Lincoln & Halbwachs : «Les Mauriciens sont capables d’accomplir de grandes choses»

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Le tandem mauricien sur le podium, vêtus du maillot de leader de la catégorie mixte.

Qu’avez-vous ressenti en passant la ligne d’arrivée finale, le dimanche 30 mars, en sachant que vous aviez remporté le Cape Epic dans la catégorie mixte ?
 
Y.L. : Une émotion immense… Mais en même temps tellement mitigée ! Nous n’en pouvions plus sur cette dernière étape, elle était la plus courte sur le papier mais la plus longue dans la tête. Non seulement nous étions à bout physiquement mais aussi nerveusement. Cette avance confortable nous avait permis d’aborder sans trop de pression cette dernière étape mais nous étions tellement stressés par peur qu’ils nous arrivent un pépin (chutes, pannes, ennuis mécaniques…), chose qui peut arriver à chaque seconde dans ce sport. Donc, en abordant cette dernière ligne droite, ce fut d’abord un grand soulagement et une fois le drapeau mauricien enlevé de ma poche (nous l’avons porté sur nous toute la dernière étape), là ce fut : WAOW : on l’a fait ! Je regarde à côté et je vois tout ce public qui acclame notre arrivée avec ferveur et je commence à avoir des frissons… et hop je vois un drapeau mauricien perdu dans la foule. «Il y a des gens qui sont venus pour nous !!!» et les larmes coulent toutes seules. Ensuite : caméra, photo, interview… là je ne comprenais plus rien, je ne me rappelle même plus ce que j’ai dit et fait à ce moment.
 
A.H. : Sur le moment, la fatigue l’a un peu emporté pour moi. J’avais l’impression d’être un peu dans un état second, sans vraiment réaliser que oui, on a gagné le Cape Epic !
 
Et maintenant, une dizaine de jours après, avec le recul, quels sont les sentiments qui vous animent ?
 
Y.L. : La joie et la fierté n’ont cessé de monter depuis notre arrivée, jamais je n’aurais imaginé que cette victoire serait partagée par un aussi grand nombre de personnes. C’est allé beaucoup plus loin même que le giron cycliste mauricien. Hier encore, pendant que je roulais, des voitures se sont mises à ma hauteur pour me hurler leurs félicitations par la fenêtre ! Ça change des klaxons agressifs ! Par contre, c’est difficile de se remobiliser. Je suis en plein dans le post-event syndrome, fatigue, perte de motivation… Un grand classique après un événement qui nous a pris tellement de temps et d’énergie à la préparation, juste après on se sent un peu vidé : «péna rol» comme on dirait en bon mauricien.
 
A.H. : Après deux semaines, en voyant les photos, les vidéos, il y a beaucoup plus d’émotions, de frissons et de bonheur. Je n’ai jamais pensé qu’on gagnerait cette course un jour.
 
Après avoir remporté la 1re étape, le 24 mars, avez-vous, ne serait-ce qu’un court instant, imaginé que vous pouviez réussir un tel exploit ?
 
Y.L. : La victoire sur cette étape avec le maillot de leader à la clé fut l’une des plus grandes surprises de ma carrière, j’étais comme un enfant sous l’arbre de Noël ! Je me suis dit que même si mon Cape Epic s’arrêtait maintenant j’aurais eu le sentiment de l’avoir réussi. Dès le lendemain, sur la ligne de départ, je me suis dit que j’allais le garder jusqu’au bout, j’avais une force et une rage de vaincre indescriptible. Je savais que j’allais me transcender et qu’à moins d’avoir un problème, nous allions vendre notre peau TRÈS, TRÈS cher. Mais la projection dans le temps ne s’arrête qu’à la ligne d’arrivée de l’étape, la prochaine était dans une «autre vie».
 
A.H. : Après la 1re étape, oui, j’ai vu que nous avions un gros potentiel et la forme physique pour être très bien sur la semaine. Mais ce jourlà, nous n’avions qu’une minute et demie d’avance sur les deuxièmes… c’est-à-dire quasiment rien en VTT ! En s’arrêtant pour prendre de l’eau au water point on peut perdre une minute !
 
Quand avez-vous pris conscience que cet exploit était réalisable ?
 
Y.L. : À l’issue de la 2e étape, lorsque nous sommes sortis vainqueurs d’une étape dantesque dans la boue. Nous avions pris de gros risques le matin en nous mettant à fond dès les premiers mètres afin de mettre la pression sur les autres équipes. Je me suis dit que moralement, nous avions pris un sacré avantage.
 
A.H. : Il n’y a pas un moment en particulier, c’est venu petit à petit, étape par étape. L’étape 4, le jeudi, a été celle lors de laquelle nous avons pris le plus de temps, j’avais vraiment la «rage» ce jour-là, l’envie de donner tout ce que j’avais, poussée (physiquement et moralement) par Yannick. Mais on a toujours gardé la tête froide, jusqu’au bout, jusqu’au dernier kilomètre car rien n’est joué d’avance. Une chute, une crevaison, une chaîne cassée et tout peut se terminer.
 
Avez-vous connu des moments de découragement pendant l’épreuve ? Vous êtesvous dit : j’en peux plus, j’arrête ?
 
Y.L. : Jamais je ne me suis dit cela dans aucune épreuve à laquelle j’ai participé depuis que je suis minime, je ne me suis jamais dit «j’arrête car c’est trop dur». Je termine toujours ce que je commence, et en donnant tout ce que j’ai. Seul un vélo ou un membre cassé peuvent m’arrêter… même ça ! Par contre, des moments de découragement il y en a eu, des moments de doute où je me suis dit «va-t-on pouvoir tenir cette cadence infernale jusqu’au bout ?»
 
A.H. : Non. Bien sûr, il y a des moments où on souffre et où on n’avance pas (très différent que lorsqu’on souffre mais qu’on avance). Dans ces moments où je me suis sentie vidée, c’était dur, je suis bien moins forte que Yannick physiquement et techniquement. Il a fallu pour moi garder courage et me dire que ça irait mieux après, qu’il fallait continuer à avancer quand même… et pour Yannick c’était très dur aussi, il a dû garder son calme, ne pas s’énerver… Mais je n’ai jamais été découragée au point de vouloir arrêter. Au fait c’est une course qui se joue à 50% dans la tête. Avec plusieurs expériences de ce type de course (Joberg2c, Transalp, Tour du Langkawi etc.) je sais maintenant cela. Pour moi, la préparation mentale est très importante. Il ne faut jamais y aller en se disant que ça sera facile. Pendant ma préparation je me répète que ça sera très dur, inhumain, que je vais vraiment souffrir, que c’est l’Everest
devant moi… mais je me répète aussi que je vais y arriver, que je vais être forte et bien. Donc au départ d’une telle course, je suis prête pour tout !
 
Votre victoire vient montrer que les Mauriciens peuvent réussir de belles performances au plus haut niveau en VTT. Partagez-vous ce sentiment ?
 
Y.L. : Partout où je vais, je m’évertue à dire que les Mauriciens ont beaucoup de talent, beaucoup plus qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Je rencontre tous les ans des cyclistes infiniment plus talentueux que moi et j’espère à chaque fois qu’ils croiront suffisamment en eux pour viser plus haut que moi je ne l’ai fait. J’espère que cette réussite va les convaincre que même si nous habitons un tout petit bout de terre dans l’océan, nous sommes capables d’accomplir de grandes choses !
 
A.H. : Oui, mais ça ne se fait pas en un jour, un mois ou un an. Cela prend du temps et demande une volonté de fer. Je pense que l’équilibre (sur tous les plans) est important. Par exemple, on travaille tous les deux à plein temps, ce n’est pas facile, mais je ne pense pas que ce serait mieux sans travail et en ne faisant que du vélo ! J’ai besoin de penser à autre chose, d’avoir des responsabilités et le travail est important pour moi… Juste un bon équilibre, les bonnes doses (vélo, travail, récupération, sommeil, nutrition etc.). Mais en général, oui, je pense que les Mauriciens peuvent réaliser de belles performances. Pour cela il faut, dès le début, un bon encadrement, être régulier et ne pas avoir envie de tout, tout de suite, prendre le temps de progresser, savoir définir ses objectifs et surtout pouvoir courir à l’étranger, faire des courses de haut niveau de temps en temps. Malheureusement, les coureurs à Maurice manquent cruellement de déplacements vers l’Europe ou l’Afrique du Sud.
 
Qu’est-ce qui doit être mis en oeuvre pour encourager davantage la pratique du VTT à Maurice, selon vous ?
 
Y.L. : Je pense que la création et la libération d’espaces «cyclables» serait un bon encouragement pour les jeunes. Notre espace est limité même si nous avons tous les types de terrains qu’il faut. La grande partie des forêts est occupée par des chasses et nous n’avons pas le droit non plus de rouler dans le Parc National… Il ne nous reste que les champs de cannes et cela manque un peu de variété et de difficultés techniques. La création de vrais Bike Parks comme il en existe beaucoup ailleurs et certaines autorisations de passages nous feraient beaucoup de bien !
 
A.H. : La discipline en elle-même va bien maintenant, il y a de plus en plus de vététistes à Maurice. Il faut continuer à organiser des courses dans de beaux endroits. Pour que les choses aillent dans le bon sens pour ceux qui veulent faire la compétition au niveau international, il faut avoir des courses de XCO (cross-country) et de marathon. Le VTT fonctionne bien à Maurice mais à part le Southern Tropical Challenge, nous n’avons aucune course qui soit sur un format XCO (distance courte et très technique) ou marathon (plus ou moins technique mais longue distance = + 70 km). Et malheureusement, il manque aussi des moyens aux coureurs qui ont besoin de frottements à l’étranger.
 
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