1824 : Bojer introduit le flamboyant à Maurice

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Nos prophètes de malheur (labous kabri) appréhendent le jour où disparaîtra le dernier flamboyant de Maurice et, par conséquent, son dernier rougeoiement estival. Ils s?appuient sur le fait que nul ne s?intéresse officiellement à la mise en terre de nouveaux flamboyants de cette espèce florifère. L?on sait que bon nombre de flamboyants disparaissent chaque année pour diverses raisons : vieillesse, maladies, béton et bitume envahissants, refus de la corvée quotidienne du balayage des feuilles et, en novembre-janvier, des fleurs rouges si belles et si agréables à voir quand elles demeurent suspendues entre ciel et terre. Le flamboyant du pont de Grand-Rivière-Nord-Ouest, chanté par Stylet, n?est plus. L?allée des flamboyants de Montagne Ory n?est plus. Qui s?en soucie ? Évidemment l?embellissement de notre île, entre autres, par la propagation la plus vaste et la plus intelligente d?arbres florifères, dont notre flamboyant, n?est la tasse de thé de personne à Maurice et surtout pas celle de notre ministère du Tourisme ni de nos établissements hôteliers. Le flamboyant est un don du ciel, quand il n?est pas considéré comme une nuisance, et n?a besoin de ce fait d?aucune considération particulière, d?aucun entretien spécial. Il y a toujours eu des flamboyants à Maurice et il y en aura toujours et nul besoin de s?en faire, ni de reprocher à nos dirigeants politiques de ne pas assumer correctement leurs responsabilités. Il suffit d?une tronçonneuse pour abattre autant de ?bouquet banané? que l?on veut, en toute impunité. Pour un peu, on pourrait nous reprocher, en hauts lieux, de rappeler, à l?occasion du 150e anniversaire de son décès, que nous devons l?introduction à Maurice du flamboyant, en 1824, à Wenceslas Bojer (23.9.1795-4.6.1856). Il découvre cet arbre, comptant indiscutablement comme l?un des plus décoratifs des régions tropicales sinon du monde, lors de son exploration de Madagascar (1824). Le premier spécimen qu?il rencontre sur sa route, se trouve dans les environs de Foulpointe, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Tamatave (Toamasina). Il en trouvera d?autres ici et là mais manifestement, il s?agit d?arbres plantés dans des régions habitées, pour des raisons décoratives. Ces découvertes ne résolvent en rien le mystère du lieu d?origine du flamboyant que Bojer surnomme le Poinciana regia mais qui est connu aujourd?hui comme le Delonix regia. Bojer expédie des semences à Maurice. Plus tard, dans les années 1830, le flamboyant est disséminé, de Maurice, et toujours par les soins de Bojer, à travers les régions tropicales et plus particulièrement au Sri Lanka et à Calcutta. Après Bojer, d?autres naturalistes et explorateurs découvriront des flamboyants à Madagascar, mais toujours sans en découvrir le lieu d?origine. Certains botanistes pensent même que cet arbre ne fait pas partie de la flore indigène madécasse. Il faut attendre le botaniste Leandri et l?année 1932, pour découvrir le lieu d?origine du flamboyant, dans les forêts indigènes d?Antsingy et les gorges de Mariambola, dans l?Ouest de Madagascar. En 1984, Azad Osman introduit à Maurice une variété à fleur jaune, originaire de Trinidad. On rencontre aussi une variété produisant des fleurs orangées. Depuis 1957, l?insecte hémiptère Cerneura delonixia (cicadelle) s?attaque aux feuilles du flamboyant, leur donnant une teinte brunâtre avant leur chute en hiver (cf. Guy Rouillard et Joseph Guého, Les plantes et leur histoire à Maurice, p. 188). Bojer, explorant Madagascar, découvre aussi le fameux tanghin. Les fruits de cet arbre de Madagascar ressemblent à des pêches. Ils servent, dans la Grande Île, à rendre le ?jugement de Dieu? ou ordalie. L?épreuve consiste à forcer l?accusé d?avaler le fruit du tanghin, enveloppé dans une feuille de bananier, en même temps que trois morceaux de peau de poulet, le tout suivi de grandes gorgées d?eau de riz. Le sort de l?accusé dépend de sa faculté de vomir les peaux de poulet sans qu?elles aient noirci. Si tel est le cas, ou encore s?il ne parvient pas à les restituer, il ne lui reste plus qu?à recommander son âme à son Créateur. Guy Rouillard et Joseph Guého rappellent à ce propos une vieille expression folklorique, ?met tanghin ar li? qui se passe d?explication. Ils précisent toutefois qu?il y a moyen de tricher dans le jugement de Dieu à base de tanghin car les fruits de cet arbre ?sont d?activités très variables?. Qui doit, demain, être soumis à un jugement au tanghin, sait donc à qui demander conseil. Ils citent à ce propos cette maxime de La Fontaine, qu?affectionne beaucoup Jean Claude d?Antoine, quand il veut stigmatiser les rémissions de peine bien ciblées de notre Hôtel du gouvernement : ?Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir?. Reginald Vaughan, le biographe de Wenceslas Bojer, précise qu?on attribue plus de 2 000 victimes au jugement au tanghin avant qu?il ne soit aboli, à Madagascar, après le décès de la reine ?bouchère? Ranavalo. Parmi les plantes découvertes par Bojer, à Madagascar, Vaughan cite entre autres, d?abord, l?espèce lianescente Landolphia gummifera (le Vahea madagascariensis, selon Bojer), grand producteur de gomme élastique. Rouillard et Guého mentionnent des essais d?implantation du Cryptostegia gummifera sur les flancs de la Montagne des Signaux à la fin du XIXe siècle ; ensuite, la couronne d?épines (Euphorbia milii) petit buisson épineux donnant des fleurs rouges décoratives que Bojer surnomme l?Euphorbia splendens ; le Colvillea racemosa, arbre madécasse, produisant, en avril, des racemus (grappes) pendants de fleurs rouge orange. Bojer en découvre des exemplaires à Bombatok, près de Majunga. Il donne le nom du gouverneur Colville à cette plante. Bojer s?intéresse également à la faune madécasse. Il étudie ainsi le plus gros carnivore malgache, le Cryptoprocta ferox, mi-chat, mi-civette. À Pemba, île tanzanienne au nord de Zanzibar, Bojer réunit une belle collection de plantes, dont la liane Joliffe (Telfaira pedata). Elle peut atteindre 20 mètres de haut et produire un fruit de 60 cm de longueur pour un diamètre de 20 cm, pouvant contenir jusqu?à 300 graines qu?on peut consommer fraîches ou grillées, et qui contiennent 36 % d?huile. Le capitaine Le Joliff l?introduit à Maurice en 1807. Un cyclone détruit les essais d?acclimatation en cours. Bojer envoie, de Pemba, de nouvelles graines du Joliffea africana à son ami, Charles Telfair, qui réussit à acclimater cette liane sur sa propriété de Bois-Chéri, à Moka. Un retard de correspondance joue en faveur de Telfair et son nom supplante celle du capitaine Le Joliff dans la dénomination scientifique de cette liane oléagineuse. Ce n?est pas joli, joliff, mais c?est comme ça. En récompense de toutes ses recherches botaniques à Madagascar et à Pemba, il reçoit une médaille d?or que lui envoie Charles Schreiber, le directeur du Musée impérial de Vienne ?en témoignage de la haute estime que professe Sa Majesté l?empereur François II d?Autriche pour le zèle et les connaissances de Wenceslas Bojer?. La prochaine chronique abordera les recherches botaniques, à Maurice, de ce savant, mort il y a 150 ans au Champ de Lort et enterré au cimetière de Port-Louis (voir l?express du 5 et 12 juin 2006).
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