divorce…ce n’est pas le grand amour non plus (rires).

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Madagascar en chiffres

Population : plus de 22,3 millions

Croissance démographique : 2,8 %

Indice de développement humain : 0,483 (151e sur 187)

Monnaie : 1 $ = 2229,03 ariarys

PIB par habitant : 451 $

Inflation : 6,4 %

Croissance économique : 3,8 %

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